Petit Blanc – Sur Céline

C’est toujours avec un peu de gêne que j’avoue être inspiré par l’œuvre de Louis-Ferdinand Céline. Cette peur de paraître prétentieux, de donner le sentiment de me comparer à un incomparable ; ça n’est évidemment pas le cas, mais il y a dans les romans de Céline une force, un désespoir, marqués aussi bien dans le style que dans les thèmes abordés, qui m’ont touché et continuent de m’imprégner longtemps après que je les ai lus. C’est une forme de littérature orale et tragique que je juge idéale, et que j’essaye d’approcher dans mes textes récents, encore très imparfaitement.

Cette figure tutélaire est parfois écrasante, sa présence m’a causé bien des troubles lorsque je travaillais à l’écriture de Petit Blanc, courant 2015. Il y avait ce roman que j’avais en moi depuis deux ans et que je voulais écrire à tout prix, et en regard ces quelques pages du Voyage au bout de la nuit où il était question de l’Afrique, d’une colonie où le héros « tente sa chance » et échoue, bientôt rejeté sur l’Atlantique et vers New York, alors qu’il est au bord de la mort. Dans les moments de doute, je me disais « pourquoi écrire en un roman des choses que Céline a dites mieux que moi, et en un seul chapitre ? » Mais bien sûr, je noircissais le tableau et oubliais la réalité du roman : tout a toujours déjà été dit en littérature, le plus important est la manière dont on le dit.

« Ça serait pourtant pas si bête s’il y avait quelque chose pour distinguer les bons des méchants. »

Ce chapitre du Voyage dont je parle est probablement le morceau de littérature qui m’émeut le plus, je l’ai lu des dizaines de fois et continue de frissonner lorsque j’y retourne. Le héros,  débarqué dans la brousse africaine, se retrouve à la colle avec un sergent colonial, Alcide, homme sans envergure, magouilleur et secret, archétype du « petit » que Céline critique vertement. Seulement voilà, le héros finit par découvrir que l’homme qu’il regardait de haut tout ce temps s’évertuait à magouiller, détourner, calculer dans le seul but de nourrir une nièce restée en métropole, et dont il a la charge. Le sergent Alcide, anomalie scénaristique au sein d’un roman très sombre, désespéré, symbolise une forme d’espoir en l’humanité. J’invite les curieux à écouter l’extrait, lu ci-dessous sur YouTube.

J’ai choisi, en hommage à Céline et à cette scène qui m’a tant marqué, d’intégrer le personnage du sergent Alcide à mon roman Petit Blanc. Mais mon Alcide est à bien des égards l’opposé de l’Alcide de Céline. Là où le sien est intelligent, calculateur et discret, le mien montre des signes de folie, il est une sorte de chapelier fou, et s’enorgueillit bruyamment des bienfaits qu’il prodigue à sa petite nièce restée en France, comme un nanti investi dans les œuvres caritatives qui rappellerait à tout propos sa générosité. En ce sens, mon Alcide me paraît beaucoup plus humain que le personnage lumineux de Céline, dans ses failles et les déceptions qu’il provoque. Un personnage comme mon héros en rencontre tant, au long de sa lente descente aux enfers…

Petit Blanc – Nicolas Cartelet
Parution le 4 septembre 2017
176 pages, 18,00 €
5,99 € au format numérique
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Petit Blanc – Le port, l’alcool

C’était bientôt le soir quand je sortis sur la place de terre battue, aux pieds des bureaux administratifs. Je repartais bredouille, encore, c’est-à-dire désœuvré, surtout à cette heure où les gars terminaient le service à la mine. Il fallut donc choisir, entre : regagner ma hutte, très excentrée, presque dans la forêt, l’une des dernières construites à ce qu’on m’avait dit – et presque aussitôt libérée par le couple qui m’avait précédé, emporté par la maladie cinq jours avant mon arrivée ; regagner cette tombe de paille encore chaude, donc, ou bien descendre vers le port, à deux rues d’ici, une légère pente et puis les pontons de bois où s’alignaient les bistrots. À vrai dire ce choix-là fut vite fait. J’avais remarqué, bien que je fusse ici depuis seulement dix jours, qu’imperceptiblement, mais sûrement, ce choix-là, celui du port, était de plus en plus facile à faire. C’était presque doux, et c’était bien là la seule douceur que je ressentais encore, de me laisser porter par cette évidence : le port, bien sûr. Le port et ses bistrots. Mes jambes avaient pris le devant et m’entraînèrent dans la bonne direction avant même que j’eus formalisé mon choix dans mon esprit. Vaillant comme un soldat au son de la trompette, je battis la poussière d’un pas léger. En réalité, je traînais péniblement les pieds, incapable déjà de porter ma carcasse imbibée, épuisée – mais enfin l’enthousiasme qui m’animait à l’idée du port me fit voir les choses en rose ; pour moi c’était clair, c’était net : je gambadais comme un soldat au son de la trompette.

Le second choix à faire me demanda bien plus de concentration. Il y avait deux troquets à la hauteur de ma bourse, sur le port. Ils étaient les plus minables de tous évidemment, mais à mon niveau d’indigence ces choses-là ne comptaient plus, les autres bistrots je ne les voyais même plus, l’espace où j’étais encore capable de me projeter se limitait à ces deux enseignes, et donc à ce simple choix : L’Homme nouveau ou Le Comptoir de Djaba. Rien d’autre n’existait. J’avais une préférence pour Le Comptoir, parce qu’il était tenu par un Auvergnat, un rouquin qui suait et qui gueulait fort, mais qui m’avait à la bonne et rajoutait parfois un petit verre en fin de service, « le cadeau de la maison ». C’était un brave commerçant qui m’écoutait pleurer sur mon sort sans jamais se lasser et concluait invariablement ses conseils par l’injonction à boire : « Allons bon, Villeneuve, ne vous laissez pas abattre : un dernier pour la route ! » En somme il me vidait les poches tout à fait cordialement, ce dont j’avais précisément besoin. Seulement voilà, ma dernière percée dans son bar, deux soirs en arrière, nous avait laissés comme en froid, le rouquin et moi. Je lui avais cassé deux verres et brisé un tabouret, de colère face à l’injustice qui m’avait accablé. Le tabouret, ce gredin, ne s’était pas brisé tout seul, il avait eu la mauvaise inspiration d’emporter avec lui les côtes d’un grand gaillard, un mineur qui avait ricané au souvenir de ma fille. Moi qui avais toujours été doux, inoffensif de l’avis de tous, le deuil et l’alcool me découvraient violent ; je devenais ingérable. La bagarre ensuite avait dégénéré, on avait dû appeler les gens d’armes, on m’avait traîné au-dehors à grands cris, on m’avait raccompagné chez moi. Peut-être donc, me disais-je en gambadant, était-il plus prudent d’éviter Le Comptoir de Djaba, du moins pour quelques jours. Oui. L’Homme nouveau ferait très bien l’affaire, et puis les gars y étaient sympas, surtout les bûcherons et leurs histoires incroyables de la brousse. Le patron me parlait peu, mais je crois qu’il soupçonnait ma préférence pour le concurrent du Comptoir : peut-être, me voyant mieux disposé à boire son rhum, me ferait-il une ristourne sur la note, pour me fidéliser ? Oui, c’était tout à fait possible, l’idée me plaisait bien. Il me rincerait à l’œil, moi Albert, pour m’arracher au rouquin ! Déjà ses libéralités me donnaient des ailes, et comme je dévalais l’ultime ruelle avant le port je me vis sublime, loin des soucis : je caressais l’espoir de devenir le meilleur client de tout Fort-Djaba, celui qu’on attendrait, celui qu’on espérerait. Comment, Albert ne vient pas boire, ce soir ? Alors on ferme tout. C’en serait une sacrément bonne, de gloire, pour le petit Villeneuve !

Petit Blanc – Nicolas Cartelet
Parution le 4 septembre 2017
176 pages, 18,00 €
5,99 € au format numérique
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Petit Blanc – Albert Villeneuve

Vous êtes des centaines à passer tous les jours. Mon travail, c’est pas de retenir vos têtes mais de vous demander vos noms. Si vous refusez de répondre, ’n’avez qu’à sortir et laisser votre place aux autres.

J’ai soupiré.

Je… Villeneuve. Albert Villeneuve. De Paris.

J’avais cédé devant sa froideur. De là, j’ai attendu des minutes qui m’ont paru des jours. Le petit fonctionnaire a sorti un autre registre de ses tiroirs, encore plus grand que le précédent, et s’est mis à en tourner les pages avec une espèce d’hystérie routinière ; depuis ma place, je voyais les mots et le papier défiler à toute vitesse. Ou plutôt, je voyais les lettres, parce que les mots, je n’avais jamais su les comprendre, alors à l’envers, c’était encore pire.

De temps en temps, le fonctionnaire s’arrêtait en haut d’une page ; l’espace d’un instant, son œil s’allumait comme s’il avait enfin trouvé mon nom. Moi aussi, je m’agitais naturellement, parce que j’avais l’impression que cette interminable attente allait enfin se terminer. Cinq ou six fois, il m’a fait le coup, s’interrompant et repartant de plus belle, pour des dizaines et des dizaines d’autres pages.

Et puis, il a fini par trouver. Au détour du papier, son doigt a soudain surgi de ses manches pour pointer une ligne de l’ongle.

J’étais .

Villeneuve ! a-t-il triomphé. Albert Villeneuve. C’est vous !

Je me suis penché sur le bureau, le cœur gonflé d’espoir. Aussitôt, le visage du petit fonctionnaire s’est refermé. Assombri, aussi.

Rien. ’Z’êtes toujours en file d’attente. Désolé pour vous.

Petit Blanc – Nicolas Cartelet
Parution le 4 septembre 2017
176 pages, 18,00 €
5,99 € au format numérique
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Petit Blanc – Un roman pour septembre

Je l’avais annoncé fin 2016 : mon retour en librairie est imminent, puisque paraîtra le 4 septembre prochain mon nouveau roman aux éditions Le Peuple de Mü, intitulé Petit Blanc. Il s’agit d’un projet ancien (à mon échelle), auquel j’ai commencé à penser dès 2013, et que j’ai écrit, pour le premier jet, courant 2015. À mi-chemin entre les littératures de l’imaginaire et la littérature dite « blanche », vers laquelle je penche de plus en plus depuis quelques années, le texte a été très bien accueilli par Davy Athuil, mon éditeur au Peuple de Mü, avec qui j’ai pris énormément de plaisir à travailler sur ce projet. Les correcteurs et l’illustrateur de la couverture, Gilles Francescano, ont également été d’un soutien primordial : je les remercie vivement pour leur travail. Je suis fier du livre que nous avons mis au jour, main dans la main.

Cela paraît presque bateau de le dire, et pourtant j’insiste sur ce point : Petit Blanc est pour moi un roman très important, peut-être le texte dans lequel j’ai investi le plus de ma personne et de mes sentiments. Je suis sorti vidé de son écriture en 2015, tout comme Gilles Francescano s’est dit vidé après avoir achevé sa couverture. Au-delà de son aspect onirique, Petit Blanc est un roman où j’ai voulu parler d’Histoire, de deuil, de solitude, d’espoirs perdus. Un roman sombre que j’ai voulu profond, parfois tragique, mais aussi une aventure qui, je l’espère, vous enthousiasmera de la première à la dernière page. J’ai récemment appris que Le Peuple de Mü, cosignataire d’un appel des éditeurs de l’imaginaire pour la reconnaissance de leur travail, proposerait mon roman au Goncourt 2017. Je suis très flatté de ce choix, que je reçois comme une reconnaissance de mon travail d’écriture.

Mais alors, me direz-vous, Petit Blanc, de quoi ça parle ? J’y raconte l’histoire d’Albert Villeneuve, ouvrier pauvre de métropole qui quitte la France un jour de 1896 pour tenter de refaire sa vie sur l’île de Sainte-Madeleine. Albert Villeneuve n’a jamais existé : il est tous les « petits Blancs » à la fois ; l’île de Sainte-Madeleine non plus : elle est toutes les colonies à la fois. Débarqué dans le Pacifique, et comme ses rêves se heurtent  un à un à la réalité coloniale, Albert voit prendre corps tous les fantasmes mais aussi les craintes que le voyage lui a provoqués. Il ne s’agit pas d’un roman historique, mais d’une aventure que je crois intemporelle, celle d’un homme prêt à tout pour s’arracher à la misère. C’est un roman sur l’exclusion, le déterminisme social, la complexité des sociétés coloniales qui, loin d’avoir prospéré sur l’opposition binaire entre Occidentaux et indigènes, ont été une formidable machine à faire souffrir, à désillusionner même leurs propres défenseurs.

Voici le résumé imprimé sur la quatrième de couverture :

Dans l’espoir d’y trouver meilleure fortune qu’en France, Albert Villeneuve s’embarque pour un long voyage vers les colonies avec sa femme et sa fille. Il accoste seul à Sainte-Madeleine, son moral et ses espoirs noyés loin derrière lui.

Commence alors une nouvelle vie, faite d’alcool, de mensonges et de frustrations. Piégé sur cette île devenue prison, Albert fuit la folie vengeresse du sergent Arpagon. Sur la route du café, il cherchera la paix intérieure.

Petit Blanc est un conte cruel et onirique sur l’absence et les espoirs perdus. Nicolas Cartelet nous embarque pour un monde où immigrés pauvres et peuples colonisés partagent les mêmes chaînes.

En attendant la parution du roman, je posterai ici, ces prochaines semaines, des extraits du texte ainsi que quelques articles où je développerai des sujets qui me tiennent à cœur et sont présents dans Petit Blanc. Et pour une fois, j’attendrai la rentrée avec grande impatience ! Premier rendez-vous : le 16 août, date à laquelle le livre doit sortir de chez l’imprimeur…

Et ne ratez rien des infos à propos de Petit Blanc en rejoignant l’événement Facebook créé en vue de sa parution !

Petit Blanc – Nicolas Cartelet
Parution le 4 septembre 2017
176 pages, 18,00 €
5,99 € au format numérique
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Un livre comme un au revoir

Au mois de mai de l’année 2014, en l’espace de quelques jours et par un concours de circonstances dont il serait laborieux de rapporter ici les détails, mon quotidien, et plus largement ma vie, furent tout à fait bouleversés. De doctorant en histoire ancienne à l’université de Rennes, où je devais par ailleurs assurer une charge de TD, je devins éditeur et dus m’installer à Paris. Ma thèse cependant n’était pas terminée, je n’étais alors qu’en deuxième année de doctorat, mais je mourais d’envie d’entrer dans la vie active, de rejoindre le monde de l’entreprise, et me fis donc la promesse d’achever mes recherches sur mon temps libre. Travailler le jour et étudier la nuit, tel était mon idéal lorsque j’emménageai dans la capitale, à l’été 2014.

Rien ne se passa comme je l’avais imaginé. Rapidement après mon arrivée à Paris, les études vinrent empiéter sur un autre de mes loisirs, le seul depuis longtemps à occuper mes soirs et mes week-ends : l’écriture. Je suis monomaniaque, on ne se refait pas, les études n’y survécurent pas. Peu à peu, donc, et après avoir arrêté d’enseigner, je cessai d’étudier, pour ne plus faire que travailler et écrire, le jour et la nuit. Je me désintéressai de l’histoire ancienne, ne révisai plus mon grec, les oubliai, probablement. J’abandonnai ma thèse. Longtemps, j’ai tenté de convaincre mon entourage, autant que moi-même, que je continuais d’avancer, de lire, de traduire, d’annoter, et qu’un jour ou l’autre, le lendemain, l’année suivante, j’achèverais ma thèse. C’était parfaitement faux, bien sûr, mais je trompais tout le monde. Tout le monde sauf moi.

Au mois de juin de l’année 2015, ce passé universitaire me rattrapa sans crier gare : on me proposa d’écrire un livre qui parlerait d’histoire grecque. Il s’agissait d’expliquer les réalités d’une pratique antique méconnue et pourtant fondatrice d’un mode de vie, d’une philosophie : la pédérastie grecque (car si chacun a déjà entendu l’expression « être pédé comme un Grec », qui sait vraiment ce que le terme pédérastie recouvre de pratiques et d’idées ?) Il s’agissait de raconter des histoires, de faire revivre sur le papier les idylles homosexuelles des grands noms de l’histoire et du mythe grecs – Achille, Héraclès, Alexandre le Grand… Alors, et lorsque je m’engageai dans l’écriture de ce livre (car, bien sûr, j’acceptai de l’écrire), lorsque je me remis à lire, à traduire, à annoter les auteurs qui m’avaient accompagné tout au long de mon périple universitaire, à les retrouver, en somme, et me réconcilier avec eux, je compris qu’il existait un acte par lequel tout était rendu possible, la jonction parfaite et définitive des actes d’étudierd’enseigner – au sens de partager, de transmettre – et de travailler : l’acte d’écrire. Ce que je n’étais pas parvenu à réaliser lorsque j’avais quitté Rennes pour Paris, lorsque j’avais quitté l’Université pour l’entreprise, je l’accomplissais désormais dans la construction de ce livre, point d’accord entre tout ce qui importait à mes yeux. J’étais loin d’être infaillible, j’avais abandonné l’enseignement, puis les études, et il m’arriverait sans doute d’abandonner à nouveau, d’ici à la fin de ma vie, mais il était une chose que, jamais, je ne pourrais laisser derrière moi, je m’en rendais à présent compte : l’écriture.

Un livre, donc, en forme d’au revoir à l’histoire grecque. En espérant qu’il vous intéressera, vous instruira, vous fera rire, penser, rêver, tous sentiments et états qui m’ont traversé lorsque je l’écrivais.

Aux origines de la pédérastie. Petites grandes histoires homosexuelles de l’Antiquité grecque, La Musardine, 200 pages, 20 €, 9,99 € au format numérique.

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Le silence de l’atelier

Rentrée littéraire 2016, 560 romans vont paraître dans le courant du mois de septembre. Parmi ces titres, vous n’en trouverez aucun à mon nom. Je n’ai fait aucune annonce au sujet d’une future parution depuis plusieurs mois – d’une manière générale, je me suis tenu au silence sur les réseaux et mon blog, au point que certains proches s’en sont inquiétés et m’ont posé la question : « continues-tu d’écrire ? » La réponse est oui, plus que jamais.

Il y a plusieurs raisons à ce silence. La première est purement pratique : je n’ai pas eu d’actualité éditoriale sous mon nom depuis la parution de Time-Trotters. Je dis « sous mon nom », car depuis 2015, j’ai signé quelques titres sous pseudonyme, titres ayant connu des fortunes diverses et dont je vous parlerai peut-être, un jour. Pour le moment, je tiens à cet anonymat.

La seconde raison est plus personnelle : j’ai « investi » Internet en tant qu’auteur à la parution de mes premiers romans, et m’y suis voué corps et âme pendant un long moment. À présent que l’adrénaline de la primoédition est retombée, je porte un regard mitigé sur ces outils numériques dont les auteurs se servent pour se faire connaître. Chronophages, addictifs, ils m’ont trop souvent coupé de l’écriture : curieuse époque qui voit l’auteur sacrifier son temps de travail au profit du temps de promotion d’une œuvre qui, nécessairement, finit par disparaître s’il n’écrit plus. J’ai donc vaincu ma peur d’être oublié pour écrire davantage, et mieux : j’espère que mes prochaines parutions vous convaincront que j’ai eu raison – et me rappelleront au souvenir des lecteurs.

Enfin, ma discrétion est imputable au temps long de l’édition, qui voit certains projets se concrétiser des mois, voire des années après leur élaboration. Car au moment de parution d’un livre préexistent deux temps : celui de l’écriture, qui varie d’un auteur et d’un projet à l’autre, et celui de l’édition, phase de retravail du texte avec l’éditeur, qui finit par fixer une date de publication parfois fort lointaine (certains plannings éditoriaux sont fixés deux ou trois années à l’avance). Ainsi ai-je écrit, courant 2015, un livre à destination du rayon Histoire – document illustré sur l’homosexualité dans l’Antiquité grecque – qui paraîtra aux éditions La Musardine le mois prochain (mi-octobre 2016), et dont je vous reparlerai prochainement. Plus patients encore devront être les lecteurs des littératures de l’imaginaire, car mon prochain roman, écrit lui aussi en 2015, devrait paraître chez Le Peuple de Mü au second semestre 2017. L’histoire d’un ouvrier parti de métropole, fin XIXe siècle, pour tenter sa chance dans une colonie tropicale. C’est un texte que je crois « charnière » dans mon parcours d’auteur, et où je tente de faire la jonction entre mes différentes influences littéraires, entre roman social et aventure, entre fiction historique et fantastique, entre rêve et réalité. Il me tarde de vous le présenter.

Quant à l’instant présent, il est occupé à l’écriture d’une grande fresque historico-fantastique entamée il y a de cela deux ans, que j’ai trop longtemps délaissée et que je reprends désormais en mains, pour de bon. On en reparle d’ici 2020, hein ?

*Disparaît dans un écran de fumée et, tel Batman, se réfugie dans l’ombre et le silence de l’atelier*

Violence symbolique contre violence physique : ils ont choisi pour nous

Ce lundi 5 octobre 2015, alors que les responsables d’Air France discutaient d’un plan de restructuration impliquant la suppression d’environ 3000 postes, plusieurs centaines de grévistes en colère ont pris d’assaut le siège de la compagnie, ont interrompu le CCE, ont violemment pris à partie leurs dirigeants. Les Médias ont d’ores et déjà retenu l’image qui, probablement, restera de cette journée : celle du DRH d’Air France évacué par ses gardes du corps, hagard et torse nu après qu’on lui a arraché sa chemise. Les Médias ont d’ores et déjà donné la note émotionnelle à tenir face à un tel mouvement : il convient d’être outré par la violence dont ont fait preuve les syndicalistes. Au nom du gouvernement, Manuel Valls a d’ailleurs suivi leurs indications – à moins que ce ne soit l’inverse ? difficile à dire – et s’est dit scandalisé par le dérapage.

Je suis quant à moi circonspect. Circonspect et outré, d’une part, de ce que l’on se scandalise de deux chemises arrachées alors même qu’il est question, en face, de 3000 suppressions d’emploi. C’est-à-dire de 3000 familles placées en état de précarité. Deux chemises déchirées contre 3000 emplois ; tel est le rapport de la lutte sociale opposant les employés d’Air France à leurs dirigeants. Circonspect et outré, aussi, de constater combien la violence symbolique – la violence sociale, celle qui licencie, qui précarise – est aujourd’hui banalisée, au point de n’être plus retranscrite que sous forme de statistiques ânonnées par de paisibles journalistes (« le chômage en hausse de 2% », « plan de restructuration : 800 postes supprimés », « X% de Français sous le seuil de pauvreté »…), quand la violence physique est devenue, à l’inverse, la plus grande peur de nos sociétés modernes. Cette même violence physique à qui l’on doit la plupart de nos acquis sociaux, soit dit en passant. L’écart de perception face à ces deux violences est tel qu’à tout peser, entre 3000 emplois supprimés d’une part, 2 chemises déchirées de l’autre, les Médias ont choisi ce qu’il faudrait retenir : l’image du DRH d’Air France évacué par ses gardes du corps, hagard et torse nu après qu’on lui a arraché sa chemise. La barbarie ressuscitée.

Nous marchons sur la tête. Dans quel monde petit-bourgeois vivons-nous pour croire que les hommes accepteront toujours et calmement l’insupportable et grandissante violence symbolique qu’on leur inflige ? Ça n’est pas parce que le bourreau moderne est serein, sûr de ses droits et de sa bonne volonté, qu’il parviendra à communiquer son sang-froid au condamné.

J’entends qu’on accuse les syndicalistes d’avoir eux-mêmes précipité la chute d’Air France, en bloquant depuis des années les « évolutions » de l’entreprise. Ces « petits fonctionnaires » ont refusé de « s’aligner » sur la concurrence en refusant la création d’une compagnie low cost, en refusant de travailler plus pour le même salaire, en refusant de sacrifier leurs acquis pour la croissance. Je crois, moi, que les syndicalistes ont bel et bien leur part de responsabilité dans l’affaire, mais pas celle qu’on leur impute aujourd’hui. Si l’on suit jusqu’au bout la logique de la « flexibilité » du travail, pourquoi ne pas y aller franchement ? Pourquoi ne pas abaisser notre SMIC à 409,53 euros mensuels, c’est-à-dire au niveau du salaire minimum polonais ? Voilà qui serait se mettre au niveau de la concurrence. Voilà qui serait responsable. Voilà qui ferait prospérer l’entreprise, et tant pis si par là des milliers d’employés basculent dans la précarité. Au moins, leurs emplois seront saufs. Je trouve cela absurde. L’emploi à tout prix, le « tout sacrifier pour la croissance » ne me semblent pas être des calculs intéressants, ni viables socialement.

Non, paradoxalement, les syndicalistes ont selon moi leur part de responsabilité en tant qu’ils sont membres d’entités politisées (les syndicats), généralement marquées à gauche, que leur vote citoyen lui-même est généralement marqué à gauche (sur toute une moitié de l’éventail politique, de l’extrême au centre) et que, partant, ils ont soutenu, martelé, développé depuis des dizaines d’années l’idéologie sans-frontiériste qui place aujourd’hui Air France, comme toutes les entreprises françaises, à la merci d’une concurrence mondialisée, dérégulée et déloyale, dont les employés travaillent des dizaines d’heures sans repos, dont les normes de sécurité sont abaissées, dont les salaires sont payés au lance-pierre afin de conquérir des parts de marché. Oui, pour des raisons initialement différentes, les entités politisées de gauche et leurs agents sont devenus les alliés objectifs du capitalisme – et de son corollaire, la violence symbolique – qu’ils exècrent. Je crois que nous en payons aujourd’hui le prix.

La formule est connue, elle est de Bossuet : « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes. » À bon entendeur…