Paris 20e, 7 h 33

Depuis les portes cochères des femmes en tablier bleu vident leur seau sur le trottoir. Je vais à cloche-pied entre les vagues, seul sur le boulevard que bat le vent de l’est ; et s’engouffre jusque dans mon col, et balaie mes cheveux d’épouvantail. On n’a pas idée de se trouver là si tôt, contre vents et marées.

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L’escalator

Il est vrai que j’ai pu me montrer impulsif, violent diront certains, mais cette vieille femme dont le déambulateur entravait la file de gauche de notre escalator, n’ai-je pas en quelque sorte rendu service au monde en la tirant vers l’arrière, accompagnant sa chute d’une volée d’injures chacune rigoureusement choisie et méritée ?

À la manière dont mon avocat me regarde, je comprends, un peu tard, que l’argument était de trop.

La boîte à outils

J’avais demandé une boîte à outils et le 25 elle était là. C’étaient des outils pour lilliputien, un marteau mou, une lime lisse, une scie tout juste bonne à découper le polystyrène. Pour moi c’étaient les outils les plus dangereux du monde ; les plus fascinants, aussi. Je passai les semaines qui suivirent au fond du garage, par zéro degré, mes parents me disaient c’est ridicule Nicolas, remonte, et moi je répondais non, pas question, parce que j’avais mon grand œuvre à l’ouvrage et qu’on n’abandonne pas comme ça l’œuvre de sa vie, sur un coup de froid, surtout quand on a six ans. La goutte au nez je sciais, je limais, je martelais, j’étais un ingénieur, un architecte, un chef de chantier débordé, excédé, qui passais mes repas le front strié de soucis, et avalais ma soupe d’une traite pour retrouver ma tâche au plus vite. Les gens s’en amusaient, ils disaient c’est fou comme ce petit aime bricoler, ha ha, tout le contraire de son père, peut-être bien qu’on en fera un manuel, après tout. Mais tout de même j’avais des bonnes notes, alors ils espéraient secrètement que ça serait faux, parce que ‘manuel’ dans leur dictionnaire c’était surtout le contraire d’intellectuel.

Eh bien voilà, qu’ils soient rassurés, c’était faux. Vingt ans plus tard je me trouve infoutu de réparer cette saloperie de boîte aux lettres dont le gond a explosé, exposant mon courrier au tout venant. Il y a pourtant fort à parier qu’avec un peu plus d’encouragement et de temps, et si mon père ne s’en était pas servi pour allumer la cheminée (écourtant net ma carrière d’inventeur), j’aurais pu l’améliorer, mon cube en liège antidérapant à entaille verticale et à clou amovible™, pour en faire, pourquoi pas, quelque outil capable de réparer les boîtes aux lettres. On ne saura jamais.

Poème à l’enfant

Je sais petit
qu’il y a la guerre partout
et des innocents qui en meurent
tous les jours.
Que les immigrés se noient en
Méditerranée
comme d’autres faute de mieux
le font dans l’alcool
et que les extrêmes montent
montent
montent
ici et ailleurs.
Je sais tout ça.
Mais dans ces moments-là
petit
quand ça va pas
souviens-toi quand même que la France est championne du monde
de football
alors fais pas cette tête-là
et souris
bordel.

Comment j’ai manqué le Goncourt

Je me souviens, fier alors de mon panache, avoir été tout près de rendre publics les échanges de courriers par lesquels je refusai à l’académie Goncourt le prix qu’elle me destinait (trois années de suite, tout de même). Il m’arrive de les relire avec amusement ; le contraste entre l’emphase d’un Bernard Pivot, qui ne tarit pas d’éloges sur mon talent, les supplications d’un Philippe Claudel ou encore l’euphorie d’une Virginie Despentes au moment d’évoquer ma plume, et la fermeté que je leur oppose en retour (je n’avais pas 20 ans à l’époque) me frappe aujourd’hui encore avec force. Mais je suis heureux, à présent que le recul me fait voir les choses plus clairement, d’avoir mis de côté mon orgueil et gardé ces tractations secrètes. D’autant que la suite m’a donné raison, les lauréats du Goncourt accumulant bêtement les best-sellers tandis que moi, qui ai toujours préféré la qualité à la quantité, gardais le loisir de sélectionner scrupuleusement mes quelques dizaines de lecteurs éclairés. Ça n’a pas de prix.

Note : je sais que littérature et fiction sont cousues du même fil, mais vous comprendrez qu’un tel sujet ne peut souffrir l’affabulation. Aussi, tout ce que j’avance ci-dessus constitue la vérité nue, évidemment.

Père Nicolas

Je retrouve par hasard ces dizaines de pages de notes accumulées alors que j’envisageais de rédiger mes mémoires – j’abandonnai finalement le projet. Je les parcours avec une certaine émotion, et retiens notamment ce passage où j’évoque Calcutta, les bidonvilles et ces quelques années de jeunesse pendant lesquelles, sac à dos à l’épaule, je plaçai ma fortune et mon âme au service des plus humbles, distribuant amour et nourriture autour de moi, marchant en quelque sorte dans les pas de Teresa (que je me permets d’appeler sobrement Teresa depuis notre rencontre, et la manière dont alors elle loua ma dévotion aux autres). Je me souviens avoir renoncé à ce livre quelque temps après mon retour en France, jugeant que les engagements les plus purs devaient rester silencieux. Ainsi donc personne n’entendra jamais parler de père Nicolas, ainsi que m’avaient très justement surnommé mes protégés. Mon humilité me perdra.

Note : on a connu de grands affabulateurs en littérature. Il apparaîtra pourtant comme une évidence au lecteur éclairé que je n’en suis pas un. Et que, par conséquent, tout ce qui précède est vrai, strictement.

Nicole Kidman

J’ai écrit ce court roman dans lequel je raconte, sans filtre, comment j’ai rencontré Nicole Kidman au cours d’une improbable soirée parisienne et de quelle manière, surtout, je l’ai séduite et raccompagnée jusque dans la chambre du palace où elle était descendue. Soucieux de relater les faits au plus près de leur vérité, je consacre un chapitre entier au discours qu’elle m’a tenu le lendemain matin, faisant l’éloge de ma fougue et de mon savoir-faire dans les choses de l’amour, et me suppliant pour que j’accepte de la revoir – requête que je déclinai, bien sûr. Hélas ce livre ne pourra jamais paraître, car il me vaudrait à coup sûr un procès de Nicole, et je ne tiens pas à salir notre belle – quoique courte – passion amoureuse (car oui, je crois bien me souvenir qu’elle me parlait d’amour, au creux de la nuit). Plus triste encore, je ne pourrai jamais me vanter de cette folle histoire ; elle restera à jamais mon secret. Bah ! Tant pis.

Note : il va de soi que parfois je romance. Mais, et le lecteur averti l’aura évidemment compris, ici tout est vrai.