On y était presque

On a trouvé un travail, un appart, une copine, on a déclaré des impôts et fait des emprunts sur 20 ans. On a aussi pris l’avion, le train, on a planifié des voyages et rempli des albums photos. On a fait encadrer les meilleures. On a réglé par chèque. On est revenu pour Noël et les anniversaires. On a trouvé qu’ils prenaient un coup de vieux. On a acheté des costumes pour les grands événements et des doudous pour les enfants des autres. On a organisé des brunchs, on a dit oui aux apéritifs dinatoires. On a déménagé pour plus grand. On a repeint la chambre. On a mis le vin en carafe et on a préchauffé le four. On a croqué dans les mini carottes. On a fait marcher l’assurance. On a été jeune.

On a fait tout ce chemin sous le regard de nos pères, ils ont souri ou froncé les sourcils. On s’est senti coupable, ou pas du tout. On a appelé ça grandir.

Tous efforts finalement vains pour devenir un homme : ce matin, on nous a mis un pain au lait et du Milka entre les mains. On a 8 ans de nouveau. On y était presque.

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Le duel

Il m’a lancé comme ça pardonnez-moi mon brave mais il me semble que vous venez de me passer devant ce à quoi j’ai répondu confus mille excuses monsieur je n’avais pas vu que vous faisiez la queue et c’est vrai que le type était légèrement en retrait de la foule pas grand-chose mais assez pour instiller le doute et cependant que je m’écartais pour lui rendre sa place il a encore ajouté à demi-mots eh bien les jeunes gens sont toujours aussi tête en l’air et moi rieur j’ai tout simplement ri d’un air embarrassé mais ça n’a pas suffi il a fallu qu’il revienne à la charge et s’étonne vous riez jeune homme s’est-il exclamé mais il n’y a pas de quoi rire des moineaux vous êtes une génération de moineaux et même si pour moi ça n’était pas vraiment une insulte moineau c’est plutôt mignon et à vrai dire un peu ridicule j’ai bien compris que pour lui c’en était une et une sacrée et comme je tentais de régler l’affaire par une pirouette comique il a fait aller et venir sa canne entre nous c’était inoffensif bien sûr mais j’aurais juré qu’il était belliqueux alors je me suis défendu j’ai lancé quelques mots de mémoire je lui ai demandé d’aller niquer sa mère et je veux bien admettre que là bon je me suis un peu emporté mais je n’aimais pas trop son air de sac d’os arc-bouté sur ses principes et teigneux pas plus de 65 kilos un vieillard comme ça me suis-je dit à part moi ensuite de quoi nous avons encore échangé une poignée d’arguments qui ont pris des allures d’escalade il y a eu des menaces et une provocation en duel oui vous ne rêvez pas ce type vivait vraiment en 1827 alors j’ai dit un duel très bien suivez-moi dans cette ruelle juste là tandis que le toisant du regard je révisais un peu ma première impression 60 kilos maximum et puis finalement me voici à bout de souffle un peu désorienté cherchant sur Google la meilleure manière de me débarrasser du corps il semble bien que ce soit l’acide oui l’acide dans la baignoire on disait combien déjà 60 kilos ça devrait me prendre 8 jours selon ce forum 8 jours c’est long mais ai-je le choix non on dirait bien que non.

© photo Brayden Law.

Le vide grenier

Le stand, circulaire, est assailli de toutes parts. Je me fraye avec peine un chemin jusqu’aux bacs où, après quelques instants, je repère cette petite merveille que je saisis et brandis fièrement – elle est déjà à moi – à l’attention d’un des brocanteurs, affairé entre les présentoirs. Elle est à combien ? fais-je avec l’air suspicieux des connaisseurs (je me sens l’âme joueuse ce matin, quoi qu’il arrive on négociera sec). Mais l’autre ne répond pas, ou plutôt il répond à côté, et sur un ton énigmatique : il va venir, attendez… puis me tourne le dos. Je m’étonne, fais quelques pas de côté, ne comprends pas, et finalement m’adresse à un autre vendeur, posté non loin de là. Combien pour cette BD ? cette fois d’un air moins assuré. Même réponse ou à peu près : il arrive… et ce même ton énigmatique. Je m’agace. Mais bon sang, qui arrive ?

C’est alors qu’il paraît, fendant la foule à grand renfort d’excuses et de toussotements. Je vois d’abord sa canne écarter les badauds, puis sa silhouette osseuse et voutée surgit entre deux épaules et le voici, que ses collègues – ses fils ? – aident à se faufiler entre les tables, jusqu’à une chaise en plastique blanc où on l’installe avec déférence. Il porte un bob sous lequel son regard est gris. On me prend la bande dessinée des mains pour la lui présenter, il la pose sur ses genoux et la contemple longuement, en silence. Tout le monde se tait à sa suite. Soudain il redresse le menton, fait un geste vague de la main ; aussitôt l’un des fils se penche et recueille ses murmures à l’oreille. Il me rejoint enfin et me tend la relique, tout juste bénie : c’est dix euros, me dit-il. Le vieux sage a parlé.

C’était l’histoire vraie de comment j’ai rencontré, au Vide Grenier du Geek des Intergalactiques, le dieu de la brocante apparu sous les traits d’un vieillard à la canne et au bob, de comment il m’a vendu une très belle édition d’El Gaucho, par Manara et Pratt, et enfin de comment j’ai payé 10 euros sans tenter de négocier le moindre centime.

Un putain de bonheur

Un événement récent m’a semblé particulièrement mal traité par les médias français, dont on sait combien ils sont corrompus, médiocres, obscènes, et caetera, et je crois de mon devoir de citoyen de m’élever face aux manichéismes et malhonnêtetés intellectuelles, qui rongent petit à petit notre démocratie. Voici : on a entendu dire un peu partout que le club du Paris-Saint-Germain avait perdu la Coupe de France de football, samedi 27 avril dernier. C’est faux. Croyez-moi, il s’agit bien plutôt du Stade Rennais qui, au prix d’un héroïsme et d’une performance historiques, a remporté le trophée, me procurant au passage un putain de bonheur. La vérité à présent rétablie dans son exactitude, j’apprécierais que nos amis journalistes emploient les mots justes : un putain de bonheur, dis-je.

Aux mûres

La fin de l’été venue on avait deux certitudes, et on savait qu’on n’échapperait ni à l’une, ni à l’autre : un matin nos mères nous mettraient un cartable sur le dos et nous diraient file, il est l’heure ; un autre, elles nous mettraient un panier dans les bras et nous diraient suis-moi, c’est le moment d’aller aux mûres. Dans l’humidité des petits matins normands on descendrait aux champs qui mangeaient la ville – ou qui plutôt se laissaient manger par elle, petit à petit – on roulerait sous les clôtures électriques et on les cueillerait par kilos, dans les fossés jusqu’au milieu des ronces. Au retour, nos mères appliqueraient du mercurochrome sur nos coupures et puis cuiraient la purée de mûres, et ça embaumerait la mûre pour des heures jusque dans les étages. On attendrait dans la cuisine le droit de verser la paraffine au sommet de chaque petit pot Bonne Maman, à l’étiquette délavée par les années. Les petits pots disparaîtraient à la cave, pour n’en plus sortir qu’à l’unité, au fil du temps et des tartines. On finirait le dernier pot de mûres au mois de septembre de l’année suivante, quelques jours avant de retourner aux champs. Et nos mères se féliciteraient de leur impeccable intendance.

Le joueur de Scrabble

Il rêvait de devenir écrivain. Et c’est vrai qu’il avait le sens des mots, on lui avait souvent fait remarquer ; le bon mot, le mot d’ordre, le mot doux, les mots bleus, ainsi que ceux de toutes les autres couleurs, le grand mot, le mot de passe, le fin mot, aucun n’avait de secret pour lui, il jonglait entre eux avec une aisance peu commune, que tous louaient dans son entourage.

Hélas, son talent s’arrêtait là, tout net : qu’il tentât de les associer et le charme des mots soudain s’effondrait dans son esprit, pour ne restituer qu’un gloubi boulga de syllabes indigeste à son lectorat. Il n’avait pas le sens de la phrase, encore moins celui du paragraphe ; celui du récit, n’en parlons pas. Le mot chez lui n’était beau que seul.

Alors, il devint joueur de Scrabble – et l’un des tout meilleurs, à ce qu’on dit.

Les volcans

On avait grimpé deux heures dans la poussière et je n’en voyais pas le bout, je râlais contre tout et surtout ma mère qui avait dit ce matin-là allons, il est temps de voir à quoi ils ressemblent les volcans. Mais moi je m’en foutais des volcans, je ne voulais rien voir des gens et des cailloux d’ici, on m’avait enlevé à ceux de mon enfance et croyez-moi, déménager à quinze ans c’est comme mourir en pire, on est certain que tout est foutu, qu’on ne sera jamais plus heureux comme avant. J’avançais le nez dans mes chaussures, les cailloux et les racines sous mes Converse étaient douloureux et je revoyais ma mère me dire que ça n’étaient pas des chaussures pour aller randonner, et je lui en voulais plus encore d’avoir eu raison. C’étaient mille frustrations que je remuais dans mes poches, les amis que j’avais laissés derrière moi, ceux que je n’étais pas encore parvenu à me faire ici, les filles, la fille, mais enfin on a tourné une dernière fois dans la poussière et puis l’horizon s’est ouvert, avec ses étendues d’herbe brûlée, ses bourrasques de vent et sa lumière de tempête, et alors même moi, le petit con plein d’aigreur adolescente, j’ai dû lever les yeux et me taire. Dans la pesanteur du paysage et le silence des altitudes, et devant ces gros cailloux qui me rendaient petit, tout petit, il m’a soudain semblé qu’ici aussi, avec un peu de temps, j’aurais ma place. Mes frustrations étaient soufflées.