Le terroriste

Je l’avais aperçu quelques instants plus tôt, et c’est vrai qu’alors il m’avait semblé louche, ce grand type cagoulé qui rôdait au rayon Cuisine du monde – mais enfin j’avais un caddie à remplir, j’avais pensé à un original, un de plus, et m’étais désintéressé de lui. Une poignée de minutes plus tard les événements me donnaient déjà tort, et je réalisai mon erreur lorsque, saisi par le cri d’effroi d’une cliente, je vis ce même type, grand et cagoulé, surgir dans les allées du supermarché en hurlant. Il brandissait son arme et la dirigeait en tout sens, un instant je fus moi-même visé et crus ma dernière heure venue – je trouvai refuge sous un étal de pamplemousses et restai là, tremblant, tout le temps que dura le ramdam au dehors. Il fallut l’arrivée des secours, vingt bonnes minutes plus tard, pour me tirer enfin de ma planque, et me convaincre que le danger était écarté – le forcené s’était enfui, heureusement sans utiliser son arme. Mais il court encore, et c’est le cœur serré que je vous mets en garde, vous tous qui pourriez croiser son chemin : il y a un type, que dis-je, un terroriste, là dehors, qui menace à grands cris de l’ouvrir et même pire, de le cuisiner, son bocal de chou fermenté.

Publicités

Le sac à main

Aux caisses de l’hôpital, si difficiles à trouver qu’on se demande si l’on veut notre argent, cette vieille femme noire, un peu ailleurs, s’excuse de n’avoir aucun document officiel à présenter. Mais enfin, s’énerve son interlocuteur, regardez dans votre sac, vous avez forcément quelque chose, une carte d’identité au moins ! Mais la vieille femme ne fléchit pas et, me prenant à parti, ouvre soudain son sac à main sous notre nez, à moi et au caissier, et le balade de l’un à l’autre avec des airs de fanfaronne, de grande dame très sûre d’elle : hé ! s’exclame-t-elle, c’est que mon sac à main il est vide, regardez ! J’en emporte un car une femme se doit d’avoir un sac à main, mais il est vide, toujours !

On a chacun convenu que c’était un petit miracle, qu’on n’avait rien vu d’aussi adorable depuis on ne savait quand, mais tout de même on ne pouvait rien pour elle, alors la vieille femme a accepté de revenir plus tard, avec l’un de ses fils. Et j’ai réalisé qu’il m’avait presque manqué, ce grand hôpital plein de petites histoires.

La rouquine

Elle était seule au bar, les jambes croisées sur sa chaise haute et le nez plongé dans un petit carnet posé sur le comptoir. Ses longs cheveux roux tombaient entre elle et moi. Elle écrivait quelque chose, elle cachait son carnet du bras mais je n’étais pas dupe, j’avais aperçu le papier à trois reprises déjà, trois fois qu’elle avait jeté un œil par la fenêtre, ne se sachant pas observée. J’avais aperçu ses phrases courtes, sa petite écriture sans cesse retournée à la ligne, et je l’avais percée à jour : ma rouquine écrivait un poème. Alors, j’avais commencé de former des rêves osés dans ma tête, dans lesquels me levant je plongeais innocemment par-dessus son épaule et, lisant son poème, j’échappais quelque compliment qui la faisait sourire – et ça n’était que le début d’une longue nuit. Il me fallut bien du courage et le fond de mon verre pour oser me lever enfin, un long moment plus tard. La jolie rousse était encore au bar, seule toujours, et je décidai d’y voir un signe : tout ce temps que j’hésitais lâchement, elle m’avait attendu. Je fis mine de chercher les toilettes et, comme je me faufilais dans son dos, en profitai pour plonger mon regard entre ses bras, vers son petit carnet. Et ce fut pour moi un choc que vous n’imaginez pas, mes amis, car non seulement ma rouquine était bien poétesse, mais encore était-ce une poétesse du quotidien, une artiste brute, très loin de ces folles qu’on imagine écrire des incantations ésotériques en alexandrins. Sans chichis, elle avait mis sa peau sur le papier, avec une rage que je devinais profonde, belle, et je me souviendrai toujours de ces quelques vers d’une simplicité désarmante qui disaient, de mémoire,
radis
fromage – chèvre reblochon comté
soupe 1L
pain pas trop cuit
œufs
miel

Les choses dites

Je lui confiai que je venais de signer un contrat juteux avec un éditeur de renom, mais je n’en dis pas davantage car l’affaire était encore confidentielle. Il eut un sourire triste et m’avoua timidement que pour lui, au contraire, ça n’allait pas très fort. Comme je l’interrogeais, il refusa de s’expliquer : c’est personnel, trancha-t-il d’un air définitif. Je ne sais plus trop comment, on en vint à parler de la grossesse de ma femme, mais la discussion tourna court après que j’eus éludé chacune de ses questions : le sexe du bébé, comme son nom, nous avions décidé de les tenir secrets. Mon ami se perdit un instant dans ses pensées, avant de m’avouer que cela lui rappelait quelque chose, une affaire de famille, je crois, qu’il ne tenait vraiment pas à partager avec moi, de peur de plomber l’ambiance. Il y avait bien ce projet, ce grand projet qui bouleversait ma vie et que je brûlais d’évoquer depuis l’apéritif ; il est certain qu’il se serait montré intéressé, et même qu’il aurait été d’excellent conseil. Mais, superstitieux comme je suis, je préférai me taire pour ne pas provoquer l’échec de mon entreprise. On fit moitié-moitié et l’on se quitta au métro du coin, heureux de s’être tout dit.

Des larmes

Il avait les larmes aux yeux, je le sentais tout près de s’effondrer. Comme je m’en inquiétais auprès de lui, l’encourageant à se confier à moi, il me dit que ça n’était pas la tristesse qui le faisait pleurer, non, mais les bombes lacrymogènes que les CRS, suppôts d’un état voyou et dictateur qui s’attaquait désormais au peuple pour le faire taire, enterrant ce qui nous restait d’espoir en la démocratie, avaient tirées à son endroit alors qu’il manifestait pacifiquement pour que cessent l’injustice sociale et les atteintes à la dignité humaine, que le gouvernement semblait se faire un devoir d’amplifier et de multiplier. Je ne pus réprimer mon soupir de soulagement, et lui adressai une franche bourrade à l’épaule. Que je suis bête ! explosai-je : un instant, j’ai cru qu’il était arrivé quelque chose de grave.

Retour à Villeneuve-sur-Lot

Quelques mois plus tard, dans cette même médiathèque de Villeneuve-sur-Lot, c’est un éminent minéralogiste qui, alors qu’il venait d’énumérer la liste complète des minéraux issus du refroidissement des laves effusives, morceau de bravoure qui l’avait occupé quarante-trois minutes montre en main, et qu’il s’apprêtait maintenant à révéler les conclusions de ses récents travaux concernant la température de fusion de la péridotite, en fut empêché par un fulgurant arrêt cardiaque qui l’emporta lui et ses secrets. Il est vrai que l’homme était âgé de quatre-vingt-sept ans et qu’on savait son cœur fragile, mais enfin cela faisait deux fois que le destin empêchait d’importantes révélations au sein de la même salle de conférence : il n’en fallut pas plus pour que naisse la rumeur dite de la médiathèque maudite, d’abord dans les médias locaux et bientôt au-delà. La communauté scientifique, pourtant cartésienne par définition, fut elle-même largement touchée, et voici pourquoi aujourd’hui pas un chercheur digne de ce nom n’accepte plus de présenter ses travaux en la médiathèque de Villeneuve-sur-Lot. Finis, les exposés de minéralogie, les conférences d’ichtyologie, les congrès de philatélie qui faisaient autrefois la renommée du lieu, on n’y invite plus désormais que des conteurs et des écrivains. Autant dire qu’on s’y ennuie à mourir.