La montre en bois

Ma montre en bois, commandée il y a six mois de ça, m’a été livrée hier après tout ce retard et cent péripéties dont je vous épargnerai ici le détail. Les petits malins croyaient sûrement que sans montre, dans l’attente de la leur, je ne verrais pas le temps passer.

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Les premières notes

Par-dessus tout, j’aime les premières notes qu’échangent les musiciens de l’orchestre après qu’ils se sont installés, cet instant de flottement où s’accordent les vents et les cordes au son du la – du chaos naît l’harmonie, l’impression d’assister à l’ouverture d’une cosmogonie selon Tolkien. On entend pareille cacophonie (une foule bruyante sur fond d’instruments s’accordant) au début de l’album Sergent Pepper’s, que jouait mon père sur la chaîne hi-fi du salon lorsque j’étais petit. Je pensais alors qu’il s’agissait d’un morceau à part entière, très court et très étrange, et, fin mélomane du haut de mes 8 ans, j’avais décrété que c’était mon préféré. Vingt ans plus tard, je n’y entends toujours rien en musique, mais lorsque s’installent et s’accordent les musiciens, et tandis qu’autour les spectateurs discutent encore entre eux, moi seul tends l’oreille et me tais. « Chut ! fais-je aux malheureux qui osent m’adresser la parole. C’est le moment que je préfère. »

Le téléphone

Une jeune fille nous a couru après à travers le parc. Elle tendait mon téléphone, oublié sur un banc quelques secondes plus tôt, à bout de bras. J’étais trop surpris pour la remercier, je l’ai regardé s’éloigner avec une espèce d’euphorie muette, comme si on venait de me sauver la vie.
Prague est de ces villes dont même les habitants y mettent du leur pour vous les rendre belles.

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La grande horloge

Une pensée émue pour Ernesto, ce vieil homme originaire d’Amérique du Sud, passionné d’horlogerie depuis l’enfance. Horloger de métier, il répare les montres et les horloges des habitants de son petit village depuis cinquante-huit ans, avec le même enthousiasme qu’à ses débuts. Son savoir-faire est connu de tous, on vient parfois de l’autre bout du pays pour lui confier qui une montre, qui une horloge que l’on croyait foutue. Ernesto les ranime toutes, et cette prouesse, infime et gigantesque, répétée quotidiennement, suffit à le rendre heureux.
Heureux ou presque. Une seule chose à vrai dire manque au bonheur d’Ernesto. Depuis tout petit Ernesto rêve d’Europe, et plus précisément de Prague. Il rêve de ce long voyage au terme duquel, parvenu sur la grand-place de la vieille ville, il contemplerait longuement la grande horloge astronomique de Prague, merveille d’ingénierie qu’il a vue et revue, dont il a dévoré les moindres détails dans les magazines spécialisés qu’il fait venir d’Europe à prix d’or, depuis près de 60 ans.
Aujourd’hui, Ernesto a 78 ans. Il est fatigué, il avance courbé, une insidieuse maladie des poumons entrave sa respiration. Mais Ernesto est heureux. Au terme d’une vie d’économies, de petits riens ajoutés chaque jour au bas de laine sur la maigre paye que lui rapporte son métier (en Amérique du Sud, on est horloger par passion, pas par ambition), Ernesto a rassemblé la somme nécessaire au voyage. Il a fermé un matin, pour la première fois depuis cinquante-huit ans, sa petite boutique d’horlogerie. Il a roulé des heures dans sa camionnette cabossée pour atteindre Buenos Aires. Il a pris l’avion, là aussi pour la première fois. Il a tremblé au décollage, s’est émerveillé de surplomber les nuages, a retremblé à l’atterrissage.
Il a pris le bus, le métro, le tramway. Et ce matin de mai encore frais, il a surgi sur la grand-place de Prague, a presque couru pour tomber aux pieds de la grande horloge, les larmes aux yeux. Il y était. Toute une vie tendue vers ce moment, ce lieu, cette rencontre.
Mais la grande horloge était en travaux.

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Les Copa Mundial de Franz Beckenbauer

« Joseph Diop se souvient de ses premières chaussures de foot. Il ne se souvient pas des sacrifices consentis par sa mère pour les lui offrir, une vie pour des chaussures, mais il se souvient de la joie solaire qu’il a ressentie lorsqu’il les a reçues, le jour de ses sept ans. Les Copa Mundial noires aux rayures blanches de Franz Beckenbauer, et leur languette réversible. Celles qu’on avait vues dans la petite télé noir et blanc du quartier, en 82 et après, aux pieds des idoles. Ça n’était pas grave de ne pas avoir la couleur pour les regarder, c’étaient les mêmes en vrai : c’étaient des chaussures inventées pour l’Afrique. De quoi devenir le roi de Grand-Dakar. Et tant pis si c’étaient des contrefaçons Abidas.

Joseph se souvient du bonheur qui régnait dans la petite maison le jour de son anniversaire, un bonheur serein, lui au milieu avec ses Copa Mundial aux pieds et les sourires des autres tout autour. Même ses frères et sœurs, avec qui il se chamaillait souvent, étaient heureux pour lui. Dans la rue et au stade, il était déjà le meilleur sans chaussures. Alors avec. Les pieds de Joseph étaient l’espoir de la famille.

Joseph a continué de porter les Copa Mundial bien après qu’elles sont devenues trop petites. Il jouait encore avec à dix ans. Il avait des ampoules et des courbatures, les gens disaient c’est ridicule, Joseph, enlève-les. Il répondait je suis Beckenbauer. Et il était toujours le meilleur.

Joseph n’a plus jamais ressenti la joie simple qui l’a saisi lorsqu’il a enfilé pour la première fois les Copa Mundial. Il n’a plus jamais été aussi heureux. Au centre de formation il a couché avec une fille, une semi-prostituée qui avait déjà dépucelé la plupart de ses camarades. Ça l’a laissé dubitatif. Des années après, la prostituée a tout raconté dans le Sun, elle a vendu son histoire pour cent cinquante mille livres. Joseph l’avait presque oubliée. Plus tard, il a conquis sa femme comme on conquiert un trophée. Il a fait des enfants pour occuper sa femme, lorsque la trentaine a freiné sa carrière de mannequin. Là où certains y voient les plus beaux moments de leur existence, Joseph a passé ces étapes avec détachement, presque indifférence.

Du fond de son cœur, Joseph Diop n’a jamais désiré que deux choses dans sa vie, avoir des chaussures de foot puis devenir footballeur. À seize ans, la liste de ses envies était bouclée. L’argent lui en a inventé tant d’autres. »

Un projet en gestation (qui dispute la priorité à un autre, l’arrogant), où je voudrais parler du football, sport qui me tient à cœur, et d’une ancienne gloire du ballon rond — personnage fictif dont la vie emprunterait à d’autres, bien réelles — partie jouer en Chine sur ses vieux jours.

Je ne crois pas qu’il existe un milieu où les gens seraient à l’abri de la solitude, et n’auraient pas le sentiment de lutter contre des forces qui les dépassent. C’est sur ces solitudes, ces forces contraires que j’ai choisi d’écrire avec Petit Blanc. Le football, et les destins qu’il façonne, infléchit, brise parfois, me semble un autre biais pour explorer ces mêmes thèmes. À sa façon, Joseph Diop aussi est un Albert Villeneuve.