Retour à Villeneuve-sur-Lot

Quelques mois plus tard, dans cette même médiathèque de Villeneuve-sur-Lot, c’est un éminent minéralogiste qui, alors qu’il venait d’énumérer la liste complète des minéraux issus du refroidissement des laves effusives, morceau de bravoure qui l’avait occupé quarante-trois minutes montre en main, et qu’il s’apprêtait maintenant à révéler les conclusions de ses récents travaux concernant la température de fusion de la péridotite, en fut empêché par un fulgurant arrêt cardiaque qui l’emporta lui et ses secrets. Il est vrai que l’homme était âgé de quatre-vingt-sept ans et qu’on savait son cœur fragile, mais enfin cela faisait deux fois que le destin empêchait d’importantes révélations au sein de la même salle de conférence : il n’en fallut pas plus pour que naisse la rumeur dite de la médiathèque maudite, d’abord dans les médias locaux et bientôt au-delà. La communauté scientifique, pourtant cartésienne par définition, fut elle-même largement touchée, et voici pourquoi aujourd’hui pas un chercheur digne de ce nom n’accepte plus de présenter ses travaux en la médiathèque de Villeneuve-sur-Lot. Finis, les exposés de minéralogie, les conférences d’ichtyologie, les congrès de philatélie qui faisaient autrefois la renommée du lieu, on n’y invite plus désormais que des conteurs et des écrivains. Autant dire qu’on s’y ennuie à mourir.

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Villeneuve-sur-Lot

« On n’a pas tout dit sur les fonctions reproductives du mérou à capuchon, asséna l’ichtyologue avec morgue, et ce que je m’apprête à vous révéler sur son mode de nidification en eaux douces va changer pour longtemps l’image que le grand public, encouragé par la passivité coupable de notre profession, se fait de ce noble animal… »
Mais, comme le chercheur levait les yeux de ses notes pour ménager le suspense et savourer l’atmosphère d’impatience fébrile dans laquelle il venait à coup sûr de plonger son public, il réalisa que la salle était vide ; le dernier spectateur avait quitté la médiathèque de Villeneuve-sur-Lot – car oui, au fait, notre histoire prend place à Villeneuve-sur-Lot – une dizaine de minutes plus tôt, en silence, non sans avoir adressé en sortant un signe de tête mi-amical mi-désolé au bibliothécaire endormi près de l’entrée.
Touché dans son orgueil, l’ichtyologue mit un terme à son exposé — et ça n’est pas moi, que les considérations ichtyologiques indiffèrent au dernier degré, qui pourrai vous en dire plus sur le mérou à capuchon. Jusqu’à nouvel ordre, donc, et je suis désolé d’avoir ainsi piqué au vif votre intérêt sans pouvoir in fine le satisfaire, on se contentera de ce qu’on savait déjà des fonctions reproductives du mérou à capuchon, c’est-à-dire pas grand chose, soyons honnêtes.

Note : l’histoire est loin d’être terminée, la médiathèque de Villeneuve-sur-Lot devait encore faire parler d’elle après la mésaventure de l’ichtyologue contrarié. À suivre, donc. Notre affaire prend des allures de feuilleton à succès ou je ne m’y connais pas…

Contrefaçons

Ça a débuté comme ça, après que j’ai découvert les romans de Céline, ça a soudain été un formidable foutoir dans mes textes, deux romans entiers que j’ai écrits avec tout biscornu, tout bancal à l’intérieur ! Puis ce fut Jean-Philippe Toussaint, alors que ma vie amoureuse me paraissait une aventure très digne de devenir un roman, et du jour au lendemain je me mis à parler de moi, à faire passer l’expérience du quotidien dans mes lignes. Plus tard encore, la lecture d’Éric Chevillard m’ayant émerveillé, ce furent l’humour et la légèreté qui s’invitèrent à ma table de travail. Duras, même Duras, parvint à m’influencer l’air de rien, et je fus tout surpris après La Douleur de trouver dans mes textes la redondance de ces phrases simples, essentielles, qui disent tout avec peu.

Alors voilà, je me rends aujourd’hui à l’évidence : je ne suis qu’une fichue éponge à littérature. Donnez-moi un chef-d’œuvre, je vous en ponds dix pâles copies sous six mois — petit contrefaiseur taïwanais que je suis ! Plutôt que risquer un procès en plagiat le jour où l’un de mes affreux duplicata obtiendra quelque succès, j’ai voulu prendre les devants et m’en tiens désormais à des lectures inoffensives. Jusqu’à nouvel ordre, je me cantonnerai donc à l’intégrale de Petit Ours Brun et aux trépidantes aventures de Oui-Oui.

Note : Et je dois dire que cette décision fut la bonne, j’avance désormais en toute sérénité dans mon prochain roman, l’histoire de Jean, brave chauffeur de taxi qui dispense joie de vivre et conseils avisés autour de lui, et arpente les routes de sa région à bord d’un vieux tacot bleu et vert. Mais le brave Jean-Jean (au village tout le monde l’appelle Jean-Jean) a maille à partir avec deux impayables cambrioleurs — work in progress, je ne vous en dis pas plus…

Gulyassuppe

Le serveur a d’abord essayé de m’en dissuader, mais il a entendu raison après que je lui ai précisé que j’étais français. J’ai donc choisi la Gulyassuppe, à point, servie accompagné d’une brochette de Zwiebel bouillis, elle-même saupoudrée de Pfeffersteak émincé. Un jus de Wurzelgemüse, espérais-je, lierait le tout et le rendrait moins sec. J’ai enfin pris le Kalbsleber en purée, mais à part. Eh bien, croyez-le ou pas, l’association de ces mots tous plus délicieux les uns que les autres n’a rien donné qu’une infâme et brunâtre bouillie, gustativement lamentable. Mon pourboire est resté dans ma poche et j’ai reniflé de dédain en sortant, lorsque le chef m’a tendu la main. La « gastronomie » autrichienne a encore du chemin…

La musique et les filles

On avait 14 ou 15 ans et on sortait du collège, on avait laissé pousser nos cheveux pendant l’été, on avait rangé le gel au placard et nos Air Max avec, on portait des Converse et des vestes Adidas désormais, on buvait des bières derrière la station essence et celui d’entre nous qui avait osé passer à la caisse avec le pack était le héros du soir. On écoutait les Beatles et Louise Attaque. Trois mois de vacances seulement venaient de passer et pourtant tout avait changé, on était devenus cool, et devenir cool n’arrive jamais seul, avec lui ce sont les filles et les premières histoires d’amour qui venaient remplacer tout ce qui nous avait paru important jusque-là, et que j’ai oublié alors que les filles et les histoires d’amour, jamais. C’étaient ces concerts où l’on entrait pour 5 €, une fortune mais rien du tout au regard de ce qui nous attendait à l’intérieur, la musique et les filles. C’est là, un soir que jouait Mando Diao sur la scène, que j’ai échangé mon premier baiser avec celle qui allait devenir la première, un baiser long de deux heures, elle et moi plantés contre un mur en surplomb de la fosse, la foule et son bruit tout autour de nous, Mando Diao dans les oreilles et cette bulle que nous nous étions ménagée, et cette envie venue du ventre, ce besoin de se dévorer l’un l’autre. On avait 14 ou 15 ans, on sortait seulement du collège mais on apprenait déjà tout ce qui allait compter dans nos vies, et le peu qui vaudrait d’en être retenu. La musique et les filles.

Le manuscrit

J’avais pourtant été clair avec eux : j’attendais de mes bêta-lecteurs qu’ils se montrent implacables dans l’éloge de mon dernier roman. L’emploi répété d’adjectifs tels que « génial », « magistral » ou encore « sublime » leur était conseillé, et les passages les mieux réussis devaient faire l’objet d’analyses détaillées du génie qui les avait mis au jour. Enfin, l’on était vivement encouragé à me remercier pour l’honneur qu’avait été la découverte, en avant-première, d’un futur chef-d’œuvre de la littérature.
Eh bien, malgré mes précautions, en voilà encore un qui n’a rien compris et m’assène sa méchanceté gratuite dès la première page du manuscrit, notant dans la marge, en pattes de mouche aussi odieuses à déchiffrer que leur message, que j’aurais pu mieux aérer mon texte, au moyen, par exemple, d’un interlignage double… Quelle audace, rendez-vous compte, ce garçon n’a rien écrit de mieux dans sa vie que de vagues dissertations de lycée, et le voici qui se la joue grand critique, défenseur de la Littérature avec un grand L, et pourfendeur de mes aspirations artistiques ! Je n’ai pas de temps à perdre avec les prétentieux, nous en resterons là lui et moi.

Les bonbons

Les bonbons c’était le dimanche midi, après que mes parents m’avaient donné mes cinq francs de la semaine. Je venais au bureau de tabac et j’achetais pour cinq francs, sauf en 1998 où j’achetais des images Panini à la place. Ça en faisait des bonbons, pour cinq francs, les bonbons à l’époque c’était pas du tout le même prix qu’aujourd’hui. À cinq centimes le bonbon j’en avais cent dans mon sac, que je mangeais dans l’après-midi avant de tomber malade et de me faire gronder. Je les choisissais chacun avec minutie, je disais je vais prendre cinq de ceux-là, trois de ceux-ci, une boule de gomme, non, deux, non une seule en fait, et il se formait dans mon dos, jusqu’à l’extérieur de la boutique, toute une joyeuse file de supporters qui m’encourageaient vivement dans mon achat. Ils avaient tous vraiment hâte que je puisse manger mes bonbons car ils me disaient de me dépêcher, ou bien ils soupiraient simplement en levant les yeux au ciel. Parfois quand même je sentais bien que je devais me presser, alors je disais n’importe quoi, il me restait deux francs et je disais mettez-moi ce qu’il reste en langues de chat, et je rentrais chez moi avec un paquet moitié rempli de langues de chat qui me brûlaient la langue, j’avais mal pendant des jours après ça. Aujourd’hui j’achète mes paquets de langues de chat au supermarché, ça brûle toujours la langue mais le goût ça n’a plus rien à voir, croyez-moi, le bonheur à l’époque c’était pas du tout le même prix qu’aujourd’hui.