Comme elle a une histoire, la démocratie directe a-t-elle un avenir ?

Nous vivons une époque formidable. Nous n’avons jamais été en aussi bonne santé, nous pouvons voyager sans tenir compte des frontières, Internet rend le mensonge et la corruption impossibles… Mieux, nous vivons à l’âge le plus démocratique qui soit ! Je le sais, c’est la télévision qui me l’a dit.

À moins qu’on m’ait menti…

Mais c’est quoi, au fait, la démocratie ? Alors qu’on s’enorgueillit de notre régime politique issu de la Révolution française, que l’on exporte notre modèle à grands coups d’ingérence et de révolutions, sait-on que le concept même de démocratie est bien plus ancien que Lafayette et de Gaulle ?

Le terme démocratie a été forgé dans l’Antiquité grecque, pour désigner les cités, Athènes en tête, dans lesquelles le pouvoir était détenu par l’ensemble du corps citoyen. Petite parenthèse en passant : le mot démocratie est péjoratif, car il désigne le pouvoir (kratos) du peuple (démos), mais pas n’importe quel pouvoir : kratos, c’est le pouvoir violent, irréfléchi, injuste. La notion a donc probablement été définie par des opposants à ce type de gouvernement (des oligarques selon toute vraisemblance). À l’inverse, les termes monarchie et oligarchie sont neutres, kratos y est remplacé par archè (mon-archie), le mot du commandement. Les vrais défenseurs de la démocratie devraient donc l’appeler démarchie. À bon entendeur…

Encore faut-il se garder de faire des rapprochements entre l’époque de Platon et la nôtre : la démocratie grecque n’avait à peu près rien à voir avec celle que nous connaissons. Il s’agissait en fait d’une démocratie directe. Je m’explique. À Athènes, on ignorait tout bonnement le principe de représentation : aucun parlementaire n’était élu pour défendre les intérêts des citoyens ; au contraire, le corps civique se rendait lui-même à l’Assemblée du peuple pour voter la loi. Les conseillers, chargés de préparer les textes et d’en proposer aux citoyens, étaient tirés au sort au début de chaque année.

Merveilleux, me direz-vous ? Pas tout à fait, car certaines caractéristiques de la démocratie grecque ne manqueront pas de heurter les consciences de nos contemporains. D’abord, la société athénienne reposait assez largement sur l’usage d’esclaves, qui assuraient à leurs maîtres le temps libre nécessaire à la pratique de la politique – certains citoyens devaient bloquer des journées entières pour marcher jusqu’à la Pnyx, lieu d’exercice du pouvoir, et voter parmi l’Assemblée. Ajoutons que seuls les hommes issus de parents citoyens étaient eux-mêmes citoyens ; femmes, enfants, métèques et esclaves étaient exclus. Au plus fort de sa démographie, Athènes ne comptait que 30 000 citoyens pour 400 000 habitants !

L’usage de la démocratie directe n’était pas sans difficultés. Les citoyens s’exprimant par vote à main levée sur chaque question, cela revenait à organiser un référendum vingt ou trente fois par jour. Évidemment, le peuple était sensible aux flatteries des démagogues et à l’émotion de l’instant : pratiquer une politique cohérente et courageuse, particulièrement en période de crise, était quasiment impossible. Le clientélisme, aussi, emportait l’adhésion de nombreux citoyens, entretenus par de grands aristocrates aux intérêts politiques différents de ceux de la masse ; on n’était pas si libre de son choix qu’on pourrait le croire.

Malgré ces écueils, et c’est là que je voulais en venir, serait-il possible d’imaginer un gouvernement de ce type pour nos démocraties actuelles ? Après tout, il paraît simple d’élargir la citoyenneté antique aux femmes et de se passer de l’esclavage – les machines pourront bientôt, à en croire les futuristes, remplacer la main humaine dans tous les domaines du travail. Véritables fléaux à Athènes, le clientélisme et la corruption devraient être, avec le temps, de plus en plus difficiles à cacher aux peuples. Alors qu’attendons-nous ? À une époque où, je le crains, la crise de la représentation fait peser le plus grand danger sur nos modèles politiques, se débarrasser du parlementarisme devenu inefficient pourrait mener à une progression de la démocratie.

Hélas, un élément fondamental de la démocratie athénienne est aujourd’hui impossible à retrouver dans nos sociétés modernes : je veux bien sûr parler de la taille des États et des corps civiques. Si la démocratie directe a fonctionné à Athènes, c’est que chaque citoyen, étant assez proche du centre du pouvoir, avait la possibilité (qu’il en use ou pas) de venir voter à l’Assemblée. Le corps civique, suffisamment restreint sur un territoire « à taille humaine » (l’équivalent d’une grosse ville actuelle), avait une véritable conscience de groupe. Dès lors, les intérêts de la patrie se confondaient avec les intérêts du citoyen lambda.

Comment imaginer un tel gouvernement dans des États tels que le nôtre, où bientôt 70 millions d’habitants vivent sans se connaître, sans s’apprécier, sans partager les mêmes intérêts ni une conscience de corps. La taille humaine de l’État me paraît essentielle à la réussite d’un projet de groupe, et c’est justement ce qui nous manque. Mais doit-on pour autant décentraliser totalement le pouvoir et briser le peu de cohésion qui reste encore à notre pays (historiquement très centralisé par rapport à de nombreux autres États, soit dit en passant) ? De toute façon, c’est la tendance inverse que l’on observe actuellement, avec le transfert des pouvoirs décisionnels vers l’Europe.

Il est pourtant un État, situé à la fois au cœur et en dehors de l’Europe, qui continue, 2 500 ans après Athènes, à exercer la démocratie de façon directe – au moins en partie : il s’agit de la Suisse. Dans les cantons, petits espaces où, en fin de compte, tout le monde se connaît, on retrouve cet esprit de village que l’on croit déceler dans les textes athéniens de l’Antiquité. Les citoyens se rassemblent en ville et votent sur des questions fondamentales, qui touchent directement à l’organisation du pays.

Mais voulons-nous vraiment la démocratie directe ? Quand bien même nous critiquons à l’envi nos parlementaires, souhaitons-nous réellement davantage de démocratie ? Récemment, l’Europe entière – la France en tête – s’est émue de la décision suisse de réduire l’immigration légale vers ses frontières. Certains crièrent même à la « fascisation » de la république helvétique. Qu’on soit pour ou contre cette mesure, force nous est d’admettre qu’elle est issue du processus le plus démocratique qui soit, puisqu’elle émane directement du référendum citoyen. N’est-ce pas là un vieux réflexe oligarchique des élites françaises, persuadées que le peuple « ne sait pas » voter comme il faut, qu’il a besoin « qu’on le guide » vers la lumière ? Vers les Lumières ? Si tel est le cas, alors le parlementarisme nous convient beaucoup mieux…

Je terminerai avec une question. Si l’on instaurait la démocratie directe en France et que l’on posait aux citoyens nouvellement investis du pouvoir législatif la même question qu’aux Suisses, à savoir faut-il réduire l’immigration légale en France, quelle serait la réponse du scrutin ? La vérité est loin d’être évidente, mais si l’on transformait la question en « faut-il réduire l’immigration le temps que la crise se résorbe ? », comme le sous-entend le texte suisse, je suis prêt à parier que le oui l’emporterait largement. Ceux qui, aujourd’hui, militent à grosse voix pour une constitution plus démocratique, pour une VIe République, pour une généralisation des référendums… Ceux-là ne seraient-ils pas les premiers à fustiger le peuple pour cette décision ?

Mais sont-ils vraiment démocrates, au fond ? Là est selon moi la question centrale, et c’est ce que j’appelle le syndrome du printemps arabe. Pour prendre l’exemple de l’Égypte, la révolution y fut impulsée par la jeunesse des grandes villes, instruite et occidentalisée, sensible au message de la laïcité républicaine (on comprend dès lors l’engouement que déclencha ce mouvement en Europe et aux USA). Une fois Moubarak défait et la démocratie instaurée, le peuple vota avec une assez large majorité pour les Frères musulmans, grands vainqueurs des premières législatives ; à peine proposée, la laïcité républicaine était déjà enterrée. C’est là tout le paradoxe des révolutions : lorsque c’est une minorité qui se rebelle au nom de la démocratie (et c’est souvent le cas), elle doit s’attendre à de vives désillusions une fois que la majorité populaire aura gagné le pouvoir. Ces désillusions sont d’autant plus violentes si c’est la démocratie directe qui l’emporte, car il n’existe plus de « tampon parlementaire » entre les aspirations directes du peuple et la loi.

Alors à vous, doux rêveurs, je veux donner ce conseil : enterrez la démocratie directe, prenez un dictionnaire et cherchez-y la définition du terme oligarchie. Il va falloir vous y faire, à ce terme. À moins qu’une fois de plus, l’idéal soit à rechercher du côté d’un juste milieu ; pour ça, je laisse la parole aux modérés. Je n’en suis pas un.

P.-S. : la question de l’immigration ne m’intéresse pas, ne voyez pas là quelque engagement politique de ma part. Le but de ma démonstration, avant tout rhétorique, est de pointer du doigt les difficultés de mise en place d’une démocratie réelle, car ceux-là-mêmes qui croient militer pour le peuple n’en partagent pas, ou rarement, les idées et les intérêts profonds.

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