Du charisme en politique

« Regarde ta patrie comme ta maison, tes concitoyens comme tes camarades, tes amis comme tes enfants, tes enfants comme ta propre vie, et essaye de les vaincre tous par tes bienfaits. »
Xénophon, Hiéron, XI, 14-15

Tels sont les conseils qu’adresse le penseur Xénophon au tyran de Syracuse dans le Hiéron, alors que ledit tyran, malaimé, se pose la question suivante : comment devenir charismatique et obtenir l’adhésion du peuple ? Écrit il y a 2 400 ans, ce dialogue est, dans les faits, un véritable manuel de conseils politiques à l’usage des aspirants au pouvoir. Pour Xénophon, le dirigeant politique doit, s’il veut être considéré comme un chef charismatique, penser sans cesse au bien commun et servir ses concitoyens comme s’ils étaient ses semblables ; alors seulement, à force de bienfaits, il « vaincra » le peuple. Paradoxal, me direz-vous, mais Xénophon entend, par vaincre, le fait d’être porté au pouvoir ; le fait d’être reconnu, par sa capacité à mener les affaires publiques, comme le chef légitime de la cité grecque. Tel est le charisme (la charis grecque) selon Xénophon, échange réciproque entre les bienfaits du dirigeant et la légitimité accordée par le peuple.

Mais le charisme grec est-il vraiment celui de nos contemporains ? La charis des Anciens s’est-elle fondue dans le charisme de nos hommes politiques ? C’est bien la question que nous allons nous poser ici.

Il est amusant, d’abord, de voir combien les préoccupations des élites politiques n’ont pas changé en deux millénaires. Les questions que se pose le tyran décrit par Xénophon, Hollande, Sarkozy ou l’ambitieux Valls se les sont probablement posées… Mais les réponses de leurs conseillers furent-elles semblables à celles proposées par Xénophon, au IVe siècle avant J.-C. ? Rien n’est moins sûr.

Le mot « charisme », vous l’entendez partout. Il affuble tous les dirigeants, tous les chefs politiques d’importance dès qu’ils reçoivent un semblant d’adhésion populaire. Hitler était charismatique, Mussolini aussi, sans oublier de Gaulle, Churchill, Thatcher… Plus près de nous, Sarkozy électrisa une majorité de Français grâce à son charisme et Hollande est célèbre pour savoir mieux que personne « transformer brillamment son humour en charisme ». Et j’en oublie encore ! Mélenchon, Le Pen, Ayrault (une blague s’est glissée dans cette liste)… tous ont cette même qualité, ce même attribut partagé par les chefs naturels.

En fait, ce discours n’est pas récent. Depuis un siècle et la sociologie de Max Weber, le charisme est en quelque sorte tombé dans le domaine public. Mais le charisme de Weber, celui qui imprègne encore nos consciences occidentales, ce n’est pas le charisme grec. Le charisme wébérien, c’est une relation affective qui se développe entre un individu et le reste de la société. Cette relation se construit en dehors des institutions, et elle a la particularité d’unir un grand nombre d’individualités autour de la même émotion : l’attachement à un chef. Weber remarque également que le charisme est davantage efficient en périodes de crise : au moment où tout va mal, le peuple se jette plus volontiers dans les bras du premier chef charismatique venu. Jusqu’ici, me direz-vous, rien de bien différent avec Xénophon. Patience : le fossé entre les deux concepts s’ouvre bientôt.

Si, avec les décennies, le concept paraît avoir été galvaudé au point que la qualité est aujourd’hui attribuée à n’importe qui, il n’en est pas moins primordial pour nos États modernes, et en particulier en France, où il est de tradition de s’en remettre à ces super-héros que sont les chefs politiques. C’est la fameuse « culture de l’homme providentiel », dont Napoléon et de Gaulle sont les figures symboliques (et j’ai cru comprendre que certains nostalgiques voulaient ajouter Sarkozy à ce duo de choc…).

C’est un fait, les Français sont sans cesse dans l’attente d’un chef charismatique. À chaque élection, comme le constatait en son temps Pierre Bourdieu, se met à l’œuvre le processus de « transformation du pouvoir en charisme ou en charme, propre à susciter un enchantement affectif » (Raisons pratiques. Sur la théorie de l’action). On l’a vu avec Sarkozy en 2007. Un peu moins avec Hollande en 2012, comme si, malgré la tradition, la force du charisme s’effritait avec le temps (le désenchantement du politique aidant). Raison de plus pour s’interroger sur la nature de ce fameux charisme.

Mais alors, me demanderez-vous, si l’on sait que les Français attendent le charisme, sait-on pourquoi ils l’attendent ? Sait-on pourquoi les peuples suivent tel ou tel homme plutôt qu’un autre, et pourquoi ils lui reconnaissent, à lui spécifiquement, le charisme que l’on recherche chez les chefs ? Eh bien justement, non. On n’en sait rien. Du moins Max Weber a-t-il défini un concept sans fondement, ouvrant lui-même la voie à la « galvaudisation » du charisme, comme je le dénonçais tout à l’heure. Il faut savoir que Weber a « piqué » le concept de charisme aux sociologues de la religion, qui attribuaient aux prophètes de l’Ancien Testament ce charisme magique, attribué par Dieu aux hommes d’exception. Weber leur a naturellement emboîté le pas : le charisme n’a pas d’explication, il est naturel, divin, et porte certains chefs tout en haut de l’échelle du pouvoir, parce que les peuples les suivent naturellement. Le charisme, en somme, c’est ce petit truc en plus, ce magnétisme qui vous fait succomber au charme d’un amant comme d’un homme politique.

Dès lors, et si l’on suit la logique de Weber jusqu’au bout, les dirigeants politiques n’ont pas à convaincre ni à satisfaire : ils sont élus parce qu’ils sont supérieurement charismatiques. Là se situe l’erreur du sociologue allemand, dénoncée récemment par l’historien Vincent Azoulay. Aujourd’hui que les peuples suivent de moins en moins les politiques, le charisme est en crise. Du moins le charisme wébérien est-il en crise. L’occasion de changer de modèle ? C’est bien ce que nous proposons, et c’est là que nous souhaitons revenir au charisme grec, comme nous y encourage Azoulay.

Le charisme grec, ce sont les actes plutôt que les mots. Ce n’est pas la supériorité divine du guide, mais la réciprocité entre le chef et ses concitoyens. C’est le rapport entre celui qui sert véritablement le peuple et ceux qui, se sentant écoutés et compris, accordent leur confiance. Inventé dans le cadre politique des cités grecques, le concept de charisme se fiche du type de gouvernement : en monarchie ou en démocratie, le charisme du dirigeant doit être le même. « Il en est sur ce point comme sur les autres », écrit Xénophon, « quand le responsable est bon, les usages sont respectés intégralement ; quand il est mauvais, ils le sont imparfaitement »(Cyropédie, VIII, 1, 8). Et l’historien Azoulay de conclure : « pour Xénophon, peu importent les institutions : seul compte l’homme qui gouverne ».

En somme, Xénophon ne s’intéresse pas aux moyens du politique mais aux résultats : il vise l’efficacité, en vue du bien commun. Cette vision des choses est très intéressante, car Xénophon écrit ces textes en plein IVe siècle, au moment où le pouvoir politique s’affaiblit dans sa cité d’Athènes. Il regarde le passé avec mélancolie, époque où, selon lui, les chefs étaient puissants et efficaces. Ne faut-il pas y voir un parallèle heureux avec notre époque, alors qu’en pleine crise de la représentation, nombreux sont les anciens à regretter le temps du général de Gaulle, l’homme providentiel par excellence ?

Finalement, 2 500 ans après les Grecs, les mêmes problèmes se posent à nos démocraties représentatives : la question de la qualité des chefs politiques est essentielle. On a tendance à l’oublier et à accorder notre confiance au charisme galvaudé de Weber. Peut-être faut-il y voir l’une des raisons de l’effondrement du politique. Comme à l’époque de Xénophon, nous confions le pouvoir à des chefs inefficaces. Sans efficacité, la confiance disparaît. Et sans confiance entre le peuple et ses représentants, le politique meurt.

Ne vaudrait-il pas mieux exiger davantage de nos dirigeants ?
Exiger le charisme grec de la réciprocité des bienfaits ?
Exiger d’être considérés comme des semblables par ceux qui nous gouvernent ?
Exiger, enfin, l’efficacité plutôt que les mots (que les maux) ?

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