L’auteur du XXIe siècle, un métadonneur ?

Projetons-nous dans le futur proche (si vous le voulez bien).

L’espace d’un instant, faisons l’hypothèse d’un triomphe du numérique. Si vous avez atterri sur ce blog, c’est probablement que, comme moi, vous croyez à ce triomphe ; mieux, vous n’y croyez pas, vous le sentez arriver (histoire de dire qu’on n’est pas des prosélytes du progrès numérique mais des économistes clairvoyants, c’est toujours plus valorisant). On a dit, parfois, que si le support venait à changer, l’acte de lecture resterait le même. On a également dit que l’acte d’écriture, en tant que procédé artisanal, laborieux, resterait inchangé, quel que soit l’avenir de l’ebook. Probablement un discours visant à rassurer les inquiets de tout poil.

Force m’est pourtant d’admettre que c’est en partie faux. D’abord, on le voit avec les premiers succès numériques, il existe des formes et des procédés propices au succès d’une œuvre dématérialisée. On remarque, par exemple, que les textes courts, notamment ceux publiés sous forme de feuilleton, sont appréciés des lecteurs (voir ainsi les publications de Snark-Bragelonne, du Studio Walrus, des éditions Voy’el…) ; cela implique, pour l’auteur, une manière bien spécifique d’envisager la structure de sa production. J’ai aussi entendu dire que le lecteur du XXIe siècle préférait les phrases courtes et dynamiques aux tirades-paragraphes à la Marcel Proust ; de tels pavés sont, semble-t-il, particulièrement difficiles à appréhender en lecture numérique.

Il faut toutefois relativiser : qu’elles soient réelles ou fantasmées, ces évolutions ne peuvent être attribuées au seul essor du numérique : si le lecteur moderne aime les textes courts, c’est aussi parce qu’il a de moins en moins de temps pour lire ou, tout simplement, qu’il en accorde de moins en moins à la lecture. Il s’agit donc, davantage, d’évolutions propres à l’ère numérique (à notre époque, en somme), et pas au support numérique en lui-même.

Il est, à l’inverse, une modification dans le texte destiné au numérique que nul éditeur digne de ce nom ne peut ignorer : je veux parler de l’avènement des métadonnées. Les métadonnées, pour ceux qui ne le savent pas encore, sont l’ADN du numérique ; elles sont les informations cachées au lecteur qui structurent le texte. Elles sont la clé de compréhension offerte à l’ordinateur. Elles sont, enfin, ce qui permet à un ebook de trouver sa place dans une librairie en ligne, dans un moteur de recherche, dans votre liseuse ou tablette.

Je m’explique.
Lorsqu’il construit un livre numérique, l’éditeur pense d’abord à l’ordinateur qui recevra ce livre, avant même de penser au lecteur. Un ordinateur, c’est puissant, mais ça n’est pas très malin, dans la mesure où il faut tout lui expliquer. Avec un ordinateur, les sous-entendus et les déductions induites par la culture n’ont pas leur place. Les métadonnées servent justement à décomposer chaque information pour qu’elle soit comprise par l’informatique.

Un exemple avec la couverture d’un livre assez fameux :
SDA1Lorsque vous, lecteurs, voyez cette couverture, vous en décortiquez instinctivement les informations – encore n’est-il pas très heureux de parler ici d’instinct ; en réalité, c’est votre culture qui vous conditionne et vous permet de comprendre ce que vous avez sous les yeux. C’est-à-dire qu’immédiatement après avoir vu cette image, vous allez opérer la décomposition suivante :

– Titre : Le Seigneur des anneaux ;
– Sous-titre : La communauté de l’anneau ;
– Auteur : J. R. R. Tolkien ;
– Éditeur : Pocket ;
– Genre : Fantasy ;
– Avis : Livre culte (si vous êtes un type bien).

L’ordinateur, lui, ne sait pas faire ça ! Si vous lui donnez simplement le texte visible à l’écran, il ne comprendra rien. C’est là qu’interviennent les métadonnées. En amont du fichier epub que vous lisez sur vos tablettes, l’éditeur a créé un fichier xml qui contient non seulement le texte complet du livre, mais aussi l’ensemble des métadonnées qui expliquent son contenu à l’informatique. Dans les faits, et en simplifiant un maximum, l’éditeur livre ce genre de texte à l’ordinateur :

<titre>Le Seigneur des anneaux</titre>
<sous-titre>La communauté de l’anneau</sous-titre>
<auteur>J. R. R. Tolkien</auteur>

Grâce à ce système de balisage, l’ordinateur, qui lit le fichier xml, comprend tout de suite ce que vous avez vous-même compris en un instant : il classe le titre, le sous-titre et l’auteur dans les cases appropriées. Croyez bien que ce système de classement explicatif est primordial pour l’avenir de la littérature numérique, car lui-seul permet à un livre de se retrouver à la bonne place dans les méandres d’Internet. Ne croyez pas que derrière les millions d’ebooks vendus par Amazon se cachent des libraires fort sympathiques qui « feuillettent » chaque livre avant de le ranger dans son rayon ; ce sont les métadonnées qui indiquent aux moteurs du géant américain comment présenter ses produits, comment les rassembler par auteur, par éditeur, par thème, par taille…

Et c’est bien là, dans le classement méthodique des œuvres, qu’est tout l’intérêt des métadonnées. À l’heure où l’offre mondiale en livres numérique explose littéralement (des millions de titres sur Amazon, vous disais-je, simplement en langue anglaise !), le danger est de voir le livre se perdre dans la masse. Alors qu’Internet est présenté comme un océan de savoir et d’informations, s’y noyer n’a jamais été aussi simple. Par les métadonnées, le livre se retrouve classé et ordonné en vue de l’arrivée du lecteur, ultime chaînon de l’industrie littéraire. Ce serait un comble qu’il ne parvienne plus à trouver ce qu’il était justement venu chercher !

Encore ne vous ai-je parlé, jusqu’à présent, que des métadonnées « basiques » du livre numérique, celles que tout éditeur utilise. La force des métadonnées et du numérique, c’est de pouvoir affiner l’explication du texte jusqu’à un point critique ; jusqu’à un point tel qu’il devient possible de mettre en relation les ebooks entre eux, mais aussi de créer des index et des recherches avancées en maîtrisant le flux d’informations.

Un dernier exemple au cœur du texte : celui des italiques. Lorsque vous lisez un livre, seuls le contexte et votre culture vous permettent de déterminer ce que désignent un ou plusieurs mots passés en italiques. Le petit paragraphe suivant (sorti tout droit de mon imagination fertile) devrait vous éclairer à ce sujet :

« …dans Je prends de la coke au petit déjeuner, Frédéric Beigbeider livre une histoire magistrale de la french touch, ce courant musical né dans les années 1990 et symbolisé par le succès planétaire de Daft Punk. Dernièrement, Beigbeider déclarait encore à la télévision iranienne : Ah ! Que j’aime ce groupe!… »

Pour vous, tout est clair : le premier passage en italiques désigne le nom d’un livre, le second désigne une expression anglaise, le troisième une citation. Une fois de plus, l’ordinateur ne devine pas cela tout seul. Un éditeur consciencieux devrait donc prendre la peine de baliser l’ensemble de son livre avec des informations de ce genre : <titre de livre>, <expression anglaise>, <citation>…

Dès lors, et si les acteurs du livre prennent le temps de baliser méthodiquement leurs textes, tout devient possible. Imaginez pouvoir sortir en un clic toutes les citations contenues dans un texte, mais aussi toutes les sources bibliographiques, toutes les locutions latines… En balisant les titres de livres cités, il devient même possible de faire le lien entre plusieurs œuvres numériques : imaginez-vous passer de texte en texte pour vérifier l’exactitude d’une info, les termes exacts d’une citation… Pour le coup, vous ne vous noyez plus dans l’océan du savoir : les métadonnées vous ont fourni des brassards.

Mais alors, peut-on imaginer que demain, ce ne soit plus l’éditeur mais l’auteur lui-même qui balise son texte et l’enrichisse de métadonnées ? Assurément, c’est vers ce système que l’on se dirige, car qui mieux que l’auteur sait quels sont les passages et les points à expliciter ou à mettre en avant dans son livre ? Cette évolution aurait, à mon sens, au moins deux conséquences sur l’acte d’écriture :

1. L’auteur livrera à l’éditeur un texte balisé, ce qui impliquera qu’il ait appris, au préalable, les rudiments du code xml. Mais pas de panique, amis écrivains ! Si une telle révolution a lieu, il y a fort à parier que les enfants l’apprendront dès l’école – comme ils apprennent déjà à se servir d’une tablette en maternelle. Écrire en balisant deviendra aussi naturel que déchiffrer les informations d’une couverture ;

2. L’auteur prendra probablement les habitudes des journalistes d’aujourd’hui, dont la technique d’écriture vise à « placer » un certain nombre de mots-clés qui référencent d’autant mieux leur article sur les moteurs de recherche. Ces mots-clés seront balisés et se promèneront un peu partout sur la toile. Il y a fort à parier que l’auteur, toujours en quête d’un public plus large, deviendra rapidement accro à la métadonnée, comme un drogué en désintox l’est à la méthadone (cet article a été pensé, de A à Z, dans le seul et unique but de mener à ce jeu de mots ; maintenant que c’est fait, je trouve ça un peu vain).

Aujourd’hui, le lecteur lambda regarde un fichier xml avec surprise et incompréhension. « C’est du charabia ! » s’exclame-t-il après avoir passé les yeux sur ces lignes de balises peu accueillantes, pour ne pas dire inquiétantes. Demain, je professe que nous serons tous familiers de ces balisages. Au contraire, le texte brut, sans style et sans métadonnées, sera rejeté par l’éditeur. Toujours plus en phase avec l’informatique et ses problématiques, ce dernier regardera l’auteur indélicat d’un œil méprisant. « En l’état, votre manuscrit ne me sert à rien ! », s’exclamera-t-il à son tour. « Pour mon ordinateur, c’est du charabia ».

<conclusion prophétique> Ainsi aura passé la révolution numérique. Inarrêtable. Inéluctable. </conclusion prophétique>

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3 réflexions sur “L’auteur du XXIe siècle, un métadonneur ?

  1. Johnlepic dit :

    Honnêtement, j’ai un doute quant à l’auteur qui balise son texte lui-même, cf. Système mis en place par O’Reilly par exemple, partant du constat que l’auteur ne souhaite pas sortir du paradigme Word.

    Pour que les auteurs s’y mettent vraiment, massivement, va plutôt falloir leur fournir un outil natif qui leur permet de styler tout en devinant ce que le style appliqué par l’auteur signifie (idéal) ou de styler selon le sens du texte surligné). Et encore, faudra bien continuer à gérer Word vu que demander à l’auteur de recopier son Word dans un tel outil et faire les modifs qui s’imposent…

    Pour m’être intéressé à la chose, on arrivera pas changer les habitudes des auteurs sans justement les épouser (c’est aussi l’un des échecs de XML chez les éditeurs de fiction par exemple, les revendeurs préférant s’obstiner à dire que c’est facile au lieu de voir comment ajuster les outils dédiés aux personnes en place, qui n’ont juste pas le temps de se former à XML puisqu’elles ont déjà du retard à minimiser le jour où elles prennent leur poste…).

    • C’est vrai, j’ai peut-être tendance à projeter nos réalités actuelles dans le futur sans prendre en compte les capacités d’innovation / les capacités des auteurs à se former aux technologies actuelles. Mais tu admettras que si l’on crée un outil qui permet aux auteurs de styler facilement, cela revient au même : ils livreront bel et bien un texte balisé à l’éditeur. In fine, le résultat est semblable et on peut imaginer qu’un texte brut ne sera plus pris en charge par l’édition.

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