Le nouveau totalitarisme

Depuis quelques années, il en faut beaucoup pour me mettre en colère. Lorsque j’allume la télévision, j’ai beau entendre nos élites, nos politiques, nos journalistes, nos hauts commissaires aux choux farcis nous baratiner à longueur de temps, je garde toujours cet espèce de sourire amusé de celui qui croit avoir tout compris ; de celui qui croit avoir déjoué tous les tours des menteurs. Aussi suis-je difficile à émouvoir.

Pourtant, cette semaine, je me suis mis en colère. En colère parce qu’après avoir lu les mises en garde de Guillaume Champeau sur les inquiétantes prétentions du CSA, j’ai décidé, moi aussi, d’aller lire leur rapport d’activité pour l’année 2013. Vous noterez que j’ai fait les choses consciencieusement : je savais que Guillaume Champeau était un ardent défenseur de la liberté d’Internet, j’ai donc voulu vérifier par moi-même, pour m’assurer qu’il n’avait pas, même un peu, exagéré.

Mais ma colère n’a pas dégonflé. Pire, je crois bien qu’elle s’est aggravée. Voilà que le CSA demande au gouvernement Valls le droit de contrôler tout l’audiovisuel numérique, de Youtube à Dailymotion. Mieux encore, voilà qu’il demande que l’on sanctionne les sites diffusant des vidéos portant atteinte à la dignité de la personne humaine. Guillaume Champeau a raison de rappeler que selon la justice, les vidéos de quenelles entrent dans cette catégorie : en lisant le rapport, j’ai eu le sentiment que nos élites ne s’étaient toujours pas remises de l’affaire Dieudonné, et que ces prétentions du CSA avaient pour seul et unique but de tuer définitivement l’humoriste controversé, en le chassant de son dernier espace d’expression : Internet. D’aucuns diront que je suis mauvaise langue. Je n’en suis pas si sûr.

Encore ces amuse-bouches ne sont-ils qu’un apéritif : c’est avec la suite que j’ai vraiment rigolé (en réalité, je ne riais pas. Je crois même que j’ai pleuré). Le CSA propose de créer un label « site de confiance », qui sera accordé en fonction d’un certain nombre de critères, parmi lesquels le respect de « l’image de la femme », la prise en compte de « la diversité de la société », la présentation de « la création européenne »… Oh, bien sûr, le CSA assure que rien n’est obligatoire. Sauf que les sites qui auront signé la charte auront des facilités pour obtenir certains financements. Sauf que les sites qui ne l’auront pas signé pourront être bloqués par des filtres potentiellement imposés aux FAI. Sauf que l’on est en passe d’enfermer Internet dans un carcan de bons sentiments.

Alors on en est là. Au nom du bien, on veut contrôler Internet. Au nom de l’affaire Dieudonné, on veut sanctionner Internet. Parce que, vous comprenez, le mal se répand partout où on ne le combat pas. Et le mal, ce n’est pas bien. Alors bien sûr, la plupart des gens penseront que c’est normal, qu’on ne peut pas laisser les internautes mépriser les femmes, insulter les minorités, stigmatiser les étrangers et laisser libre cours à leur racisme sur la toile, sans risquer la moindre punition.

Sauf que j’ai une question de taille à leur objecter : qui fixe les règles ? Qui décide ce qui est bien et ce qui est mal ? Qui délimite la frontière entre une blague provocante et un acte de racisme avéré ? Les temps changent, les sociétés évoluent et les mentalités avec. Dans dix, vingt, trente ans, qui sait, votre petite blague sur l’accident du MH370 sera peut-être considérée comme criminelle. Votre roman numérique dans lequel l’un des « méchants » a le malheur d’être d’origine asiatique sera peut-être censuré pour incitation à la haine raciale. Peut-être paierez-vous une amende, avec ça.

Il y a quelque chose de terriblement dérangeant à voir nos élites nous annoncer, tout sourire, qu’elles vont désormais contrôler nos vies sur le dernier espace de liberté qui subsiste en ce monde parce que c’est pour notre bien. Pour le bien commun. Cela peut paraître étrange, mais en lisant le rapport du CSA, j’ai pensé à l’ancien ministre de l’éducation Vincent Peillon et à Christiane Taubira, qui prononçaient en chœur, au début du quinquennat, les mots suivants : « c’est en arrachant les enfants à leur famille par l’école que l’on fera avancer l’égalité hommes-femmes ». Pourquoi ai-je soudainement repensé à cette phrase ? Parce qu’elle procède des mêmes fondements idéologiques qui animent aujourd’hui les membres du CSA. Ça vous choque que je cite en mal nos ministres socialistes ? Vous croyez avoir affaire à un affreux réac de droite ? C’est bien mal me connaître. Je suis simplement atterré par l’arrogance de notre bourgeoisie politique, quels que soient son bord et son parcours.

Notre bourgeoisie politique a l’ambition de changer l’homme. De le changer en bien. Vous comprenez, le peuple est idiot, il ne sait pas ce qui est bon pour lui. Pour aller vers plus d’égalité, plus de démocratie, il faut absolument qu’il évolue. Et c’est là que le jeu devient pervers : apparemment, nos élites ne voient aucun problème dans le fait de nous changer par la force.

Arracher les enfants à leur famille. Changer l’homme par l’interdiction, la censure, la coercition et la punition. Même au nom de bons sentiments, ça s’appelle du totalitarisme. Ça s’appelle 1984. C’est demain.

Alors réveillez-vous. Il y a bien plus dangereux que le FN liberticide, qu’on nous agite devant le nez comme un chiffon rouge depuis trente ans (lui, au moins, on le voit venir de loin). Il y a les élites démocrates, embourgeoisées. Elles sont nos amies, bien sûr. Des amies qui nous veulent du bien.

Je me suis rappelé, en lisant ce rapport, que c’était Olivier Schrameck qui dirigeait le CSA. Olivier Schrameck, c’est un haut fonctionnaire nommé par le président. Olivier Schrameck, c’est l’ancien chef de cabinet de Lionel Jospin. Olivier Schrameck, c’est l’homme qu’une ancienne collègue socialiste accusait en 2013 « d’être déconnecté du pays réel », et « d’avoir enfermé Jospin dans une politique qui ne pouvait plaire qu’à un microcosme parisien », pendant la présidentielle de 2002. On se rappelle de ce qui s’était alors passé.

Olivier Schrameck, c’est le chantre du bon sentiment.

Quand je me suis rappelé d’Olivier Schrameck, je ne sais pas pourquoi, mais je n’ai pas vraiment été étonné. Les gens comme lui sont dangereux parce qu’ils nous font du mal avec le sourire, tout en levant haut le poing de la tolérance, tout en entonnant l’Internationale. Ces gens-là ne sont pas à un paradoxe près. Ils font aussi, à mon sens, beaucoup de mal à la gauche, la gauche que j’aime et qui meurt peu à peu. Mais ça, c’est une autre histoire…

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2 commentaires sur « Le nouveau totalitarisme »

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