Peut-on vivre de l’édition numérique ?

Peut-on, en France et en 2014, vivre pleinement de l’édition numérique ? C’est, je crois, la question que tous les acteurs de l’ebook se posent ; elle rejoint, plus largement, la question du marché du numérique, qui est loin d’être fixé et dont on observe chaque jour les transformations. Les problématiques sont nombreuses : y a-t-il / y aura-t-il un lectorat suffisant pour créer un marché autonome ? Les prix réduits des ebooks suffiront-ils à faire vivre les éditeurs ? Faudra-t-il chercher d’autres moyens que les solutions traditionnelles pour rémunérer le travail éditorial ? Comment le livre vivra-t-il dans l’écosystème d’Internet, formidable vecteur de diffusion mais aussi gigantesque machine à « noyer » les produits ?

Je ne prétends pas répondre à ces questions de façon exhaustive ; en réalité, je pense que personne ne le peut. À mon échelle, je ne peux que revenir sur mon propre parcours, en essayant d’en détacher les espoirs et les opportunités offerts par la révolution numérique. Autant le dire tout de suite : ces quelques paragraphes s’adresseront davantage aux éditeurs en herbe qu’aux auteurs. Car vous, auteurs, en avez certainement conscience : si le numérique vous a offert d’incroyables possibilités de publication, il est toujours aussi difficile / aléatoire de vivre de sa plume à l’heure de l’ebook, comme ça l’était à l’époque du tout-papier. Vous avez gagné la liberté d’expression, et en cela le numérique est mille fois louable ; pour l’alimentation du compte en banque, par contre, il est peut-être un peu tôt pour lâcher votre CDI…

Aujourd’hui, il est possible d’entrer dans l’édition « traditionnelle » par le numérique. Malgré les 4 ou 5% que pèse l’ebook sur le marché littéraire français, à peu près toutes les maisons historiques ont lancé une production numérique pour leur catalogue. Que cette production soit souvent réalisée à contre-cœur et suivant des politiques éditoriales farfelues, cela ne change pas la donne : l’activité numérique naît et s’épanouit tant bien que mal dans tous les milieux du livre. J’ai moi-même été « éditeur numérique » pour une assez grosse maison spécialisée dans les sciences humaines, dont une partie des 300 titres annuels et du fonds était transformée en ebook. Certes, les ventes numériques n’y constituaient que 1% du chiffre d’affaires total ; certes, l’ebook n’y était qu’une translation du papier vers le numérique, sans politique éditoriale claire. Pour autant, un emploi était bel et bien créé par cette production.

Encore ce cas de figure risque-t-il de se raréfier dans les secteurs où l’édition — et les éditeurs — ne s’intéressent que très vaguement à la question numérique. Comme je le déplorais dans un récent article, la tentation est grande d’externaliser l’intégralité de la production d’ebooks, en la confiant à des prestataires informatiques. Pour le coup, il faut bien admettre que la révolution numérique donne du travail aux ingénieurs des boîtes infos, qui sont appelés à la rescousse par l’éditeur débordé, dépassé par les transformations d’une époque qu’il ne comprend plus. Le problème reste que ces emplois disparus dans la nature sont autant de manques à gagner pour les métiers de l’édition. Manques à gagner qui coûtent d’ailleurs très cher, au regard des prix et des prestations proposés sur le marché. Lorsque j’étais stagiaire, je montais un ebook en une demi-journée, soit un rendement moyen de deux livres numériques par jour. La maison d’édition pour laquelle je travaillais envisage aujourd’hui de confier cette production à une entreprise informatique, qui facture à hauteur de 150 € / ebook. Un stagiaire est payé 15 € / jour, soit 7,50 € / ebook. Les chiffres se passent de commentaires (et je ne parle pas de la formation littéraire / éditoriale qu’a généralement le stagiaire en édition, et que possède fort rarement l’informaticien)…

Passer des textes en ePub toute la journée, c’est bien gentil, mais les accrocs de l’ebook aspirent souvent à des activités plus exaltantes, plus trépidantes au regard des possibilités qu’offre la révolution numérique. Aussi, comme beaucoup de jeunes actifs enthousiastes, j’ai rejoint, dans l’ombre, la communauté des éditeurs pure player. La petite édition numérique, c’est probablement le premier et le plus important bouleversement qu’a apporté l’explosion de l’ebook. À la création, le faible investissement que demandent ces structures a permis le foisonnement d’acteurs motivés et décomplexés, capables de lancer des « ovnis » sur le marché du livre, ovnis qui n’auraient eu aucune chance à l’époque du papier. Pardon de prendre une nouvelle fois l’exemple de Walrus, mais croyez-vous vraiment qu’une telle maison d’édition aurait pu voir le jour avant le milieu des années 2000 ? J’en doute fortement.

Pour une série de raisons qui font généralement sourire mes proches, il se trouve que j’ai une assez bonne connaissance du marché de la littérature érotique ; j’ai aussi d’assez bonnes connaissances tout court dans ce milieu, éditeurs et auteurs qui se sont empressés de me proposer des textes lorsque j’ai créé les éditions La Bagatelle, il y a quelques mois de cela. Concrètement, et malgré la crise cardiaque que cette activité a provoqué chez mes chers parents, mon agenda s’est soudain scindé en deux « moments » professionnels : éditeur-employé le jour, éditeur-gérant le soir (et auteur la nuit, mais c’est une autre histoire !). J’ai envisagé autant La Bagatelle comme une expérience enrichissante (j’embrassais soudain et à moi seul l’intégralité des problématiques que rencontre une maison d’édition) que comme un possible tremplin pour l’avenir. Parce qu’il faut aussi être honnête : le pure player à taille humaine, ça ne nourrit personne. La plupart des éditeurs numériques font avant tout leur métier par passion, les équipes se rassemblent autour d’intérêts communs et une large part du travail est basée sur le volontariat (relecture, correction, direction de collections parfois). Si l’on excepte le cas de NumerikLivres, qui me semble être à ce jour l’un des pure player les plus « professionnels » sur le marché francophone et qui a réussi à monter une structure viable, il est difficile de dégager assez de bénéfices pour rémunérer l’ensemble de ses collaborateurs.

La passion, c’est essentiel, mais c’est toujours plus sécurisant de pouvoir en vivre ! Je me voyais donc bien continuer cette petite vie, l’édition en sciences humaines la journée pour manger, l’érotisme la nuit pour être acteur à part entière du numérique. Ce que je n’avais pas envisagé, c’est que le « tremplin » de La Bagatelle fonctionne aussi vite : les éditions La Musardine ont récemment fait de moi leur nouvel éditeur chargé du pôle numérique (deuxième crise cardiaque de mes pauvres parents). Malgré le sursis que cela fait peser sur ma propre activité (comment être éditeur érotique le jour et concurrencer mon patron la nuit ?), il m’était impossible de refuser une telle opportunité, chez un éditeur véritablement impliqué dans le développement numérique (15% du CA sur la vente d’ebooks, en 2014 et en France, c’est vraiment beaucoup). Pour autant, l’essentiel n’est-il pas de vivre de ce que j’aime, à savoir la littérature numérique ? Cette même littérature qui, soi-disant, ne décolle pas / ne fonctionne pas / ne fait que détruire des emplois en France ?

Mon choix a été vite fait.

Pourquoi vous ai-je raconté ma courte expérience ? Simplement pour vous montrer que l’avenir — comme l’emploi — reste ouvert. Pour le moment, le numérique pose davantage de questions que de certitudes, le marché est mouvant et demande qu’on s’intéresse aux grands chantiers d’avenir : POD, offres Bundle, autopublication, rôle des plateformes de vente… Les éditeurs ont besoin de gens pour répondre à ces problématiques : c’est là, jeunes éditeurs, qu’est votre place si le numérique vous botte. Le numérique, plus que tout autre support, vous permet de vous prendre véritablement en main, de décider de l’éditeur que vous voulez être, des textes que vous voulez porter. Il vous permet de n’être plus seulement un maillon, mais un acteur plein et entier de la révolution littéraire. Il vous permet de faire vos armes et d’apprendre par vous-même. Alors lancez-vous, rejoignez la communauté des amoureux de l’ebook !

Gardons toutefois les pieds sur terre. L’éditeur d’ebooks ne passe pas ses journées à discuter prospective et formes de la littérature numérique. Mon poste implique des missions de community manager, de gestion des sites web, d’analyses commerciales… Surtout, mon poste est placé au service de l’édition papier, puisque les catalogues numériques sont des prolongements des catalogues physiques. J’ai beau considérer l’ebook comme un produit à part entière, et non comme un outil complémentaire du papier, force m’est d’admettre que les postes d’éditeur immatériel sont des postes complémentaires de la production matérielle. Ce sont aussi des postes largement rémunérés grâce aux bénéfices du papier (15% du CA en numérique, c’est loin d’être la moyenne française). En gros, c’est l’ancrage physique dans l’édition (et parfois dans la librairie) qui remplit la trésorerie des éditeurs, et pas la vente d’ebooks. En tout cas tant que nous n’aurons pas pleinement — et volontairement — basculé dans l’ère numérique.

Alors qu’est-ce qu’on attend ?

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6 réflexions sur “Peut-on vivre de l’édition numérique ?

    • Merci pour votre commentaire 🙂 ça n’est jamais qu’un témoignage personnel, et l’on peut probablement trouver d’autres parcours un peu différents, mais si mon article peut donner quelques pistes à de jeunes éditeurs comme moi, je serai satisfait ! On dit toujours que l’édition est un monde fermé, immobile, mais le numérique parvient, depuis deux ou trois ans, à « ouvrir » des brèches dans lesquelles il faut s’engouffrer.

  1. John dit :

    « La maison d’édition pour laquelle je travaillais envisage aujourd’hui de confier cette production à une entreprise informatique, qui facture à hauteur de 150 € / ebook »

    Au risque de surprendre, ce n’est pas tant le prix que le fait que l’éditeur se tourne vers une entreprise informatique (si on parle bien du terme strict) qui me fait tiquer. Après tout, quand tu ne veux pas avoir les compétences en interne, tu payes plus cher le tiers qui vient fournir le conseil, développer un outil ou effectuer une tâche et la facture peut très vite grimper. Tu t’offres juste un peu de flexibilité mais celle-ci à un coût.

    En fait, je ne comprends pas pourquoi entreprise informatique alors qu’il y a des boîtes spécialisées là-dedans, voire boîte qui fait du web vu que nous sommes sur le même domaine de compétences. Et même pire, comme nous l’avons vécu, une entreprise informatique peut proposer cette prestation à son catalogue assez facilement puisqu’il est hyper facile de sous-traiter dans des pays plus ou moins lointains et qui ne facturent rien. Et là, au bout de deux mois, je peux te dire qu’on s’est rendu compte que ça tournait à la cata : la boîte info à laquelle nous avions fait appel sous traitait en Roumanie, où les mecs facturaient à la note de bas de page, ne parlaient pas un mot de français et faisaient le minimum possible pour faire de la quantité (ils ne s’embêtaient même pas à virer les tirets de césure manuels et les sauts de ligne forcés).

    Et autre conseil qu’on pourrait donner suite à notre expérience : les forfaits, c’est sympa et pratique mais tu finis toujours par te faire entuber. Le travail de conversion n’étant pas le même d’un ouvrage à l’autre en fonction de différentes choses, les mecs regardent très peu la qualité de leur travail quand ils savent que la presta va prendre plus de temps que prévu (et va donc leur rapporter moins d’argent).

    Suite à des mauvaises expériences, on a pas mal donné comme tu peux le voir 🙂 mais maintenant on a appris et on est tranquilles : on fait appel à des gens spécialisés, qui font un travail de qualité et avec lesquels nous avons une très bonne relation et on ne paye pas 150€ par ebook en moyenne. On dépense plus pour certains ouvrages, c’est vrai, mais en faisant appel à cette SI décrite dans ton billet, on y perdrait (et peut être pas qu’en argent).

    J’espère que ça pourra aider ton ancien employeur, parce que c’est assez facile de se tromper là-dessus, et une fois que tu as le nez dedans, c’est pas facile d’en sortir (on a vu, on a vécu, on a vaincu avec l’aide du presta auquel on fait appel aujourd’hui).

    • Bonjour John, merci pour ton commentaire, c’est un témoignage très intéressant. J’espère en effet que mon ancien éditeur fera les bons choix, mais jusqu’à présent ça a plutôt été le contraire 🙂 On n’y prêtait pas vraiment attention au numérique.

      Je fais partie de ceux qui pensent qu’il est préférable de garder la fabrication des ebooks en interne, d’où le fait que l’externalisation des compétences m’énerve. Mais c’est vrai que lorsqu’on décide de faire les livres à l’extérieur, la moindre des choses est de choisir un bon prestataire en qui on peut avoir confiance.

  2. marsender dit :

    De mon point de vue d’informaticien travaillant pour un éditeur depuis longtemps, la sous traitance à une entreprise informatique ne convient pas en effet. Sauf éventuellement si cette entreprise est spécialisée dans l’édition. Mais on gagne toujours à faire le travail en interne car on acquiert des compétences et on reste maître de son évolution.
    Je pense aussi que toute la difficulté est de trouver des gens passionnés, qui aiment vraiment le livre numérique. Non pas des gens qui misent sur ce que cela va leur rapporter.

  3. Bonjour,
    Le thème de l’article est « peut-on vivre de l’édition numérique ? », et il pose, au-delà des questions, très intéressantes, que vous abordez, la question de l’avenir de l’édition traditionnelle et numérique.

    Il me semble que, dans votre billet, vous omettez de faire des distinctions fondamentales. En effet, de mon point de vue, l’avenir de l’édition n’est pas le même selon que l’on parle d’édition scolaire, universitaire ou didactique, de littérature de genre ou de Grande Littérature.

    L’avenir de l’édition traditionnelle (et des librairies) me semble sombre dans tous ces domaines. Néanmoins, je crois que le seul bastion qui résistera sera celui de la Littérature Française, de ceux qui s’efforcent de concourir pour le Goncourt, le Renaudot, le Femina, et cetera.

    Les gens qui aiment lire aiment le papier ; ils aiment le livre. Ils sont (certains d’entre eux, du moins) fétichistes de l’objet. À terme, dans quelques décennies, si le livre papier survit, ce sera celui-là. Regardons comment la dématérialisation de la culture a déjà ravagé le monde de la musique et de la vidéo. Presque plus de disquaires, plus de vidéoclubs. Maintenant, beaucoup préfèrent payer un abonnement ou une séance à la demande, plutôt que d’acheter un disque ou un DVD.

    C’est hélas, à mon humble avis, le futur qui attend l’édition. La dématérialisation de la culture va continuer et s’accroître, tout en provoquant une mutation brutale, voire violente. Les éditeurs auront beau résister le plus longtemps possible, en usant de tout leur poids économique, culturel et politique, ils ne parviendront pas à entraver le mouvement. Dès lors, ils n’ont d’autres choix que de l’accompagner, voire de l’anticiper.

    Prenons l’exemple des livres scolaires et universitaires. Ils représentent une part significative de l’édition traditionnelle, un gros budget pour les familles et/ou les étudiants, un poids considérable dans les cartables, et une consommation d’énergie, d’eau et de produits chimiques (désormais) superflue.
    Le transfert intégral de ce segment de l’édition vers l’édition numérique est non seulement une évidence, mais une nécessité économique, écologique et de santé publique (le poids des cartables).
    Évidemment, la création destructrice fera des dégâts considérables, et des milliers d’emplois seront perdus, dans le domaine de la fabrication du papier, de l’imprimerie, du stockage et du transport.
    Après l’édition scolaire et universitaire, les ouvrages didactiques suivront ; puis la littérature dite de divertissement ou de genre (avec plus de retard et de scrupules.) Finalement, il arrivera un jour où seuls les riches pourront encore se payer un livre papier ou un beau livre. Car entre temps, les coûts de fabrication auront explosé.

    La révolution numérique est une nouvelle révolution industrielle, avec ses avantages et ses dangers. Elle implique une mutation profonde de notre société et ouvre de nouvelles questions sociales, environnementales, politiques, culturelles.

    Par exemple les maisons d’édition auront-elles toujours la possibilité de trouver et promouvoir de nouveaux auteurs ? Nous savons qu’aujourd’hui le succès planétaire de certains auteurs est ce qui permet l’édition d’écrivains méconnus dont les frais d’impression ne sont même pas couverts par leurs ventes. C’est un équilibre global, fragile et délicat.
    L’irruption de l’édition électronique a de quoi effrayer dans ce monde élitiste et passionné. Le modèle commercial doit être revu de fond en comble ; et il n’y a pas d’autre choix possible que d’anticiper — à mon humble avis.

    Revenons-en à votre question : « Peut-on vivre de l’édition numérique ? »
    Étant beaucoup moins bien placé que vous pour en juger, j’ai néanmoins l’intuition que ma réponse serait négative. Vous l’avez fort bien démontré au travers de votre expérience.
    En effet, la culture, l’information et la communication sont désormais aux mains de grands groupes, voire de multinationales.
    Cela ne signifie pas pour autant qu’il n’existe pas des niches où un éditeur électronique pourrait trouver sa place et se créer un nom. Cela demande du flair, du talent, du travail, du travail et… du travail.

    Ce dont je suis convaincu, en tout cas, c’est que c’est maintenant que tout se joue, et il est même déjà un peu tard.

    Aussi, pour conclure, je vous souhaite de parvenir à vous faire votre place dans cette révolution inévitable. Vous semblez avoir en mains les atouts et compétences nécessaires, et vous avez pris le départ à temps. Le reste est affaire de chance, et je vous la souhaite bonne.

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