Le fond et la forme

La semaine dernière, je discutais de numérique (pour changer) avec un éditeur. Celui-ci, à la fois intéressé et distant face à cette épineuse question de l’immatériel, m’asséna, au détour d’un hochement de tête, une sentence pleine de sagesse et, aussi, de froide intelligence. « Vous me parlez d’epub, de xml, de css, c’est bien beau », lâcha-t-il, « mais tout ça, c’est de la forme. Il ne faudrait pas oublier que notre métier premier, c’est de produire du contenu« .

Sur le coup, je restai bouche bée.

Et puis, vaincu, j’acquiesçai timidement.

Maintenant qu’une semaine a passé, les mots de cet éditeur ont eu le temps de germer dans mon esprit. Après réflexion, je crois avoir bien fait de me taire. Je crois qu’il avait entièrement raison. Mais aussi entièrement tort.

Bien sûr, il avait raison. Nous autres, chantres du numérique, sommes si absorbés par les questions d’innovation, de format, de modèle marketing et que sais-je encore qu’il nous arrive de tout bonnement oublier l’essence-même du métier d’éditeur : le texte. Le texte et, surtout, le travail du texte. Après publication de mon dernier article (Un éditeur numérique, pour quoi faire ?), nombreux ont été les lecteurs à me reprocher d’avoir « oublié » l’aspect editing du travail d’éditeur en n’évoquant que le publishing, parent pauvre et bâtard de la fonction éditoriale.

Je me suis défendu de cet oubli : le sujet de l’article n’était pas de déterminer de manière exhaustive quel était le rôle de l’éditeur, mais les fonctions que lui seul était encore capable d’assurer à l’heure du numérique. Pour autant, mon parti pris n’était pas entièrement innocent : au fond, tout au fond de moi, j’ai commencé à intégrer l’idée qu’aujourd’hui, un éditeur ne travaille pas forcément le texte qu’il entend publier. Et ça, c’est dangereux. Vous n’y croyez pas ? C’est pourtant vrai. Malgré mon jeune âge, j’ai déjà eu l’occasion d’observer 3 ou 4 maisons d’édition de l’intérieur. Sur ces 3 ou 4 entreprises, seule une travaillait réellement le texte. C’est ça, l’édition, aujourd’hui.

Bien sûr, l’éditeur de la semaine dernière avait raison. À trop bichonner la forme, les livres sans fond ni qualité n’ont jamais été aussi nombreux. Se lancer dans l’édition sans contenu, c’est créer des coquilles vides qui n’attraperont le lecteur qu’une seule fois, sans fidéliser qui ce se soit, sans parvenir à créer l’engouement autour d’une marque éditoriale. Se lancer dans l’édition sans contenu, qui plus est au format numérique, c’est donner du grain à moudre aux adversaires de l’ebook. Franchement, on n’en a vraiment pas besoin.

Mais aussitôt je m’insurge, je fais machine arrière, je retourne ma veste : oui, oubliez tout ce que je viens de dire. L’éditeur de la semaine dernière a eu tort ! Il a eu tort car cette attitude de distanciation vis-à-vis de tout ce qui relève de l’artisanat, de la fabrication du livre dessert, à mon sens, le métier de l’éditeur. Cette distanciation n’est pas que le fait d’un mépris des acteurs du livre, elle est aussi encouragée, accélérée par la conjoncture économique : il y a des années que les éditeurs se défaussent peu à peu de leur service de PAO ; le maquettiste interne est devenu un oiseau rare. Logiquement, on observe le même phénomène du côté du numérique : dans la plupart des maisons d’édition, ce sont des opérateurs externes qui réalisent les ebooks et procèdent à l’archivage xml du fonds dématérialisé. L’artisanat est donc rejeté hors les murs de nos bonnes fabriques à livres.

Encore cette transformation progressive pourrait-elle être opérée au profit du texte : si l’éditeur passe moins de temps à fabriquer le livre, l’on pourrait croire qu’il en consacre davantage aux mots. Hélas, c’est loin d’être le cas. Le temps gagné sur la PAO, on le perd en tâches administratives, promotionnelles, commerciales… En fin de compte, c’est le fond et la forme qui sont délaissés ensemble au profit de considérations économiques, toujours plus prégnantes en période de crise.

Voilà cette tendance, inquiétante, contre laquelle je veux ici m’élever. Cela ne servira probablement à rien, mais ça fait du bien de le dire : autrefois, les maisons d’édition étaient un lieu d’échanges entre professions multiples, entre employés de tous horizons. Le maquettiste discutait avec le commercial, qui conversait lui-même avec les éditeurs, historiens, littéraires ou libraires de formation. Cette époque, je ne l’ai qu’entraperçue : comme si elle cherchait à me fuir, elle est morte au moment-même où j’arrivais dans le métier. Aujourd’hui, non seulement la mastérisation de la formation éditoriale produit des éditeurs « clonés », tous issus des mêmes cursus, mais l’externalisation de la production exclut des cercles de décision les petites mains qui rendent le livre beau. Les petites mains qui, simplement, rendent le livre lisible. De plus en plus, les maisons d’édition deviennent des coquilles vides. Tiens donc, des coquilles vides ! Tout comme les livres qu’elles produisent…

Car il est là, le danger de la distanciation à l’égard de l’artisanat du livre :  autrefois, l’éditeur savait faire un livre, de A à Z. C’est de moins en moins le cas. Avec l’avènement du numérique, le fossé entre l’élaboration du contenu et sa mise en forme se fait abyssal. C’est pourtant, selon moi, le rôle de l’éditeur que de maîtriser, dans son intégralité, la chaîne du livre. Laisser aux informaticiens (car de plus en plus de collaborateurs externes n’ont pas grand-chose à voir avec le livre) la tâche de « mise en ebook », c’est perdre la maîtrise sur un artisanat de première importance. Un artisanat en constante évolution, en constante réinvention. Laisser aux autres la tâche de l’ebook, c’est leur laisser le livre.

Et s’il ne maîtrise plus ce pour quoi il existe, à quoi sert encore l’éditeur ? Tiens, j’ai comme l’impression que je tourne en rond, avec mes articles. Ou alors, je suis simplement cohérent.

Je préfère la deuxième hypothèse.

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3 commentaires sur « Le fond et la forme »

  1. Bonjour Nicolas,

    Tout à fait d’accord, je pense qu’il faut que l’éditeur sache faire la version ebook de ses ouvrages (en plus des versions papier broché, relié etc), ainsi que son référencement, son site ecommerce. Mais il me semble qu’il y a un point coûteux et difficile à maîtriser: la protection des ebooks.
    Peut-être auras-tu l’occasion de nous donner ton avis à ce sujet. En tant que fervent défenseur du libre, j’essaie en vain de convaincre l’éditeur pour lequel je travaille de ne pas utiliser de DRM, mais sa même réponse revient à chaque fois: le marché étant restreint donc nous allons perdre des ventes, un spécialiste va acheter l’ouvrage puis il va le donner aux autres.

    As-tu des échos sur cette question ?
    Merci.
    Didier

    1. Bonjour Didier,
      Merci de ton commentaire. Effectivement, la question des DRM est problématique, surtout pour les marchés de niche : bien souvent, les employés chargés du numérique plaident pour un modèle libre quand les responsables continuent à imposer des protections. Cette question, je vais me la poser car je change de boulot fin mai, et la maison d’édition dans laquelle je prends mes fonctions a abandonné les DRM depuis 2 ans ; c’est pourtant bel et bien un marché de niche. Je pourrai donc observer dans les faits les résultats d’une politique « open ».
      Je vais y réfléchir et probablement faire un article sur la question, très prochainement. Merci de me faire cogiter 🙂
      Nicolas

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