Quelle valeur pour l’immatériel ? Le cas du livre numérique

On est tous un peu les mêmes : l’inspiration, on la trouve en flânant à droite et à gauche, sur Twitter et ailleurs. Cette fois, c’est plus qu’une inspiration que m’a insufflé le débat dont je m’en vais vous parler, c’est quasiment un souffle divin dont je ressens encore les effets, vingt-quatre heures après le choc (j’exagère, moi ?). À l’origine de cette révélation, un billet de Jean-François Gayrard (NumérikLivres) sur le partage des biens immatériels à l’heure du numérique — partage qu’il juge indélicat. En réponse, un article de Neil Jomunsi, qui défend le droit des lecteurs à disposer des fichiers achetés comme bon leur semble, quand bien même l’envie leur prendrait de les disséminer jusqu’aux confins de la galaxie.

Le billet de J.-F. Gayrard m’a tout bonnement électrisé car il m’a fait apparaître un point sur lequel je n’avais pas réfléchi jusqu’alors : partager un bien immatériel, c’est nécessairement différent du partage d’un objet physique. Plus généralement, en posant la question de la nature de l’ebook, l’auteur pose la question de sa valeur ; sa valeur affective, bien sûr, mais aussi sa valeur marchande. En fait, J.-F. Gayrard interroge la place du livre numérique dans le marché du livre ; il interroge la manière de le vendre et de le diffuser ; il interroge les formes et les évolutions de son marché.

Comme je l’ai fait moi-même, laissez-vous, à votre tour, guider par le fil de ces interrogations : partons de cette question du partage, révéré ou condamné selon les partis, et voyons si nous pouvons réconcilier nos deux blogueurs en extrayant de leurs propos des constats communs. Faut-il le préciser, je considérerai ici l’ebook en tant qu’objet, c’est-à-dire en tant que fichier numérique, et écarterai de fait la question de la valeur du contenu, notion toute subjective et trop souvent amalgamée aux problématiques du conteneur. Ce qui change, avec le numérique, c’est la nature du support, pas celle du texte !

Réseaux et circulation

J’aimerais d’abord, si vous le voulez bien, que nous imaginions un monde sans DRM. Nous y reviendrons, je vous rassure (on y revient toujours…), mais ces protections ne sont pas intrinsèques à l’ebook et ont été imaginées a posteriori de l’aventure numérique ; laissons-les de côté pour quelques paragraphes. L’ebook, donc, est dans son fondement un fichier comme les autres, simple compilation de pages HTML. Remarquons d’emblée qu’il a été pensé et construit avec les outils du web, et ce pour une raison évidente : le livre numérique est intimement lié au réseau et au flux, puisqu’il a vocation à être dupliqué / transféré de machine en machine. Le web est l’environnement de prédilection du pure player, c’est là qu’il y communique à propos de ses publications ; c’est aussi là, accessoirement, qu’il vend sa production.

Vous conviendrez qu’il est aujourd’hui naturel pour un fichier de circuler dans les méandres du réseau. Partout où nous portons les yeux sur la toile, des millions de fichiers circulent en continu (images, textes, vidéos…). Constamment connecté, le lecteur d’un ebook libéré de toute DRM est dans la capacité technique de diffuser à son tour, et dans des proportions industrielles s’il le souhaite, le fichier qu’il a préalablement acheté. Cette liberté — certains diront ce droit — est farouchement défendue par le mouvement anti-DRM. L’argument est clair : si l’on a acheté un document, l’on est en droit d’en faire ce que l’on veut, tout comme l’on jouit pleinement de la possession d’un livre papier après l’avoir acheté.

Sur ce point, l’article de J.-F. Gayrard est lumineux en ce qu’il pointe du doigt une différence fondamentale entre le transfert d’un livre papier et celui d’un livre numérique : le transfert d’un ebook, justement, n’en est plus vraiment un. Il s’agit en réalité d’une duplication. Vous avez aimé un livre numérique et vous voulez en faire profiter votre grand-oncle ? Pas de problème, vous en réalisez une copie et la lui transmettez dans l’instant. Ce qui est nouveau, avec le numérique, c’est que l’éditeur du contenu ne maîtrise plus le flux de ses produits. Hier, lorsqu’on tirait 1500 exemplaires d’un livre, il y avait de fortes chances qu’on n’en retrouve pas 2500 sur le marché (la contrefaçon, c’est marginal et ça coûte cher). Aujourd’hui, l’ebook produit en un exemplaire unique peut être copié / transféré / échangé des millions de fois sans que l’éditeur en contrôle la production.

Il est important d’avoir cette évolution à l’esprit : là où le livre papier constituait une rareté, le numérique est synonyme d’abondance. J’hésiterai tout de même à suivre Gayrard en affirmant que le transfert d’un ebook ne constitue plus un don ; l’anthropologie a montré que l’acte de don était autant formé par le geste que par le transfert de l’objet. Avec le numérique, le geste reste : il y a toujours celui qui met le fichier à disposition d’un tiers, et le tiers qui le reçoit. Le transfert, par contre, est annihilé par l’essence même du numérique : le don asymétrique mis en lumière par Marcel Mauss (pour qui tout don est asymétrique) s’appuie sur le transfert de l’objet. Plus l’objet « abandonné » par le donateur est précieux, plus le donataire est obligé par le don ; ainsi se construisent les hiérarchies sociales depuis la nuit des temps. Dès lors que le transfert n’existe plus (la duplication permettant au donateur de conserver l’objet initial), le don asymétrique disparaît.

Voilà qui devrait réjouir les partisans les plus farouches du partage libre : en plus de favoriser la diffusion égalitaire des textes, la duplication numérique efface l’asymétrie du don primitif. Cette évolution a ses conséquences : la duplication potentiellement infinie des fichiers crée un Internet où, potentiellement, tout le monde (c’est-à-dire 7 milliards d’humains) peut posséder le même fichier. Dans les faits, cela n’arrivera évidemment pas, mais le simple potentiel de « partage maximal » rend l’ebook universel. Ce n’est pas la possibilité de posséder ou non un fichier qui discrimine les individus, mais la possibilité de posséder ou non le support (et l’électricité) de lecture (ordinateur, tablette, liseuse, smartphone). Une fois libérés des contraintes techniques, nous sommes tous égaux devant un fichier numérique sans DRM.

Ce point central n’est pas sans contrepartie. Puisqu’il est ici question de la valeur du livre dématérialisé, il convient de remarquer qu’avec un fichier potentiellement accessible à tous, les règles de l’offre et de la demande demeurent inopérantes. Si l’offre est potentiellement universelle (en somme, si tout le monde peut posséder la même chose), la valeur marchande du bien disparaît nécessairement. Je veux dire par là que le fichier numérique en lui-même n’a pas ou très peu de valeur. Le premier donateur ayant conservé l’ebook en le dupliquant, il a vidé l’objet donné de sa valeur capitalistique. La conclusion est logique : l’abondance du numérique plaide naturellement pour un faible coût des fichiers à la vente (sur ce point, Neil Jomunsi et J.-F. Gayrard seront certainement d’accord).

Mais alors, si la valeur de l’immatériel n’est pas dans le fichier, où peut-elle bien se situer ? J’y viens, pas d’impatience.

Le partage efficace : de l’homme à la plateforme

Dans un récent article, j’expliquais combien, à l’heure du numérique, les métadonnées devenaient vitales pour les auteurs et leurs éditeurs. Le texte seul, non balisé, n’a aucune valeur car il se perd inévitablement dans les méandres d’Internet. En un mot, il devient invisible. Et quoi de moins précieux que quelque chose d’invisible, par essence non palpable et surtout non quantifiable ?

Ce qui, aujourd’hui, donne au fichier ePub sa valeur, c’est l’ensemble des mécanismes lui permettant de trouver ses lecteurs. Ces mécanismes sont entièrement (ou presque) construits sur l’analyse de ses métadonnées, d’où l’intérêt de les affiner au maximum. Aujourd’hui, un ebook a de la valeur dès lors qu’il est connecté au réseau et trouvable par l’acheteur. Ce n’est donc pas l’objet en lui-même mais l’ordonnancement en catégories des millions de livres disponibles qui les rend « valeureux ». Cet ordonnancement peut-être fait selon deux méthodes ; chacune, à sa manière, sert la lecture numérique : d’une part, la curation ; de l’autre, l’exhaustivité.

La curation, c’est le tri et la diffusion du contenu jugé pertinent. Sur le marché de l’ebook, cette action est effectuée par les journalistes / blogueurs, mais aussi directement par les éditeurs. Un éditeur tel que Walrus, c’est un éditeur qui sélectionne et propose une partie de la création des auteurs francophones à ses lecteurs ; ceux-là, lorsqu’ils sont fidélisés, font confiance à Walrus et achètent ce qu’il propose avec sérénité. L’ebook a gagné en valeur puisqu’il s’inscrit dans une ligne éditoriale claire, elle-même issue d’un processus de curation (et, bien sûr, d’un travail éditorial).

L’exhaustivité, c’est la capacité à rassembler en un point l’ensemble de l’offre numérique disponible. Je pense évidemment aux plateformes de vente en ligne telles qu’Amazon, ePagine ou Immatériel, dont le projet est de vendre TOUT ce que l’édition / l’autopublication offrent, dans TOUS les domaines de la littérature. C’est là, je le crois, que se trouve l’origine du succès de ces plateformes. Dans un marché où la capacité à faire le lien entre le livre et son lecteur fonde la valeur du produit, c’est la possibilité de partager le plus efficacement possible les fichiers numériques qui crée les conditions d’un succès : logiquement, la monstrueuse machine qu’est Amazon est bien plus efficace que l’homme et fédère un nombre de lecteurs toujours croissant, assurés qu’ils sont de trouver tout ce dont ils ont besoin chez le géant américain. Plus Amazon partage les fichiers, plus le trafic est important, et on connaît la chanson : à l’heure du réseau numérique, le trafic, c’est de l’or. Dès lors, il est presque naturel de voir ces acteurs triompher, d’autant que la grande majorité de l’offre numérique y est quasiment gratuite (voir le coin autopublication pour s’en faire une idée). Encore une fois, la valeur n’est pas dans le fichier mais dans sa catégorisation.

Deux logiques ont été mises au jour : le caractère volatil de l’ebook et l’absence de valeur intrinsèque du fichier numérique. Il semble néanmoins — et sur ce point l’article de Gayrard est assez juste — qu’une large partie de la profession littéraire ait mal compris, ou tout simplement méprisé ces deux réalités. La raison, le fondateur de Numériklivres l’a pointée du doigt : on a voulu, et on continue à vouloir vendre le livre dématérialisé comme un bien matériel. Tragique écueil.

Retour aux DRM

Malgré les évolutions fondamentales induites par la révolution numérique, la chaîne du livre n’a, dans ses fondements, pas été bouleversée. C’est que l’édition dans son ensemble, et les réseaux de diffusion / distribution qui coopèrent avec elle, ne souhaitaient pas voir leurs assises centenaires remises en cause du jour au lendemain. On a préféré, au contraire, conserver le modèle de la commercialisation papier, modèle rassurant en ce qu’il a déjà fixé les revenus et les tâches de chacun. Qu’il ne corresponde plus à la réalité du marché actuel était, dans le fond, tout à fait secondaire.

Très tôt après l’apparition de l’ebook, l’aspect « ouvert » du fichier ePub a posé problème aux tenants de l’industrie littéraire. Un fichier, contrairement à un livre papier, ça s’échange sans difficultés. Là ont été décidées les premières mesures visant à empêcher le partage incontrôlé des ebooks : on a cherché, en somme, à reproduire les conditions du marché du papier ; on a cherché, en somme, à reproduire les conditions de vente d’un bien matériel. Les DRM sont une tentative de s’assurer que chaque fichier lu aura été effectivement payé ; il s’agit également d’un moyen de contrôler le flux, en limitant le nombre de copies d’un livre. En trois lettres, D R M, sont enterrés les deux principes du numérique, tels que présentés ci-dessus : abondance (synonyme de perte de valeur individuelle) et volatilité des fichiers (synonyme de partage total).

Il me semble, au regard de tout ce qui vient d’être dit, que cette entreprise des DRM est tout à fait insatisfaisante et vouée à l’échec, en ce qu’elle reproduit artificiellement le marché du papier — elle est artificielle car elle va littéralement contre la nature du numérique. En cela, encore une fois, J.-F. Gayrard et Neil Jomunsi ne peuvent qu’être d’accord ; les DRM sont une solution nécessairement éphémère au regard des évolutions informatiques. Elles sont une solution à contre-temps, dictée par l’observation / la reproduction du passé, et pas par une attention portée au futur. Or le futur, c’est le réseau, la circulation, le trafic de masse. Pas le blocage des fichiers (ainsi, par exemple, le récent engagement des gouvernements mondiaux en faveur de l’open source).

À cette tentative technique d’empêcher le partage généralisé, Gayrard répond par une solution très différente dans la forme mais assez proche dans l’intention (annihiler la diffusion gratuite) : la promotion d’un civisme littéraire. En éduquant les consommateurs aux pratiques numériques, il s’agit de leur inculquer la différence entre un bien matériel et un bien immatériel, qui lui ne se prête pas, eu égard à son aspect volatil et à son faible coût. Il s’agit, en quelque sorte, de substituer aux DRM physiques, encombrants et contre-productifs, des DRM moraux dictés par l’interdit social. Mais cette idée n’est-elle pas condamnée à se heurter, à son tour, à la nature du numérique ? Le « lecteur-citoyen » est-il une réalité ou une utopie ? J’avoue mon ignorance : je n’ai pas la réponse.

Je terminerai par quelques pistes de prospective numérique. Il semble que la course aux DRM ait encore quelques années d’espérance de vie devant elle. Si l’on pousse la logique du contrôle des fichiers jusqu’au bout, la plus efficace des solutions reste encore de ne pas confier le fichier au consommateur. En ne vendant plus le livre mais simplement « la location du contenu », l’industrie littéraire s’assure un non-partage (ou, s’il a lieu, un partage très marginal) des livres numériques. J’ai beau être profondément opposé à cette idée, j’admets qu’elle a le mérite d’être sans ambiguïtés (les intentions sont annoncées dès l’abord) et, surtout, qu’elle a un gros potentiel d’épanouissement puisqu’elle contenterait une large part des éditeurs. Preuve en est la multiplication, depuis quelque temps, des annonces concernant les offres de lecture en streaming.

Reste à savoir si le lecteur appréciera. Car en définitive, c’est lui qui fait la loi du marché. Enfin, je crois.

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