Violence symbolique contre violence physique : ils ont choisi pour nous

Ce lundi 5 octobre 2015, alors que les responsables d’Air France discutaient d’un plan de restructuration impliquant la suppression d’environ 3000 postes, plusieurs centaines de grévistes en colère ont pris d’assaut le siège de la compagnie, ont interrompu le CCE, ont violemment pris à partie leurs dirigeants. Les Médias ont d’ores et déjà retenu l’image qui, probablement, restera de cette journée : celle du DRH d’Air France évacué par ses gardes du corps, hagard et torse nu après qu’on lui a arraché sa chemise. Les Médias ont d’ores et déjà donné la note émotionnelle à tenir face à un tel mouvement : il convient d’être outré par la violence dont ont fait preuve les syndicalistes. Au nom du gouvernement, Manuel Valls a d’ailleurs suivi leurs indications – à moins que ce ne soit l’inverse ? difficile à dire – et s’est dit scandalisé par le dérapage.

Je suis quant à moi circonspect. Circonspect et outré, d’une part, de ce que l’on se scandalise de deux chemises arrachées alors même qu’il est question, en face, de 3000 suppressions d’emploi. C’est-à-dire de 3000 familles placées en état de précarité. Deux chemises déchirées contre 3000 emplois ; tel est le rapport de la lutte sociale opposant les employés d’Air France à leurs dirigeants. Circonspect et outré, aussi, de constater combien la violence symbolique – la violence sociale, celle qui licencie, qui précarise – est aujourd’hui banalisée, au point de n’être plus retranscrite que sous forme de statistiques ânonnées par de paisibles journalistes (« le chômage en hausse de 2% », « plan de restructuration : 800 postes supprimés », « X% de Français sous le seuil de pauvreté »…), quand la violence physique est devenue, à l’inverse, la plus grande peur de nos sociétés modernes. Cette même violence physique à qui l’on doit la plupart de nos acquis sociaux, soit dit en passant. L’écart de perception face à ces deux violences est tel qu’à tout peser, entre 3000 emplois supprimés d’une part, 2 chemises déchirées de l’autre, les Médias ont choisi ce qu’il faudrait retenir : l’image du DRH d’Air France évacué par ses gardes du corps, hagard et torse nu après qu’on lui a arraché sa chemise. La barbarie ressuscitée.

Nous marchons sur la tête. Dans quel monde petit-bourgeois vivons-nous pour croire que les hommes accepteront toujours et calmement l’insupportable et grandissante violence symbolique qu’on leur inflige ? Ça n’est pas parce que le bourreau moderne est serein, sûr de ses droits et de sa bonne volonté, qu’il parviendra à communiquer son sang-froid au condamné.

J’entends qu’on accuse les syndicalistes d’avoir eux-mêmes précipité la chute d’Air France, en bloquant depuis des années les « évolutions » de l’entreprise. Ces « petits fonctionnaires » ont refusé de « s’aligner » sur la concurrence en refusant la création d’une compagnie low cost, en refusant de travailler plus pour le même salaire, en refusant de sacrifier leurs acquis pour la croissance. Je crois, moi, que les syndicalistes ont bel et bien leur part de responsabilité dans l’affaire, mais pas celle qu’on leur impute aujourd’hui. Si l’on suit jusqu’au bout la logique de la « flexibilité » du travail, pourquoi ne pas y aller franchement ? Pourquoi ne pas abaisser notre SMIC à 409,53 euros mensuels, c’est-à-dire au niveau du salaire minimum polonais ? Voilà qui serait se mettre au niveau de la concurrence. Voilà qui serait responsable. Voilà qui ferait prospérer l’entreprise, et tant pis si par là des milliers d’employés basculent dans la précarité. Au moins, leurs emplois seront saufs. Je trouve cela absurde. L’emploi à tout prix, le « tout sacrifier pour la croissance » ne me semblent pas être des calculs intéressants, ni viables socialement.

Non, paradoxalement, les syndicalistes ont selon moi leur part de responsabilité en tant qu’ils sont membres d’entités politisées (les syndicats), généralement marquées à gauche, que leur vote citoyen lui-même est généralement marqué à gauche (sur toute une moitié de l’éventail politique, de l’extrême au centre) et que, partant, ils ont soutenu, martelé, développé depuis des dizaines d’années l’idéologie sans-frontiériste qui place aujourd’hui Air France, comme toutes les entreprises françaises, à la merci d’une concurrence mondialisée, dérégulée et déloyale, dont les employés travaillent des dizaines d’heures sans repos, dont les normes de sécurité sont abaissées, dont les salaires sont payés au lance-pierre afin de conquérir des parts de marché. Oui, pour des raisons initialement différentes, les entités politisées de gauche et leurs agents sont devenus les alliés objectifs du capitalisme – et de son corollaire, la violence symbolique – qu’ils exècrent. Je crois que nous en payons aujourd’hui le prix.

La formule est connue, elle est de Bossuet : « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes. » À bon entendeur…

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