Petit Blanc – Les mensonges

Car je menais désormais la grande vie sur le port, et qui dit grande vie dit grands soucis. En triplant ou quadruplant ma consommation je forçai le respect des copains, mais je creusai aussi ma bourse. Plus j’étais au bistrot, moins j’étais à la mine, et moins j’étais à la mine moindre était mon pécule. Cependant je m’habituais au rhum, il me prenait des besoins impossibles à refréner, de véritables gouffres que même un bourgeois aurait eu du mal à combler : bientôt il me fallut trouver une solution à l’équation, la pauvreté d’un côté, le goût du rhum de l’autre, sous peine de voir surgir une nouvelle angoisse, que je pressentais presque aussi grosse que toutes les autres réunies. C’est alors qu’on me proposa d’ouvrir un compte aux bars, c’est-à-dire de boire à l’œil et de laisser « l’ardoise » accumuler mes dettes, sans plus du tout avoir à m’en soucier. À ce jeu-là le rouquin du Comptoir fut bien plus convaincant que son concurrent, il m’attira pour de bon dans ses filets en me parlant de débit illimité, de facilités de paiement et de la grande famille du Comptoir. Seulement voilà, il me demanda des garanties en échange, rien du tout m’assurait-il, simplement l’assurance que j’aurais de quoi payer la note, un jour prochain, au gré d’un revirement de la chance. En quelque sorte il me poussa au mensonge avec ses caresses, et je m’y enfonçai sans réfléchir parce que j’avais compris qu’au fond était le rhum, au prix de ce saut dans le vice. Je m’inventai des garanties.

Je lui racontai, au rouquin, que le gouverneur avait une terre pour moi, une riche, bien située là-même où le café poussait le mieux, où même un crétin aurait fait fortune en deux mois. Je lui racontai que les gars de l’Administration étaient tout occupés à mesurer mes champs, à calculer déjà les millions que j’allais leur rapporter en taxes une fois installé, que forcément ça prenait un peu de temps ces choses-là, puisqu’il était question de millions et pas d’une simple ferme. Je n’allais pas être un simple fermier. J’allais devenir un seigneur du café. Tout pendant que je baratinais je souriais, je plastronnais, vraiment j’endossais le costume du nanti, et tout ça pour du rhum. En dedans au contraire j’encaissais dans l’orgueil, chaque mensonge me renvoyait à mes fautes, à mon échec, à Marthe et à Louise qui couraient dans le champ, au milieu du café. Louise gambadant ramassait une cosse, me la tendait en riant, croquait dedans pour voir. Je l’attrapais par l’épaule pour lui embrasser le front. Marthe nous rejoignait en chantonnant. J’étais bien. Mais ces visions terribles ne faisaient que renforcer mon besoin de boire, alors je rajoutais un petit mensonge, un nouvel exploit qu’on m’attribuerait bientôt dans tout le port. Je vendais des illusions pour qu’on me laisse oublier les miennes.

On m’ouvrit un compte au Comptoir de Fort-Djaba. On m’ouvrit des bouteilles neuves, du meilleur alcool, rien que pour me faire plaisir. Marthe et Louise vinrent s’asseoir à mes côtés, elles serrèrent leurs petites mains sur leurs genoux en me faisant les gros yeux, pendant que je sombrais, mais bien vite elles devinrent vaporeuses, on ne distingua plus très bien leurs regards. Ça allait déjà beaucoup mieux. Au départ donc mon rouquin fut tout à fait emballé, il se félicita même d’accueillir un futur propriétaire dans son boui-boui, lui qui était plutôt habitué aux culs terreux et aux ivrognes. Il n’était pas très perspicace, le rouquin, mais enfin sa naïveté m’arrangeait bien, et elle m’arrangea ainsi tous les jours que je pus commander sans compter. J’avais volontairement laissé du flou sur le moment où l’on devait enfin me remettre ma terre, néanmoins le rouquin revint aux nouvelles après quelques jours, par des sous-entendus, des demi-mots qui disaient son inquiétude.

— Mais qui voilà ? C’est notre bon fermier !… C’est pour bientôt, le grand départ ?

— Alors Albert, ils te font toujours des ennuis, chez le gouverneur ? Tu penses avoir tes champs avant Noël prochain ?

— Avec tout ce que tu me dois, il va falloir en récolter, du café ! Tu es sûr d’avoir les épaules pour ça ?

C’étaient des rigolades, des plaisanteries potaches bien sûr, mais avec le temps et les verres elles se firent plus appuyées, moins rieuses, plus rapprochées aussi… À ce stade je ne comptais plus les jours, chaque réveil voyait l’avènement d’un nouveau bobard, plus rocambolesque encore que les précédents, plus tranchant au cœur de mes chères petites laissées en mer avant mon arrivée ici. Je bredouillais, je me contredisais, j’inventais des pirouettes pour retomber sur mes pattes. J’étais l’équilibriste du mensonge. Le rouquin était de moins en moins naïf, il grandissait vers la vérité. Un jour que je me sentais moins inspiré que les autres je fis l’erreur d’éviter Le Comptoir – ça n’arrivait plus jamais –, de filer à L’Homme nouveau histoire d’éviter les interrogatoires, rien qu’une fois… Le rouquin et ses habitués me virent depuis leur zinc, tituber maladroitement en sens inverse de l’habitude. On fut beaucoup moins sympathique avec moi, après ça. On y était, finalement : je les sentais remonter par tous les gouffres, les angoisses.

Petit Blanc – Nicolas Cartelet
Paru le 4 septembre 2017
176 pages, 18,00 €
5,99 € au format numérique
Voir le titre sur le site de l’éditeur

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