La fête

À ce pauvre homme qui m’expliquait avoir perdu sa jambe suite à une infection au staphylocoque doré, contractée à l’hôpital alors qu’il y était soigné pour une très vilaine pneumonie, elle-même consécutive aux nuits passées à gémir sur le palier de la maison familiale, dans l’espoir que sa femme – qui non contente de l’avoir trompé avec son plus jeune frère avait subitement fait changer la serrure, le chassant de facto du logis – se prenne de pitié pour lui et daigne enfin ouvrir la porte, à cet homme, donc, unijambiste, sans-abri, cocu, qui me serinait ses problèmes en cette soirée du 15 juillet, j’ai répondu qu’il y avait un temps pour tout, et qu’à cet instant précis il gâchait un petit peu la fête. J’ai toujours eu les rabat-joie et les égocentriques en horreur.

© photo Charly Triballeau, AFP.

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La montagne

Est arrivé ce jour que nous redoutions tous les deux, mais que nous savions inévitable pour l’avoir vécu déjà tant de fois. Malgré nos efforts pour en empiler toujours plus, la vaisselle dans l’évier atteignait son acmè, comme ces montagnes qui, parvenues au stade limite de leur ascension après des millions d’années de croissance continue et patiente, ne peuvent plus désormais que s’effriter, s’éroder tout doucement avec les siècles et la tectonique des plaques. Nous avons contemplé ce spectacle en silence, dans l’encadrement de la porte, avec pour requiem le grésillement du frigo et les borborygmes de la chaudière. Nous nous sommes regardés et j’ai su, alors, que nous pensions la même chose.
— Oui ; partir, encore, ai-je soupiré. J’avais pourtant fini par m’y faire, à ce petit appartement.

Le ventilaphile

Il fut toute sa vie passionné de ventilateurs, et en particulier de ventilateurs à pales métalliques et à rotor en fonte de marque américaine, qui furent commercialisés dans le Midwest entre les années 1930 et 1950. Cette passion redoubla de vigueur lorsque, parvenu à l’âge de la retraite, il eut soudain tout le loisir de s’y adonner, et les dernières années de son existence furent tout entières consacrées à la rédaction d’un vaste mémoire sur le sujet — les ventilateurs à pales métalliques et à rotor en fonte de marque américaine. Ironie du sort, il mourut quelques jours seulement après avoir achevé son manuscrit, mais, alité de longues heures avant de rendre son dernier souffle, et conscient de ce qui l’attendait, il eut le temps de transmettre à sa femme sa dernière volonté : qu’elle s’assure que son travail passe entre les mains de quelque éditeur, fondation ou amicale de ventilaphiles, afin que l’on procède à sa publication. La veuve, après de longues et fastidieuses recherches, et de nombreux refus, dut hélas se rendre à cette tragique évidence : le dernier (et peut-être le seul) lecteur potentiellement intéressé par un tel ouvrage, dont le titre de travail était Essor, grandeur et déclin des ventilateurs à pales métalliques et à rotor en fonte de marque américaine, 1932 – 1958, venait lui aussi de s’éteindre. C’était feu son mari.

Sa carrière est derrière lui

Jean-François est rentré de week-end le visage rouge comme une tomate. Mais ça n’est pas la honte d’avoir perdu son pari contre moi qui le faisait rougir ainsi – s’étant emmêlé les pinceaux au moment de valider sa mise, figurez-vous qu’il a bien parié sur la France, et avec le bon score s’il vous plaît. Non, le brave homme a simplement passé son dimanche à griller des saucisses en plein cagnard, pour la kermesse de son quartier ; sa peau de Normand n’aura pas tenu le coup. Du reste, il était plutôt déçu par Messi, tout compte fait. « Sa carrière est derrière lui : il est fini », a-t-il tranché avec une moue de dédain, cependant qu’il arrosait son ficus.

C’est quand même le pays du football

« C’est quand même le pays du football » m’a glissé ce soir mon collègue Jean-François à propos de l’Argentine, alors que nous quittions les locaux de l’entreprise. Et d’ajouter, sans émotion apparente, qu’il ne pourrait regarder le match ce samedi, s’étant engagé à tenir la billetterie d’une tombola de quartier. Il a vu, je crois, la déception dans mon regard, puisqu’il s’est aussitôt repris et a daigné m’accorder cette analyse, à la manière d’un Christian Jeanpierre délivrant malicieusement les clés d’un match : « Et attention au petit, là, Messi. C’est un cador, lui. » Nous nous sommes quittés sur ces mots ; bon week-end, Jean-François.

Misons sur la France, donc.

Le joueur de loto

La passion populaire pour les pronostics semble avoir de loin dépassé l’engouement pour le football lui-même, et je me vois désormais contraint de me taire lorsque surgit Jean-François aux abords de la machine à café, lui qui de son propre aveu n’a pas regardé le moindre match depuis le début du mondial mais qui, fin joueur de loto, a deviné les résultats bien mieux que moi. C’est maintenant à lui qu’on s’adresse quand on veut l’avis d’un expert.

La K7 d’Alice au pays des merveilles

Lorsque j’étais petit, ma sœur ne voulait jamais mettre la K7 d’Alice au pays des merveilles – elle a deux ans de moins que moi, le film lui provoquait des frayeurs qui duraient jusque tard dans la nuit. Pourtant, j’ai vu et revu cette K7, cent fois peut-être, au point qu’aujourd’hui encore je peux m’en remémorer chaque plan, en réciter chaque réplique (un lézard avec une échelle / petites huîtres ? / je crois qu’elle a un grain). Comment ? Comment ai-je réussi à convaincre ma sœur, si souvent, elle qui en pleurait, n’en dormait pas mais qui pourtant, chaque fois, finissait par accepter de revoir cet affreux chat du Cheshire, et son sourire de film d’horreur surgi de la nuit ? Difficile à expliquer. Peut-être, dans ces moments d’extralucidité dont seuls semblent capables les enfants, et les fous, parvenais-je à entrevoir ce que serait ma vie des années plus tard, et alors, ayant vu ce qui devait advenir, arrivais-je à trouver les mots justes pour convaincre ma sœur de l’importance de ces visionnages, dont l’obsession qu’ils feraient naître en moi pour l’oeuvre de Lewis Caroll germerait, très doucement, jusqu’à donner un jour cette petite plante, cette idée qu’on appelle un roman : Dernières fleurs avant la fin du monde. Oui, je convainquais ma sœur car mon destin, ce roman (que dis-je, ma vie) en dépendait. Je n’avais d’autre choix que réussir, chaque fois, ou bien j’étais foutu.

Une autre façon de dire qu’au terme de négociations serrées, j’acceptais, chaque fois, de jouer avec elle à la dinette et aux Polly Pocket.