Un livre comme un au revoir

Au mois de mai de l’année 2014, en l’espace de quelques jours et par un concours de circonstances dont il serait laborieux de rapporter ici les détails, mon quotidien, et plus largement ma vie, furent tout à fait bouleversés. De doctorant en histoire ancienne à l’université de Rennes, où je devais par ailleurs assurer une charge de TD, je devins éditeur et dus m’installer à Paris. Ma thèse cependant n’était pas terminée, je n’étais alors qu’en deuxième année de doctorat, mais je mourais d’envie d’entrer dans la vie active, de rejoindre le monde de l’entreprise, et me fis donc la promesse d’achever mes recherches sur mon temps libre. Travailler le jour et étudier la nuit, tel était mon idéal lorsque j’emménageai dans la capitale, à l’été 2014.

Rien ne se passa comme je l’avais imaginé. Rapidement après mon arrivée à Paris, les études vinrent empiéter sur un autre de mes loisirs, le seul depuis longtemps à occuper mes soirs et mes week-ends : l’écriture. Je suis monomaniaque, on ne se refait pas, les études n’y survécurent pas. Peu à peu, donc, et après avoir arrêté d’enseigner, je cessai d’étudier, pour ne plus faire que travailler et écrire, le jour et la nuit. Je me désintéressai de l’histoire ancienne, ne révisai plus mon grec, les oubliai, probablement. J’abandonnai ma thèse. Longtemps, j’ai tenté de convaincre mon entourage, autant que moi-même, que je continuais d’avancer, de lire, de traduire, d’annoter, et qu’un jour ou l’autre, le lendemain, l’année suivante, j’achèverais ma thèse. C’était parfaitement faux, bien sûr, mais je trompais tout le monde. Tout le monde sauf moi.

Au mois de juin de l’année 2015, ce passé universitaire me rattrapa sans crier gare : on me proposa d’écrire un livre qui parlerait d’histoire grecque. Il s’agissait d’expliquer les réalités d’une pratique antique méconnue et pourtant fondatrice d’un mode de vie, d’une philosophie : la pédérastie grecque (car si chacun a déjà entendu l’expression « être pédé comme un Grec », qui sait vraiment ce que le terme pédérastie recouvre de pratiques et d’idées ?) Il s’agissait de raconter des histoires, de faire revivre sur le papier les idylles homosexuelles des grands noms de l’histoire et du mythe grecs – Achille, Héraclès, Alexandre le Grand… Alors, et lorsque je m’engageai dans l’écriture de ce livre (car, bien sûr, j’acceptai de l’écrire), lorsque je me remis à lire, à traduire, à annoter les auteurs qui m’avaient accompagné tout au long de mon périple universitaire, à les retrouver, en somme, et me réconcilier avec eux, je compris qu’il existait un acte par lequel tout était rendu possible, la jonction parfaite et définitive des actes d’étudierd’enseigner – au sens de partager, de transmettre – et de travailler : l’acte d’écrire. Ce que je n’étais pas parvenu à réaliser lorsque j’avais quitté Rennes pour Paris, lorsque j’avais quitté l’Université pour l’entreprise, je l’accomplissais désormais dans la construction de ce livre, point d’accord entre tout ce qui importait à mes yeux. J’étais loin d’être infaillible, j’avais abandonné l’enseignement, puis les études, et il m’arriverait sans doute d’abandonner à nouveau, d’ici à la fin de ma vie, mais il était une chose que, jamais, je ne pourrais laisser derrière moi, je m’en rendais à présent compte : l’écriture.

Un livre, donc, en forme d’au revoir à l’histoire grecque. En espérant qu’il vous intéressera, vous instruira, vous fera rire, penser, rêver, tous sentiments et états qui m’ont traversé lorsque je l’écrivais.

Aux origines de la pédérastie. Petites grandes histoires homosexuelles de l’Antiquité grecque, La Musardine, 200 pages, 20 €, 9,99 € au format numérique.

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Le silence de l’atelier

Rentrée littéraire 2016, 560 romans vont paraître dans le courant du mois de septembre. Parmi ces titres, vous n’en trouverez aucun à mon nom. Je n’ai fait aucune annonce au sujet d’une future parution depuis plusieurs mois – d’une manière générale, je me suis tenu au silence sur les réseaux et mon blog, au point que certains proches s’en sont inquiétés et m’ont posé la question : « continues-tu d’écrire ? » La réponse est oui, plus que jamais.

Il y a plusieurs raisons à ce silence. La première est purement pratique : je n’ai pas eu d’actualité éditoriale sous mon nom depuis la parution de Time-Trotters. Je dis « sous mon nom », car depuis 2015, j’ai signé quelques titres sous pseudonyme, titres ayant connu des fortunes diverses et dont je vous parlerai peut-être, un jour. Pour le moment, je tiens à cet anonymat.

La seconde raison est plus personnelle : j’ai « investi » Internet en tant qu’auteur à la parution de mes premiers romans, et m’y suis voué corps et âme pendant un long moment. À présent que l’adrénaline de la primoédition est retombée, je porte un regard mitigé sur ces outils numériques dont les auteurs se servent pour se faire connaître. Chronophages, addictifs, ils m’ont trop souvent coupé de l’écriture : curieuse époque qui voit l’auteur sacrifier son temps de travail au profit du temps de promotion d’une œuvre qui, nécessairement, finit par disparaître s’il n’écrit plus. J’ai donc vaincu ma peur d’être oublié pour écrire davantage, et mieux : j’espère que mes prochaines parutions vous convaincront que j’ai eu raison – et me rappelleront au souvenir des lecteurs.

Enfin, ma discrétion est imputable au temps long de l’édition, qui voit certains projets se concrétiser des mois, voire des années après leur élaboration. Car au moment de parution d’un livre préexistent deux temps : celui de l’écriture, qui varie d’un auteur et d’un projet à l’autre, et celui de l’édition, phase de retravail du texte avec l’éditeur, qui finit par fixer une date de publication parfois fort lointaine (certains plannings éditoriaux sont fixés deux ou trois années à l’avance). Ainsi ai-je écrit, courant 2015, un livre à destination du rayon Histoire – document illustré sur l’homosexualité dans l’Antiquité grecque – qui paraîtra aux éditions La Musardine le mois prochain (mi-octobre 2016), et dont je vous reparlerai prochainement. Plus patients encore devront être les lecteurs des littératures de l’imaginaire, car mon prochain roman, écrit lui aussi en 2015, devrait paraître chez Le Peuple de Mü au second semestre 2017. L’histoire d’un ouvrier parti de métropole, fin XIXe siècle, pour tenter sa chance dans une colonie tropicale. C’est un texte que je crois « charnière » dans mon parcours d’auteur, et où je tente de faire la jonction entre mes différentes influences littéraires, entre roman social et aventure, entre fiction historique et fantastique, entre rêve et réalité. Il me tarde de vous le présenter.

Quant à l’instant présent, il est occupé à l’écriture d’une grande fresque historico-fantastique entamée il y a de cela deux ans, que j’ai trop longtemps délaissée et que je reprends désormais en mains, pour de bon. On en reparle d’ici 2020, hein ?

*Disparaît dans un écran de fumée et, tel Batman, se réfugie dans l’ombre et le silence de l’atelier*

Violence symbolique contre violence physique : ils ont choisi pour nous

Ce lundi 5 octobre 2015, alors que les responsables d’Air France discutaient d’un plan de restructuration impliquant la suppression d’environ 3000 postes, plusieurs centaines de grévistes en colère ont pris d’assaut le siège de la compagnie, ont interrompu le CCE, ont violemment pris à partie leurs dirigeants. Les Médias ont d’ores et déjà retenu l’image qui, probablement, restera de cette journée : celle du DRH d’Air France évacué par ses gardes du corps, hagard et torse nu après qu’on lui a arraché sa chemise. Les Médias ont d’ores et déjà donné la note émotionnelle à tenir face à un tel mouvement : il convient d’être outré par la violence dont ont fait preuve les syndicalistes. Au nom du gouvernement, Manuel Valls a d’ailleurs suivi leurs indications – à moins que ce ne soit l’inverse ? difficile à dire – et s’est dit scandalisé par le dérapage.

Je suis quant à moi circonspect. Circonspect et outré, d’une part, de ce que l’on se scandalise de deux chemises arrachées alors même qu’il est question, en face, de 3000 suppressions d’emploi. C’est-à-dire de 3000 familles placées en état de précarité. Deux chemises déchirées contre 3000 emplois ; tel est le rapport de la lutte sociale opposant les employés d’Air France à leurs dirigeants. Circonspect et outré, aussi, de constater combien la violence symbolique – la violence sociale, celle qui licencie, qui précarise – est aujourd’hui banalisée, au point de n’être plus retranscrite que sous forme de statistiques ânonnées par de paisibles journalistes (« le chômage en hausse de 2% », « plan de restructuration : 800 postes supprimés », « X% de Français sous le seuil de pauvreté »…), quand la violence physique est devenue, à l’inverse, la plus grande peur de nos sociétés modernes. Cette même violence physique à qui l’on doit la plupart de nos acquis sociaux, soit dit en passant. L’écart de perception face à ces deux violences est tel qu’à tout peser, entre 3000 emplois supprimés d’une part, 2 chemises déchirées de l’autre, les Médias ont choisi ce qu’il faudrait retenir : l’image du DRH d’Air France évacué par ses gardes du corps, hagard et torse nu après qu’on lui a arraché sa chemise. La barbarie ressuscitée.

Nous marchons sur la tête. Dans quel monde petit-bourgeois vivons-nous pour croire que les hommes accepteront toujours et calmement l’insupportable et grandissante violence symbolique qu’on leur inflige ? Ça n’est pas parce que le bourreau moderne est serein, sûr de ses droits et de sa bonne volonté, qu’il parviendra à communiquer son sang-froid au condamné.

J’entends qu’on accuse les syndicalistes d’avoir eux-mêmes précipité la chute d’Air France, en bloquant depuis des années les « évolutions » de l’entreprise. Ces « petits fonctionnaires » ont refusé de « s’aligner » sur la concurrence en refusant la création d’une compagnie low cost, en refusant de travailler plus pour le même salaire, en refusant de sacrifier leurs acquis pour la croissance. Je crois, moi, que les syndicalistes ont bel et bien leur part de responsabilité dans l’affaire, mais pas celle qu’on leur impute aujourd’hui. Si l’on suit jusqu’au bout la logique de la « flexibilité » du travail, pourquoi ne pas y aller franchement ? Pourquoi ne pas abaisser notre SMIC à 409,53 euros mensuels, c’est-à-dire au niveau du salaire minimum polonais ? Voilà qui serait se mettre au niveau de la concurrence. Voilà qui serait responsable. Voilà qui ferait prospérer l’entreprise, et tant pis si par là des milliers d’employés basculent dans la précarité. Au moins, leurs emplois seront saufs. Je trouve cela absurde. L’emploi à tout prix, le « tout sacrifier pour la croissance » ne me semblent pas être des calculs intéressants, ni viables socialement.

Non, paradoxalement, les syndicalistes ont selon moi leur part de responsabilité en tant qu’ils sont membres d’entités politisées (les syndicats), généralement marquées à gauche, que leur vote citoyen lui-même est généralement marqué à gauche (sur toute une moitié de l’éventail politique, de l’extrême au centre) et que, partant, ils ont soutenu, martelé, développé depuis des dizaines d’années l’idéologie sans-frontiériste qui place aujourd’hui Air France, comme toutes les entreprises françaises, à la merci d’une concurrence mondialisée, dérégulée et déloyale, dont les employés travaillent des dizaines d’heures sans repos, dont les normes de sécurité sont abaissées, dont les salaires sont payés au lance-pierre afin de conquérir des parts de marché. Oui, pour des raisons initialement différentes, les entités politisées de gauche et leurs agents sont devenus les alliés objectifs du capitalisme – et de son corollaire, la violence symbolique – qu’ils exècrent. Je crois que nous en payons aujourd’hui le prix.

La formule est connue, elle est de Bossuet : « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes. » À bon entendeur…

Du croquis à la couverture – Time-Trotters, l’intégrale

Me revoilà avec un nouvel article dédié à l’élaboration d’une couverture. Après Néagè 3, c’est au tour de Time-Trotters, l’intégrale, de passer à la casserole. Après avoir paru au format numérique (aux éditions Walrus) entre mai et juillet 2014, le texte a été pris en mains par Le Peuple de Mü pour en sortir une intégrale papier, à paraître ce vendredi 6 mars 2015 (à l’occasion du festival des Oniriques de Meyzieu).

Qui dit nouvelle édition dit nouvelle couverture. Tarentula étant, de l’avis de tous, LE personnage le plus fort de la saga Time-Trotters, il nous a paru logique de la mettre à l’honneur pour la parution intégrale. Pour rendre vivante notre pulpeuse héroïne qui, je le rappelle, est catcheuse professionnelle et ex-actrice de films X, mon éditeur a fait appel à Cédric Poulat, dessinateur émérite de comics et spécialiste des femmes plantureuses à l’extrême.

L’idée était claire : nous voulions une couverture qui soit un clin d’œil assumé à Kill Bill, c’est-à-dire une Tarentula dans sa combinaison de cuir, avec son sabre, sur un fond jaune. Cédric Poulat a commencé par croquer la silhouette de l’héroïne.

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Un physique pour le moins… inquiétant.

À peu de choses près, cela me convenait tout à fait. J’ai simplement demandé que la silhouette de Tarentula soit un chouïa plus élancée. Pendant que le dessinateur faisait ses corrections, les premiers essais de placement / colorisation générale étaient réalisés.

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Ceci n’est pas la couverture finale.

Et avec le placement du titre :

TT_placementNous partions donc sur une ombre violette portée sur le fond jaune. Tout ça nous paraissait génial. La suite nous apprit, hélas, qu’entre la théorie et la pratique, il y a parfois un gouffre aussi large qu’entre le beau et le laid. En attendant, un matin de janvier, me parvint en pièce jointe d’un heureux mail l’illumination suivante :

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Et Tarentula prit vie (visuellement parlant).

Moi, j’adore. Bien sûr, certains m’en ont fait la remarque dernièrement, c’est un visuel très « 1er degré », dans le sens où ça déborde de muscles, de seins, de talons hauts et de cuir moulant. Mais il faut rappeler que le personnage de Tarentula est lui-même un personnage 1er degré, sexy à l’extrême, violent, vulgaire, raciste, et c’est précisément cette accumulation d’éléments 1er degré qui en font, in fine, une héroïne à prendre au 14ème degré. C’est la même chose pour cette couverture. Et j’en suis ravi.

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Et le violet devint rouge…

Les premiers projets de mise en page furent donc revus avec ce visuel final. Nous nous aperçûmes, à notre grand regret, que l’ombre violette était en réalité affreuse, hideuse, dégueulasse, digne des plus grandes horreurs de l’édition mondiale (j’exagère, moi ?). Le rouge, au contraire, offrait un rendu fort sympathique : nous choisîmes cette variante, en concertation avec le dessinateur et l’éditeur.

L’essentiel était fait. Restait à placer le titre et à en choisir la typo. Un jeu d’enfant pour notre ami Davy, gérant du Peuple de Mü.

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Je pense que ça devrait bien ressortir, au milieu d’une librairie…

Et voilà une affaire rondement menée. Nous voulions une couverture à la hauteur de la folie du texte, je crois que nous y sommes parvenus. Bravo, donc, à Cédric Poulat et à Davy Athuil pour leur travail formidable. Rendez-vous le 6 mars pour la sortie, en espérant que les impressions des lecteurs seront aussi bonnes à la lecture qu’à la contemplation de la Tarentule ! Pour le moment, ça commence plutôt bien…

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Du croquis à la couverture – Néagè 3

Le 25 février prochain paraîtra le troisième et dernier tome de Néagè, toujours chez Le peuple de Mü. Les derniers mois avant la parution d’un livre sont généralement assez chargés, entre les épreuves à corriger, le BAT à signer, les flyers / newsletters / résumés à valider (car j’ai la chance d’avoir un éditeur qui me consulte pour toutes ces petites choses)… Et puis, bien sûr, il y a la couverture. C’est probablement la chose la plus importante pour un auteur, et à raison : une belle couverture, c’est une chance de plus de plaire au lecteur (et l’on sait, à l’inverse, qu’une couverture ratée peut complètement plomber les ventes d’un titre). Aussi, comme la plupart des auteurs, placé-je une attention toute particulière au suivi des travaux d’illustration de mes textes. Du croquis à la couverture finale, je vous propose de suivre en images l’évolution du travail sur Néagè 3.

Mon éditeur a confié l’illustration de ce troisième tome à Cécile Morvan, qui travaille avec Le peuple de Mü depuis un bon bout de temps maintenant. Néagè 3 prend place une cinquantaine d’années après l’atterrissage du vaisseau-monde sur cette nouvelle planète. Peu à peu, les hommes redécouvrent des technologies oubliées. Une des grandes conquêtes évoquées dans ce volume est l’aviation, avec l’invention d’aéronefs hybrides, capables de naviguer sur les mers et de se propulser dans les airs. Je n’en dirai pas davantage, mais ces aéronefs ont une grande importance dans l’histoire, aussi avons-nous décidé, avec mon éditeur, d’illustrer la couverture avec l’un de ces vaisseaux. Un matin, en ouvrant ma boîte mail, j’ai donc découvert les premiers croquis de Cécile Morvan allant dans ce sens.

Même si on m’avait dit que c’était la couverture définitive, j’aurais été content.

Il me fallait donc choisir entre ces trois projets. J’avais une nette préférence pour les 1 et 3 (aux deux extrémités), et la troisième m’a finalement semblé trop « ronde », avec un profil qui me plaisait un peu moins. La première avait aussi l’avantage de montrer plus d’éléments de l’aéronef, notamment la cheminée et la superstructure (le vaisseau est muni d’ailes à hélices, mais elles sont cachées par les nuages tout autour). Le projet 1 a donc été validé, et est parti à l’encrage.

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Avouez que ça en jette.

Autant dire que ça sentait très, très bon (en tout cas moi, j’adore). Devant mon enthousiasme sans limite, mon éditeur a donné son feu vert pour colorisation. Le premier projet m’est parvenu une semaine après.

COULDans l’absolu, c’était plutôt joli, mais ça ne collait pas avec l’ambiance que j’ai voulu donner à Néagè 3. C’est une période sombre que j’ai décrite, faite de guerres, de famines, de trahisons… Les héros du livre ont hélas d’autres choses à faire de leur temps que peindre joliment la coque de leurs vaisseaux. En somme, j’ai trouvé que cette illustration avait un côté « livre jeunesse » qui ne me convenait pas. Qu’à cela ne tienne, Cécile Morvan a remis son ouvrage sur le métier ! On m’a ensuite proposé deux pistes, une de nuit, une de jour :

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Dès le premier coup d’œil, j’ai su que l’illustratrice avait saisi l’idée. C’est beaucoup plus sombre, on voit davantage de bois nu, les voiles sont sales, l’or est devenu du cuivre… J’ai été assez impressionné par la capacité de Cécile Morvan à changer totalement son fusil d’épaule, car entre la première version colorisée et celles-ci, il y a un monde au niveau de l’ambiance ! J’ai opté pour la proposition « de nuit », car le travail sur les étoiles m’a beaucoup plu (et dans un Space Opera, les étoiles ont une importance toute particulière). Après mon accord est venu le temps de la « mise en page ». Coup sur coup, on est passé d’une simple disposition du titre à la version finale (accentuation des contours, atténuation des rayons de lune…) :

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À gauche, la mise en page simple. À droite, la couverture finale. Je suis in fine extrêmement content du résultat, cela clôt la trilogie de fort belle manière ! Je prépare un article semblable pour la couverture papier de Time-Trotters qui elle aussi, je vous le garantis, envoie du lourd. La suite au prochain épisode, donc !

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Et comme j’ai toujours adoré les « couvertures complètes », avec dos et 4ème, je ne résiste pas au plaisir de vous faire partager celle de Néagè 3.

Europe 1 Social Club – Rêves de futurs (26/11/2014)

Ce mercredi 26 novembre 2014 à 20h, j’étais l’un des invités d’Europe 1 Social Club (Frédéric Taddeï) pour mon livre Rêves de futurs. L’occasion de revenir sur cette époque pas si lointaine où l’on croyait encore aux lendemains qui chantent…

À mes côtés étaient présents Patrick Besson, Annie Cohen-Solal, Bartabas et Vincent de Gaulejac.

>> Le lien vers le podcast <<

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Google Play, un e-libraire comme les autres ?

Pour beaucoup, la lutte économique pour le contrôle du marché du livre numérique se résume à un bête affrontement entre Amazon et Apple ; à peine les éditeurs ont-ils leur mot à dire (clin de l’œil Hachette), et les autres revendeurs, eh bien les pauvres ! ils n’ont qu’à se partager les miettes, les quelques pourcents laissés par les deux géants américains. Apparemment tirée à gros traits, cette caricature a pourtant bien des points communs avec la réalité, car oui, les plates-formes libraires dominent aujourd’hui notre marché. Sauf qu’en fait de deux géants, c’est trois qu’il faut désormais compter dans la course à l’ebook. Et le troisième aussi, tiens donc ! est américain. Je veux vous parler de Google.

Google. Un petit nouveau dans la vente de livres numériques, mais sûrement pas un bleu en ce qui concerne l’environnement web. Encore que nouveau, pas tant que ça à bien y regarder : depuis l’été 2012 déjà, Google Play propose via son site Internet et son application la vente d’ebooks sur le marché français. Il faut dire que contrairement à nombre de ses concurrents (Apple mis à part), Google ne partait pas de rien au moment de lancer son offre. Véritablement incontournable pour tout utilisateur de produit / de contenu numérique, la franchise américaine a bénéficié de son renom et du vecteur Google Play, rattaché à Android et donc présent sur à peu près toutes les tablettes et tous les smartphones qui échappent encore à la Pomme (oui, il en reste. Un bon paquet même).

Malgré ce lancement en fanfare, Google a été largement sous-estimé depuis deux ans, dès qu’il s’est agi d’analyser le marché de l’ebook. La focalisation sur l’essor d’Amazon et d’Apple lui a presque permis de passer inaperçu, agent tranquille, bonhomme même, de nos lectures numériques. Pour ma part, je suis très étonné de cet « oubli », car je vois chaque jour, à l’échelle de mon entreprise, les chiffres et la dynamique dans laquelle est entraîné Google. Le moins que l’on puisse dire est que ces résultats n’ont rien de « petits ». Depuis un an et sans discontinuer, les ventes sur Google Play représentent environ 25% du chiffre d’affaires numérique de ma maison d’édition, soit davantage qu’Amazon et bien au-delà des résultats d’Apple.

Bien sûr, ceux qui me connaissent savent que ces chiffres se rapportent à la littérature érotique, marché de niche où Apple s’est volontairement placé en retrait (censure excessive et systématique sur certaines collections). On comprend dès lors que Google s’est contenté de « manger » l’espace laissé par la Pomme. Mais cet espace aurait pu, tout aussi bien, être récupéré par Amazon ! Les résultats analysés portent sur des sommes importantes et se vérifient sur la durée (NumérikLivres l’a encore confirmé récemment), il ne faut donc pas voir dans cet essor un phénomène marginal : pour moi, Google est appelé à grossir et à se maintenir au sommet du marché de l’ebook. Indéniablement, il est un acteur à prendre au sérieux.

Mais alors, c’est quoi, le modèle Google ? me demanderez-vous. La plate-forme est-elle différente de ses concurrents ? Oui ! ai-je envie de répondre à brûle-pourpoint, et pour la simple raison que j’évoquais plus haut : contrairement à Apple, Google ne censure pas les contenus jugés érotiques ou inappropriés. J’en profite pour ajouter Amazon au panier des libraires puritains : on a fait tout un flanc des couvertures retoquées par Apple, mais Amazon mène peu ou prou la même politique d’épuration de la boutique (physique et numérique) depuis fin 2013, en bridant notamment les recherches sur la boutique générale – concrètement, certains titres sont devenus introuvables, même en tapant leur nom, depuis la page d’accueil.

En apparence donc, Google se pose en acteur libertaire, là où ses compatriotes se crispent depuis quelque temps, en dépit même de leurs intérêts économiques. Je reste toutefois prudent quant à l’évolution à venir de la boutique Google Play. Il n’aura pas échappé aux spécialistes du référencement – dont je ne suis pas, mais je sais m’entourer ! – que le moteur de recherche Google a mené récemment une politique de sous-référencement des contenus érotico-pornographiques (ou jugés comme tels). On peut donc imaginer, à terme, des attitudes semblables à celles d’Amazon du côté de Google (on ouvre les vannes dans un premier temps, puis on panique et on ferme tout). Prudence, donc…

D’un point de vue contractuel, aussi, Google s’est dès l’abord fait remarquer pour ses exigences « hors normes » par rapport aux pratiques habituelles du marché. Là où Amazon se contente de 30% de remise sur les livres numériques vendus sur sa plate-forme, Google réclame entre 40 et 50%, et se montre inflexible devant les tentatives de négociation des éditeurs et distributeurs immatériels. Dans de nombreux cas, cette position a débouché sur une impasse, puisque une partie des éditeurs francophones a refusé de signer dans de telles conditions. Encore aujourd’hui, l’ensemble du catalogue diffusé et distribué par Immatériel est introuvable sur Google Play (sauf quand les éditeurs ont choisi de contracter en direct). In fine, il en résulte une offre diminuée par rapport à ce que propose la concurrence (et je ne compte pas tout le catalogue autoédité exclusivement chez Amazon). Pour autant, le cador de la recherche Internet ne semble pas vouloir évoluer : la situation est bloquée depuis plus de deux ans.

Au-delà de ces querelles de comptables, Google Play se démarque par un environnement somme toute original. Sa boutique détonne par son apparente simplicité : très épurée, elle se contente d’une mosaïque de couvertures et d’emplacements textuels minimalistes. Même les rubriques nouveautés et promotions sont réduites au strict minimum. Je saluerai toutefois l’initiative d’agglomération des avis d’internautes, récupérés depuis de nombreux sites Internet (chaque référence présente ainsi un maximum de commentaires clients). Cette épuration graphique et structurelle n’est pourtant que l’arbre qui cache la forêt Google, et sa logique diabolique d’agrégation de contenus. En effet, si la plate-forme Google Play est simpliste, c’est qu’elle n’assure pas le dixième des « animations » habituellement assumées par les librairies en ligne. Concrètement, lorsque mon entreprise lance une opération marketing en partenariat avec son diffuseur, elle est répercutée chez Amazon, La Fnac et les autres, mais jamais chez Google. De la même manière, là où Amazon tente depuis peu d’offrir une « expérience libraire » à ses internautes (notons que La Fnac, grande retardataire devant l’éternel, effectue le chemin exactement inverse…), Google n’éditorialise rien ; la vérité, c’est qu’il n’en a aucunement l’intention. La vérité, c’est qu’il n’a aucunement l’intention de se comporter en libraire (même avec tous les guillemets possibles placés autour du mot libraire).

Encore cette intuition, largement partagée par les éditeurs avec qui je discute, est-elle vérifiée par l’analyse des ventes de ma maison d’édition. Contrairement à l’ensemble des librairies en ligne, la courbe des résultats Google est absolument indifférente aux mécanismes promotionnels, aux campagnes marketing et communication, aux sursauts du marché induits par tous événements extérieurs… Au contraire, la seule manière de maintenir le chiffre Google semble être d’abreuver sa plate-forme de nouveautés, encore et toujours, et de casser les prix en face de la concurrence. En réalité, il s’agit de la même logique de référencement qui s’impose aux blogueurs souhaitant apparaître en pôle position sur le moteur de recherche de notre ami Google. Tiens donc, Google, encore lui ! C’est peut-être davantage qu’une intuition, en fin de compte : la plate-forme Google Play n’a pas pour vocation de devenir une plate-forme libraire, mais un simple outil permettant au géant américain de nourrir encore son moteur de recherche en y agrégeant du contenu – « en y récupérant de la propriété intellectuelle », pour citer le fondateur d’un célèbre diffuseur numérique. Règne de la nouveauté, combat à mort pour capter le lecteur… Simple manifestation paroxystique de ce que devient, de plus en plus,  le marché du livre ? En fait, tout pousse la littérature à devenir un produit comme un autre. Google l’a peut-être mieux intégré que les autres. Tout simplement.

On l’aura compris, Google semble être un acteur à part sur le marché du numérique, tout simplement parce qu’il poursuit des objectifs différents de ceux de la concurrence. Reste à savoir quelle attitude opposer à cette entreprise, en tant qu’auteur ou éditeur. Faut-il combattre Google ? Négocier un fléchissement du géant ? Jouer le jeu en tirant profit des avantages de la plate-forme ? M’est avis qu’il n’est pas inutile de voir émerger un nouvel adversaire en face des éternels Amazon et Apple, à condition bien sûr que ces acteurs s’affrontent pour le bien des producteurs et des consommateurs du livre (ne m’en veuillez pas de parler leur langue, c’est voulu). Pour autant, il me paraît indispensable de garder l’œil ouvert : je suis pour un partenariat avec tous les acteurs du livre, sans exception. Encore faut-ils qu’ils aient pour réelle ambition d’être acteurs du livre. Car elle est là, la question essentielle : Google s’intéresse-t-il au livre ?