Interview Petit Blanc pour ActuSF – Aventuriales de Ménétrol

Le 24 septembre dernier, à l’occasion des Aventuriales de Ménétrol, je répondais à une interview vidéo pour le site ActuSF. J’y parlais de Petit Blanc et de projets à venir pour 2018… Voici le rendu final. Merci à Estelle Hamelin de m’avoir interrogé !

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Les Copa Mundial de Franz Beckenbauer

« Joseph Diop se souvient de ses premières chaussures de foot. Il ne se souvient pas des sacrifices consentis par sa mère pour les lui offrir, une vie pour des chaussures, mais il se souvient de la joie solaire qu’il a ressentie lorsqu’il les a reçues, le jour de ses sept ans. Les Copa Mundial noires aux rayures blanches de Franz Beckenbauer, et leur languette réversible. Celles qu’on avait vues dans la petite télé noir et blanc du quartier, en 82 et après, aux pieds des idoles. Ça n’était pas grave de ne pas avoir la couleur pour les regarder, c’étaient les mêmes en vrai : c’étaient des chaussures inventées pour l’Afrique. De quoi devenir le roi de Grand-Dakar. Et tant pis si c’étaient des contrefaçons Abidas.

Joseph se souvient du bonheur qui régnait dans la petite maison le jour de son anniversaire, un bonheur serein, lui au milieu avec ses Copa Mundial aux pieds et les sourires des autres tout autour. Même ses frères et sœurs, avec qui il se chamaillait souvent, étaient heureux pour lui. Dans la rue et au stade, il était déjà le meilleur sans chaussures. Alors avec. Les pieds de Joseph étaient l’espoir de la famille.

Joseph a continué de porter les Copa Mundial bien après qu’elles sont devenues trop petites. Il jouait encore avec à dix ans. Il avait des ampoules et des courbatures, les gens disaient c’est ridicule, Joseph, enlève-les. Il répondait je suis Beckenbauer. Et il était toujours le meilleur.

Joseph n’a plus jamais ressenti la joie simple qui l’a saisi lorsqu’il a enfilé pour la première fois les Copa Mundial. Il n’a plus jamais été aussi heureux. Au centre de formation il a couché avec une fille, une semi-prostituée qui avait déjà dépucelé la plupart de ses camarades. Ça l’a laissé dubitatif. Des années après, la prostituée a tout raconté dans le Sun, elle a vendu son histoire pour cent cinquante mille livres. Joseph l’avait presque oubliée. Plus tard, il a conquis sa femme comme on conquiert un trophée. Il a fait des enfants pour occuper sa femme, lorsque la trentaine a freiné sa carrière de mannequin. Là où certains y voient les plus beaux moments de leur existence, Joseph a passé ces étapes avec détachement, presque indifférence.

Du fond de son cœur, Joseph Diop n’a jamais désiré que deux choses dans sa vie, avoir des chaussures de foot puis devenir footballeur. À seize ans, la liste de ses envies était bouclée. L’argent lui en a inventé tant d’autres. »

Un projet en gestation (qui dispute la priorité à un autre, l’arrogant), où je voudrais parler du football, sport qui me tient à cœur, et d’une ancienne gloire du ballon rond — personnage fictif dont la vie emprunterait à d’autres, bien réelles — partie jouer en Chine sur ses vieux jours.

Je ne crois pas qu’il existe un milieu où les gens seraient à l’abri de la solitude, et n’auraient pas le sentiment de lutter contre des forces qui les dépassent. C’est sur ces solitudes, ces forces contraires que j’ai choisi d’écrire avec Petit Blanc. Le football, et les destins qu’il façonne, infléchit, brise parfois, me semble un autre biais pour explorer ces mêmes thèmes. À sa façon, Joseph Diop aussi est un Albert Villeneuve.

Lectures musicales de Ménétrol – Petit Blanc (extrait)

Le 24 septembre dernier, à l’occasion du salon des Aventuriales de Ménétrol, je participais aux lectures musicales avec un extrait de Petit Blanc (le tout début du roman). Pour ceux qui n’étaient pas présents, voici mon humble prestation à écouter via SoundCloud…

Merci aux spectateurs, aux amis présents pour l’occasion, à l’orchestre, et en particulier à Christophe Thill pour avoir organisé l’événement et pris le temps de mixer / découper l’enregistrement afin que chaque auteur ait son petit souvenir. À l’année prochaine ?

Ce pauvre exemplaire de Petit Blanc martyrisé en vue de ma lecture.
Jour J. Moi et l’orchestre – Davy Athuil à la batterie, Christophe Thill au synthé et à la guitare, Bruno Pochesci à la basse, Nathalie Dau à la voix.

Petit Blanc – Au revoir la mine

Il est venu un jour qu’arrivé à la mine, on n’avait plus besoin de mes bras. « Service réduit ! qu’a expliqué l’intendant, la marée a inondé une partie des excavations. Revenez demain ! » C’était net. On était quelques-uns à se voir ainsi refuser nos efforts. Beaucoup ont gueulé, ont joué les grands nécessiteux pour tenter d’amadouer le maton. Pas moi. Moi j’étais indifférent à l’affaire, je me mis aussi sec sur le chemin du retour, sans broncher – j’étais passé à L’Homme nouveau au matin, faire le plein ; ça m’aida largement à relativiser ma réalité. Et puis, comme Fort-Djaba s’offrait à moi, toute une journée rien qu’à moi, pour la première fois sans que je l’aie décidé, il me prit soudain une sorte de furieux optimisme. Peut-être bien que c’était un signe, ce jour chômé ! Symboliquement je quittais la mine, pas le choix, je m’ouvrais à quelque chose de nouveau ; ce vide laissé par le refus de l’intendant allait nécessairement se remplir, c’était physiquement indiscutable. Il allait se remplir par quelque chose de nouveau. Une ferme ? Un champ par-delà la brousse ? Des rangs de caféiers, des caféiers par milliers ? Ça me semblait tout à fait certain, oui. Les espoirs fumaient par mes oreilles. Je retournerais à l’Administration, ce midi-là, et cette fois tout aurait changé : on me tendrait les bras, on me chanterait la Marseillaise, on m’attribuerait la plus riche des terres de toute Sainte-Madeleine. En six mois je produirais bien davantage que tous les autres seigneurs réunis : le seigneur des temps modernes ce serait moi. Je retournerais à l’Administration, oui, à midi ou bien dans l’après-midi, peut-être. Tout se passerait comme j’avais dit, exactement. Mon bonheur, c’était pour maintenant ou pour jamais, alors je pris le chemin de la ville, le pas certes titubant mais tout à fait décidé, dans l’intention.

Je filai sur cinq ou six cents mètres avant de revoir mes plans. Comme il était tôt encore je bifurquai tout de même vers les docks, je me baladai un peu du côté des comptoirs, juste pour voir. Je fis des détours pas tellement explicables, ensuite.

Je passai ma journée sur le port.

Petit Blanc – Nicolas Cartelet
Parution le 4 septembre 2017
176 pages, 18,00 €
5,99 € au format numérique
Voir le titre sur le site de l’éditeur

Petit Blanc – Fort-Djaba

S’il n’y avait pas eu tout le reste, j’aurais probablement aimé Fort-Djaba. On y était plutôt bien, dans le fond. Le vent ramenait sans cesse les embruns et la fraîcheur du large dans la petite baie où était construite la ville, étalée jusqu’aux limites de ce qu’avait été, autrefois, la plage. Au-delà commençaient les collines, avec elles la forêt, avec elles la fournaise. Notez, je n’y étais jamais allé, au-delà, c’étaient les autres, ceux de L’Homme nouveau, qui racontaient parfois comme c’était infernal de s’enfoncer dans la brousse, où la chaleur et les bêtes attendaient. Ce qui leur faisait dire – et à moi aussi – qu’on y était plutôt bien, à Fort-Djaba, dans le fond. Mon expérience personnelle ne m’avait offert jusqu’ici qu’un seul élément de comparaison, fort peu valable pensais-je : la mine, qui creusait la falaise à l’est, en milliers de petites cavités suintantes de sel, de tristesse et, un peu, de nickel. La mine à côté de quoi n’importe quel bordel aurait semblé le paradis. Pour trouver les plaines et les champs, où étaient le café et les grains, il fallait suivre longtemps les sentiers de la brousse, ou bien probablement creuser encore, continuer la mine pour ressortir de l’autre côté des arbres. Mon salut, ma richesse se trouvaient là-bas. Mais pour l’instant, tout le reste me retenait prisonnier de la baie.

Petit Blanc – Nicolas Cartelet
Parution le 4 septembre 2017
176 pages, 18,00 €
5,99 € au format numérique
Voir le titre sur le site de l’éditeur

Petit Blanc – Sur Céline

C’est toujours avec un peu de gêne que j’avoue être inspiré par l’œuvre de Louis-Ferdinand Céline. Cette peur de paraître prétentieux, de donner le sentiment de me comparer à un incomparable ; ça n’est évidemment pas le cas, mais il y a dans les romans de Céline une force, un désespoir, marqués aussi bien dans le style que dans les thèmes abordés, qui m’ont touché et continuent de m’imprégner longtemps après que je les ai lus. C’est une forme de littérature orale et tragique que je juge idéale, et que j’essaye d’approcher dans mes textes récents, encore très imparfaitement.

Cette figure tutélaire est parfois écrasante, sa présence m’a causé bien des troubles lorsque je travaillais à l’écriture de Petit Blanc, courant 2015. Il y avait ce roman que j’avais en moi depuis deux ans et que je voulais écrire à tout prix, et en regard ces quelques pages du Voyage au bout de la nuit où il était question de l’Afrique, d’une colonie où le héros « tente sa chance » et échoue, bientôt rejeté sur l’Atlantique et vers New York, alors qu’il est au bord de la mort. Dans les moments de doute, je me disais « pourquoi écrire en un roman des choses que Céline a dites mieux que moi, et en un seul chapitre ? » Mais bien sûr, je noircissais le tableau et oubliais la réalité du roman : tout a toujours déjà été dit en littérature, le plus important est la manière dont on le dit.

« Ça serait pourtant pas si bête s’il y avait quelque chose pour distinguer les bons des méchants. »

Ce chapitre du Voyage dont je parle est probablement le morceau de littérature qui m’émeut le plus, je l’ai lu des dizaines de fois et continue de frissonner lorsque j’y retourne. Le héros,  débarqué dans la brousse africaine, se retrouve à la colle avec un sergent colonial, Alcide, homme sans envergure, magouilleur et secret, archétype du « petit » que Céline critique vertement. Seulement voilà, le héros finit par découvrir que l’homme qu’il regardait de haut tout ce temps s’évertuait à magouiller, détourner, calculer dans le seul but de nourrir une nièce restée en métropole, et dont il a la charge. Le sergent Alcide, anomalie scénaristique au sein d’un roman très sombre, désespéré, symbolise une forme d’espoir en l’humanité. J’invite les curieux à écouter l’extrait, lu ci-dessous sur YouTube.

J’ai choisi, en hommage à Céline et à cette scène qui m’a tant marqué, d’intégrer le personnage du sergent Alcide à mon roman Petit Blanc. Mais mon Alcide est à bien des égards l’opposé de l’Alcide de Céline. Là où le sien est intelligent, calculateur et discret, le mien montre des signes de folie, il est une sorte de chapelier fou, et s’enorgueillit bruyamment des bienfaits qu’il prodigue à sa petite nièce restée en France, comme un nanti investi dans les œuvres caritatives qui rappellerait à tout propos sa générosité. En ce sens, mon Alcide me paraît beaucoup plus humain que le personnage lumineux de Céline, dans ses failles et les déceptions qu’il provoque. Un personnage comme mon héros en rencontre tant, au long de sa lente descente aux enfers…

Petit Blanc – Nicolas Cartelet
Parution le 4 septembre 2017
176 pages, 18,00 €
5,99 € au format numérique
Voir le titre sur le site de l’éditeur

Petit Blanc – Le port, l’alcool

C’était bientôt le soir quand je sortis sur la place de terre battue, aux pieds des bureaux administratifs. Je repartais bredouille, encore, c’est-à-dire désœuvré, surtout à cette heure où les gars terminaient le service à la mine. Il fallut donc choisir, entre : regagner ma hutte, très excentrée, presque dans la forêt, l’une des dernières construites à ce qu’on m’avait dit – et presque aussitôt libérée par le couple qui m’avait précédé, emporté par la maladie cinq jours avant mon arrivée ; regagner cette tombe de paille encore chaude, donc, ou bien descendre vers le port, à deux rues d’ici, une légère pente et puis les pontons de bois où s’alignaient les bistrots. À vrai dire ce choix-là fut vite fait. J’avais remarqué, bien que je fusse ici depuis seulement dix jours, qu’imperceptiblement, mais sûrement, ce choix-là, celui du port, était de plus en plus facile à faire. C’était presque doux, et c’était bien là la seule douceur que je ressentais encore, de me laisser porter par cette évidence : le port, bien sûr. Le port et ses bistrots. Mes jambes avaient pris le devant et m’entraînèrent dans la bonne direction avant même que j’eus formalisé mon choix dans mon esprit. Vaillant comme un soldat au son de la trompette, je battis la poussière d’un pas léger. En réalité, je traînais péniblement les pieds, incapable déjà de porter ma carcasse imbibée, épuisée – mais enfin l’enthousiasme qui m’animait à l’idée du port me fit voir les choses en rose ; pour moi c’était clair, c’était net : je gambadais comme un soldat au son de la trompette.

Le second choix à faire me demanda bien plus de concentration. Il y avait deux troquets à la hauteur de ma bourse, sur le port. Ils étaient les plus minables de tous évidemment, mais à mon niveau d’indigence ces choses-là ne comptaient plus, les autres bistrots je ne les voyais même plus, l’espace où j’étais encore capable de me projeter se limitait à ces deux enseignes, et donc à ce simple choix : L’Homme nouveau ou Le Comptoir de Djaba. Rien d’autre n’existait. J’avais une préférence pour Le Comptoir, parce qu’il était tenu par un Auvergnat, un rouquin qui suait et qui gueulait fort, mais qui m’avait à la bonne et rajoutait parfois un petit verre en fin de service, « le cadeau de la maison ». C’était un brave commerçant qui m’écoutait pleurer sur mon sort sans jamais se lasser et concluait invariablement ses conseils par l’injonction à boire : « Allons bon, Villeneuve, ne vous laissez pas abattre : un dernier pour la route ! » En somme il me vidait les poches tout à fait cordialement, ce dont j’avais précisément besoin. Seulement voilà, ma dernière percée dans son bar, deux soirs en arrière, nous avait laissés comme en froid, le rouquin et moi. Je lui avais cassé deux verres et brisé un tabouret, de colère face à l’injustice qui m’avait accablé. Le tabouret, ce gredin, ne s’était pas brisé tout seul, il avait eu la mauvaise inspiration d’emporter avec lui les côtes d’un grand gaillard, un mineur qui avait ricané au souvenir de ma fille. Moi qui avais toujours été doux, inoffensif de l’avis de tous, le deuil et l’alcool me découvraient violent ; je devenais ingérable. La bagarre ensuite avait dégénéré, on avait dû appeler les gens d’armes, on m’avait traîné au-dehors à grands cris, on m’avait raccompagné chez moi. Peut-être donc, me disais-je en gambadant, était-il plus prudent d’éviter Le Comptoir de Djaba, du moins pour quelques jours. Oui. L’Homme nouveau ferait très bien l’affaire, et puis les gars y étaient sympas, surtout les bûcherons et leurs histoires incroyables de la brousse. Le patron me parlait peu, mais je crois qu’il soupçonnait ma préférence pour le concurrent du Comptoir : peut-être, me voyant mieux disposé à boire son rhum, me ferait-il une ristourne sur la note, pour me fidéliser ? Oui, c’était tout à fait possible, l’idée me plaisait bien. Il me rincerait à l’œil, moi Albert, pour m’arracher au rouquin ! Déjà ses libéralités me donnaient des ailes, et comme je dévalais l’ultime ruelle avant le port je me vis sublime, loin des soucis : je caressais l’espoir de devenir le meilleur client de tout Fort-Djaba, celui qu’on attendrait, celui qu’on espérerait. Comment, Albert ne vient pas boire, ce soir ? Alors on ferme tout. C’en serait une sacrément bonne, de gloire, pour le petit Villeneuve !

Petit Blanc – Nicolas Cartelet
Parution le 4 septembre 2017
176 pages, 18,00 €
5,99 € au format numérique
Voir le titre sur le site de l’éditeur