Les deux étoiles

Je venais donc d’ouvrir le petit paquet rayé noir et or que m’avait chaleureusement tendu ma belle-mère, me souhaitant bon anniversaire dans un rire mêlé de joie et de fierté. J’étais ému, les cadeaux qu’on n’attend pas ont toujours quelque chose de spécial, et celui-ci plus encore que les autres, qui semblait me délivrer ce message, ce bon d’entrée dans le cercle de ma belle-famille : par ce cadeau, on me signifiait que j’étais désormais l’un des leurs. À l’intérieur, soigneusement plié, m’attendait un maillot flambant neuf de l’équipe de France, dans son joli dégradé de bleu. Je le contemplai quelques instants en silence, abasourdi – les gens souriaient, riaient autour de moi. Ma belle-mère me savait un fervent supporter des Bleus, et avait fomenté ce coup de longue date, avec la complicité de ma petite amie. Et c’est alors, comme je sentais qu’on attendait ma réaction, que je fis violence à ma réserve naturelle et sortis brusquement de ma chaise ; il y avait un enthousiasme, une légéreté dans l’air, et je me crus autorisé à entreprendre ce geste fou, me jetant dans le giron de ma belle-mère pour lui adresser, avec toute la fougue dont j’étais capable, une formidable gifle qui laissa sa joue gauche rose d’incompréhension, et retentit longtemps dans le silence éberlué des convives – car j’avais remarqué dès le premier regard, on ne me la fait pas, à moi, que ce maillot acheté trop tôt ne comptait qu’une étoile à la poitrine.

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Le choc

J’ai parcouru les rues à la recherche de la foule, je voulais suivre les drapeaux, embrasser la liesse populaire. En vain. J’ai traversé des carrefours, espérant y trouver des embouteillages, des fumigènes, des klaxons et des pétards. Même des énergumènes juchés sur les toits des voitures m’auraient fait plaisir. Mais rien, personne. Les odeurs de grillade, les chants de la victoire, la fumée des cigarettes, envolés.
Oui, il semble bien que l’éclatante victoire du Paris Football Club face à l’AS Nancy Lorraine (sur le score de 2 à 0, s’il vous plaît), dans ce choc de la deuxième journée de Ligue 2, soit passée parfaitement inaperçue.

Travail et frustration

Avant de s’éteindre, ce vieil écrivain s’était engagé à transmettre tout ce qu’il savait du métier à un tout jeune auteur. « La leçon n°1, c’est le travail » lui apprit-il dès leur première rencontre. Alors il le fit travailler, quotidiennement, lui imposant des plages d’écriture longues de plusieurs heures, qui duraient parfois jusque tard dans la nuit, et ce pendant des semaines, des mois, peut-être des années. Le jeune écrivain écrivait, sans relâche et sans jamais se plaindre, persuadé qu’il était d’être entre les mains du meilleur, et que le texte qu’il voyait grandir sous ses doigts obtiendrait un jour quelque succès. Le vieil écrivain, lui, se contentait d’attendre, sans mots et sans jamais s’aventurer par-dessus l’épaule de son élève — il laissait mûrir le fruit. Ainsi passait le temps.
Vint le jour, inévitable, où le jeune écrivain fut parvenu au terme de son travail. Il se présenta fébrilement dans le bureau de son mentor, tenant entre ses bras l’épais volume — 800 pages A4, tout de même — qu’il venait de faire imprimer et relier. Le vieil écrivain acquiesça, comprenant ce qu’on attendait de lui. Il fit rebondir le manuscrit sur ses genoux, en jaugea la taille, soupira longuement… Il dégagea négligemment la page de titre et entreprit de lire le premier feuillet du roman, qu’il jugea passable, au mieux. Puis il ouvrit le manuscrit en son milieu ou à peu près, et recommença — cette fois, il fut carrément agacé par la façon dont s’exprimait cette femme, Martha, et par l’incohérence entre ses mots et le caractère qu’il lui prêtait. Cependant, l’écrivaillon était resté suspendu à ses lèvres. « La leçon n°2, c’est la frustration » déclara le vieil homme. Il referma le livre et secoua vivement la tête, de gauche à droite, avant de le laisser tomber à ses pieds, où était une corbeille à papier. Le livre gondola dans un bruissement de sac poubelle.
« Affreusement mauvais, trancha-t-il sous le regard ahuri de son élève. Retente ta chance avec une autre idée. Quelque chose d’un peu moins… ou peut-être d’un peu plus… »
Il mourut sur ces mots, foudroyé par deux certitudes conjointes, celle de l’infarctus qui couvait sous son cœur, et celle du travail accompli, car il venait d’inculquer à ce jeune écrivain tout ce qu’il y avait à savoir, au fond, pour continuer d’écrire ; travail et frustration.

© photo Brandi Redd

Journal de l’ennui.

Journal de l’ennui. Jour 7 (ou 70, ou 7000).
Le quotidien s’épaissit, le temps coagule. Ralentit. Les non-événements d’hier sont désormais de petits phares qui jalonnent et illuminent la journée. J’en suis à repousser l’heure de la douche, ce grand rendez-vous du matin, par peur de la longue et morne attente qui lui succédera, jusqu’au repas de midi. Ne surtout pas gâcher ce précieux sursaut sur l’électrocardiogramme de l’ennui. Le repousser, le repousser encore un peu…
« Comment, vous n’avez toujours pas pris votre douche ? »
Elle a surgi sans crier gare, sans frapper — les portes ici sont grandes ouvertes sur l’intimité. Je sursaute et m’excuse, et bredouille, et renonce. La gardienne de l’ennui se retire, satisfaite, et va cocher quelque registre de l’ennui où sont recensés les cadavres — mission accomplie. J’attrape mon savon et ma serviette.

Les affaires

Depuis l’hôpital où je me retrouve coincé pour une période encore indéterminée, je me permets de vous dire que l’affaire Benalla, eh bien, les gens s’en fichent royalement ; on lui préfère de loin le mystère du vieux monsieur qui courait tout nu dans les couloirs, le cas sordide des fenêtres qu’on avait oublié de fermer avant la tempête, ou encore l’effrayante histoire de l’ascenseur qui tombait en panne un voyage sur deux.

© photo Nevin Ruttanaboonta.

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Trois jours à l’hôpital

Au téléphone — je ne le vois pas, je ne peux que l’entendre depuis ma chambre — un homme hurle à son père que tout est de sa faute, que c’est à cause de lui s’il est là, à cause de lui s’il souffre autant, depuis toujours. Dans le couloir, des infirmiers pouffent et imitent son accent africain. Les cris reprennent.
Des aides-soignants passent en courant devant ma chambre, ils alertent leurs collègues, « vous l’avez vu, vous l’avez vu ? » La nouvelle se répand de service en service, je finis par la reconstituer : un homme s’est enfui de l’hôpital, nu. Il se cache dans Paris.
J’attends mon tour pour un examen dans une salle d’attente clairsemée. Je surprends une conversation entre un médecin et une vieille femme. Elle s’oppose à l’opération — opération de qui, de quoi, je n’en sais rien. « Vous comprenez, explique-t-elle avec tout le sérieux du monde, nous avons déjà vu ce médecin haïtien : le problème ce sont ses démons, elle en a tout un tas, de démons. Alors votre opération, désolée, mais elle ne sert à rien. » Le médecin lui rétorque, poliment, qu’on opérera quand même.
Trois jours à l’hôpital, et déjà la matière pour cinq ou six nouveaux romans.

© photo Samuel Zeller. Lire la suite de « Trois jours à l’hôpital »

J’écrivais des romans

Plus de football. Plus de tennis. Bientôt plus de travail, les vacances approchant à grand pas. Et j’étais là, hagard, confit dans ma mollesse au creux de ce petit appartement, cherchant vaguement à m’occuper, lorsque me revint soudain ce souvenir, un peu flou d’abord, à peine la rumeur d’un sentiment enfoui de longue date, comme ces résurgences de l’enfance qu’on croit attraper au détour des rêves mais qui s’échappent, toujours : je me souvins d’une époque où, je crois, j’écrivais des romans – c’était il y a deux, peut-être trois semaines.