Nicole Kidman

J’ai écrit ce court roman dans lequel je raconte, sans filtre, comment j’ai rencontré Nicole Kidman au cours d’une improbable soirée parisienne et de quelle manière, surtout, je l’ai séduite et raccompagnée jusque dans la chambre du palace où elle était descendue. Soucieux de relater les faits au plus près de leur vérité, je consacre un chapitre entier au discours qu’elle m’a tenu le lendemain matin, faisant l’éloge de ma fougue et de mon savoir-faire dans les choses de l’amour, et me suppliant pour que j’accepte de la revoir – requête que je déclinai, bien sûr. Hélas ce livre ne pourra jamais paraître, car il me vaudrait à coup sûr un procès de Nicole, et je ne tiens pas à salir notre belle – quoique courte – passion amoureuse (car oui, je crois bien me souvenir qu’elle me parlait d’amour, au creux de la nuit). Plus triste encore, je ne pourrai jamais me vanter de cette folle histoire ; elle restera à jamais mon secret. Bah ! Tant pis.

Note : il va de soi que parfois je romance. Mais, et le lecteur averti l’aura évidemment compris, ici tout est vrai.

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Le petit soldat

Nous jouions dans la poussière, les monticules de terre en friche étaient nos montagnes et les tas de briques nos forteresses. Nous n’étions pas des enfants du tiers monde, bien au contraire, nous grandissions dans ce paysage rassurant de lotissements provinciaux qui sans arrêt enflait, alignant ses rangées de maisonnettes aux toits d’ardoise, toutes identiques, par-dessus la campagne. C’est ici, dans le terrain vague mouvant des chantiers en cours, que nous passions nos week-ends. Les amitiés y naissaient et s’y défaisaient, des amourettes y mouraient aussitôt qu’envisagées, les clans s’y affrontaient aussi, c’était la guerre tous les dimanches dans les tranchées de sable et sous la mitraille des pétards et des claque doigts. C’est pourtant pendant un cessez-le-feu que moi, petit soldat de la rue du général de Gaulle, eus à déplorer ma première blessure. Un jeune ami, bidasse lui aussi, s’était mis en tête d’ériger un mur à l’aide d’un tas de briques, et je l’y aidais du mieux que je pouvais, entassant les briques par-dessus les briques avec enthousiasme, vérifiant souvent leur alignement comme si nos vies avaient dépendu de notre ouvrage, déjà imposant. Ça n’était heureusement pas le cas, car nous fumes très tôt dépassés par l’ampleur de ce mur, qui montait bien plus haut que nos petites silhouettes lézardant au sol. Peut-être aussi avions-nous surestimé nos compétences en maçonnerie, j’en conviens avec le recul ; toujours est-il qu’une brique fut posée, la brique de trop, et que le mur s’affaissa soudain devant nous. Je ne vis pas la chose se faire, j’étais occupé alors à fouiller dans la terre pour désenfouir un rocher qui, à terme, menaçait de contrarier notre chantier. C’est seulement lorsque les débris de la coursive vinrent recouvrir ma main droite que je réalisai ce qui arrivait, hurlant d’abord de peur, puis de douleur. Je retirai mon bras, me levai, m’égosillai encore, rien n’y fit, le mal était là : c’était le pouce qui avait pris, l’ongle était resté parmi le tas de briques et dessinait encore sur ma peau, en négatif, un petit anneau de chair ensanglantée. Je crus ma fin venue, et je ne dus ma survie qu’au courage de mon jeune ami, qui me traîna seul sur la centaine de mètres qui nous séparait de l’arrière- front, et me confia aux bons soins de l’infirmière en chef – ma mère. Je n’eus droit à aucun des honneurs habituellement réservés aux blessés de guerre, on me gronda sévèrement pour mon inconséquence et je passai quinze jours un ridicule pansement Lucky Luke enroulé autour du doigt.

Et, comme je me remémore avec peine ce terrible accident, le plus douloureux à vrai dire qu’il m’ait été donné de vivre, me voilà frappé de plein fouet par ce constat, qui me console autant qu’il me glace : mon enfance fut d’un ennui.

La barbe

Hasard ou facétie de la génétique, je suis né sans poils ou presque, mais aussi impatient à l’extrême et fort peu dégourdi pour les travaux manuels. Ces trois traits constitutifs de ma personne et de mon caractère auraient pu se contenter d’une coexistence paisible, j’aurais certes traversé la vie ces trois boulets aux pieds, chacun se manifestant au gré du quotidien, qui lors d’une soirée cuir moustache (comment, c’est une fausse ?), qui dans une file d’attente de 3 h à Disneyland Paris (je te jure que je vais hurler), qui au cours d’un déménagement (retirez-lui ce marteau à tout prix !) – mais jamais, c’est heureux, tous les trois en même temps. Il existe pourtant bien un domaine dans lequel ce faisceau de tares, en apparence si éloignées les unes des autres, converge pour me rendre la vie impossible : quasi-glabre mais pas tout à fait, impulsif, maladroit, je réalise l’exploit quotidien d’être à la fois imberbe et mal rasé.

La salle de jeux

C’était une gigantesque salle de jeux au troisième étage, probablement plus grande à elle-seule que l’appartement où je vis aujourd’hui, agencée comme une salle aux trésors : de vieux Lucky Luke et des Tintin écornés habillaient la bibliothèque, le canapé et le coffre à jouets, alignés contre la mansarde, offraient de parfaits espaces où ramper pendant nos parties de cache-cache, et la table de ping-pong plantée au milieu de la pièce, eh bien, c’était le clou du spectacle, on y tapait la balle des heures durant, on s’y blessait pendant les tournantes quand nos malheureux tibias en heurtaient les pieds, on pleurait, on riait et on roulait dessous, aussi, pour faire chauffer le circuit de voitures électriques que mon cousin avait eu pour Noël – circuit qui chauffait au sens propre, le plastique devenant brûlant après une ou deux heures d’utilisation. C’est là, dans cette grande pièce sombre à la moquette grise et aux murs recouverts de posters des années 1970, témoins d’une époque où nos parents étaient encore à notre place, que mon cousin, ma sœur et moi jouions nos journées entières, dans une monotonie légère que seule interrompait, midi et soir, la clochette de ma grand-mère annonçant le repas. C’étaient les petites vacances, c’était ce quartier paisible de la banlieue rennaise, et c’était cette salle de jeux qui résumait nos existences le temps d’une semaine ou deux, quatre fois l’an. Et si l’endroit m’effrayait une fois la nuit tombée, avec ses monstres tapis dans l’ombre, il n’en reste pas moins le théâtre de mes souvenirs d’enfance les plus heureux, et à jamais l’image que j’aurai du paradis.

Les deux tiers

Étant parvenu depuis de longs mois aux deux tiers de mon prochain roman, mais me trouvant dans la situation où, touché par un mal aussi fâcheux que coriace (qu’on appelle la fainéantise), je n’écris plus, j’ai pris la décision de ne pas achever ce texte – je fais après tout ce que bon me semble, la littérature c’est la liberté. Muni des deux tiers de ce manuscrit, donc, je me suis mis en tête de trouver les deux tiers d’une maison d’édition, afin que, mis en évidence dans deux tiers des librairies françaises, les deux tiers de mon chef-d’œuvre puissent toucher deux tiers de leur public et me rapporter, à terme, les deux tiers des droits d’auteur et de la reconnaissance que je crois mériter.
Pour le moment, les éditeurs approchés m’ont accordé les deux tiers d’un oui – ce qui équivaut, hélas (la littérature se rit des mathématiques), à cent pour cent d’un non.

L’écorché vif

Fort de ce très bel infarctus survenu, s’il vous plaît, à l’âge encore vert de 28 ans, et de la délicieuse embolie pulmonaire — rien que le nom, tout un programme — qu’il annonçait, je marcherai désormais fièrement (mes bas de contention arrimés aux jambes) aux côtés de tous les écorchés vifs de la littérature, car j’aurai eu ma part, moi aussi, des souffrances morales d’un Céline, j’aurai en quelque sorte accompagné Bukowski dans les tréfonds de la misère humaine, j’aurai exploré avec Hemingway les recoins les plus sauvages, les plus brutaux de notre siècle, j’aurai enfin, eh oui, tout est permis (j’ai un mot du médecin), connu la lente et interminable déprime qui succède à la chute, à la manière d’un Melville ou d’un Poe. Je ferai précéder chacune de mes interventions publiques par un long soupir énigmatique, ainsi qu’une formule toute faite du genre « vous savez, quand on a comme moi regardé la mort en face… » et alors tous verront en moi l’artiste brut, cassé par la vie, que j’ai toujours rêvé d’être. Et ceci sans le moindre effort (tout juste un coup de fil au 15).

Les deux étoiles

Je venais donc d’ouvrir le petit paquet rayé noir et or que m’avait chaleureusement tendu ma belle-mère, me souhaitant bon anniversaire dans un rire mêlé de joie et de fierté. J’étais ému, les cadeaux qu’on n’attend pas ont toujours quelque chose de spécial, et celui-ci plus encore que les autres, qui semblait me délivrer ce message, ce bon d’entrée dans le cercle de ma belle-famille : par ce cadeau, on me signifiait que j’étais désormais l’un des leurs. À l’intérieur, soigneusement plié, m’attendait un maillot flambant neuf de l’équipe de France, dans son joli dégradé de bleu. Je le contemplai quelques instants en silence, abasourdi – les gens souriaient, riaient autour de moi. Ma belle-mère me savait un fervent supporter des Bleus, et avait fomenté ce coup de longue date, avec la complicité de ma petite amie. Et c’est alors, comme je sentais qu’on attendait ma réaction, que je fis violence à ma réserve naturelle et sortis brusquement de ma chaise ; il y avait un enthousiasme, une légéreté dans l’air, et je me crus autorisé à entreprendre ce geste fou, me jetant dans le giron de ma belle-mère pour lui adresser, avec toute la fougue dont j’étais capable, une formidable gifle qui laissa sa joue gauche rose d’incompréhension, et retentit longtemps dans le silence éberlué des convives – car j’avais remarqué dès le premier regard, on ne me la fait pas, à moi, que ce maillot acheté trop tôt ne comptait qu’une étoile à la poitrine.