Google Play, un e-libraire comme les autres ?

Pour beaucoup, la lutte économique pour le contrôle du marché du livre numérique se résume à un bête affrontement entre Amazon et Apple ; à peine les éditeurs ont-ils leur mot à dire (clin de l’œil Hachette), et les autres revendeurs, eh bien les pauvres ! ils n’ont qu’à se partager les miettes, les quelques pourcents laissés par les deux géants américains. Apparemment tirée à gros traits, cette caricature a pourtant bien des points communs avec la réalité, car oui, les plates-formes libraires dominent aujourd’hui notre marché. Sauf qu’en fait de deux géants, c’est trois qu’il faut désormais compter dans la course à l’ebook. Et le troisième aussi, tiens donc ! est américain. Je veux vous parler de Google.

Google. Un petit nouveau dans la vente de livres numériques, mais sûrement pas un bleu en ce qui concerne l’environnement web. Encore que nouveau, pas tant que ça à bien y regarder : depuis l’été 2012 déjà, Google Play propose via son site Internet et son application la vente d’ebooks sur le marché français. Il faut dire que contrairement à nombre de ses concurrents (Apple mis à part), Google ne partait pas de rien au moment de lancer son offre. Véritablement incontournable pour tout utilisateur de produit / de contenu numérique, la franchise américaine a bénéficié de son renom et du vecteur Google Play, rattaché à Android et donc présent sur à peu près toutes les tablettes et tous les smartphones qui échappent encore à la Pomme (oui, il en reste. Un bon paquet même).

Malgré ce lancement en fanfare, Google a été largement sous-estimé depuis deux ans, dès qu’il s’est agi d’analyser le marché de l’ebook. La focalisation sur l’essor d’Amazon et d’Apple lui a presque permis de passer inaperçu, agent tranquille, bonhomme même, de nos lectures numériques. Pour ma part, je suis très étonné de cet « oubli », car je vois chaque jour, à l’échelle de mon entreprise, les chiffres et la dynamique dans laquelle est entraîné Google. Le moins que l’on puisse dire est que ces résultats n’ont rien de « petits ». Depuis un an et sans discontinuer, les ventes sur Google Play représentent environ 25% du chiffre d’affaires numérique de ma maison d’édition, soit davantage qu’Amazon et bien au-delà des résultats d’Apple.

Bien sûr, ceux qui me connaissent savent que ces chiffres se rapportent à la littérature érotique, marché de niche où Apple s’est volontairement placé en retrait (censure excessive et systématique sur certaines collections). On comprend dès lors que Google s’est contenté de « manger » l’espace laissé par la Pomme. Mais cet espace aurait pu, tout aussi bien, être récupéré par Amazon ! Les résultats analysés portent sur des sommes importantes et se vérifient sur la durée (NumérikLivres l’a encore confirmé récemment), il ne faut donc pas voir dans cet essor un phénomène marginal : pour moi, Google est appelé à grossir et à se maintenir au sommet du marché de l’ebook. Indéniablement, il est un acteur à prendre au sérieux.

Mais alors, c’est quoi, le modèle Google ? me demanderez-vous. La plate-forme est-elle différente de ses concurrents ? Oui ! ai-je envie de répondre à brûle-pourpoint, et pour la simple raison que j’évoquais plus haut : contrairement à Apple, Google ne censure pas les contenus jugés érotiques ou inappropriés. J’en profite pour ajouter Amazon au panier des libraires puritains : on a fait tout un flanc des couvertures retoquées par Apple, mais Amazon mène peu ou prou la même politique d’épuration de la boutique (physique et numérique) depuis fin 2013, en bridant notamment les recherches sur la boutique générale – concrètement, certains titres sont devenus introuvables, même en tapant leur nom, depuis la page d’accueil.

En apparence donc, Google se pose en acteur libertaire, là où ses compatriotes se crispent depuis quelque temps, en dépit même de leurs intérêts économiques. Je reste toutefois prudent quant à l’évolution à venir de la boutique Google Play. Il n’aura pas échappé aux spécialistes du référencement – dont je ne suis pas, mais je sais m’entourer ! – que le moteur de recherche Google a mené récemment une politique de sous-référencement des contenus érotico-pornographiques (ou jugés comme tels). On peut donc imaginer, à terme, des attitudes semblables à celles d’Amazon du côté de Google (on ouvre les vannes dans un premier temps, puis on panique et on ferme tout). Prudence, donc…

D’un point de vue contractuel, aussi, Google s’est dès l’abord fait remarquer pour ses exigences « hors normes » par rapport aux pratiques habituelles du marché. Là où Amazon se contente de 30% de remise sur les livres numériques vendus sur sa plate-forme, Google réclame entre 40 et 50%, et se montre inflexible devant les tentatives de négociation des éditeurs et distributeurs immatériels. Dans de nombreux cas, cette position a débouché sur une impasse, puisque une partie des éditeurs francophones a refusé de signer dans de telles conditions. Encore aujourd’hui, l’ensemble du catalogue diffusé et distribué par Immatériel est introuvable sur Google Play (sauf quand les éditeurs ont choisi de contracter en direct). In fine, il en résulte une offre diminuée par rapport à ce que propose la concurrence (et je ne compte pas tout le catalogue autoédité exclusivement chez Amazon). Pour autant, le cador de la recherche Internet ne semble pas vouloir évoluer : la situation est bloquée depuis plus de deux ans.

Au-delà de ces querelles de comptables, Google Play se démarque par un environnement somme toute original. Sa boutique détonne par son apparente simplicité : très épurée, elle se contente d’une mosaïque de couvertures et d’emplacements textuels minimalistes. Même les rubriques nouveautés et promotions sont réduites au strict minimum. Je saluerai toutefois l’initiative d’agglomération des avis d’internautes, récupérés depuis de nombreux sites Internet (chaque référence présente ainsi un maximum de commentaires clients). Cette épuration graphique et structurelle n’est pourtant que l’arbre qui cache la forêt Google, et sa logique diabolique d’agrégation de contenus. En effet, si la plate-forme Google Play est simpliste, c’est qu’elle n’assure pas le dixième des « animations » habituellement assumées par les librairies en ligne. Concrètement, lorsque mon entreprise lance une opération marketing en partenariat avec son diffuseur, elle est répercutée chez Amazon, La Fnac et les autres, mais jamais chez Google. De la même manière, là où Amazon tente depuis peu d’offrir une « expérience libraire » à ses internautes (notons que La Fnac, grande retardataire devant l’éternel, effectue le chemin exactement inverse…), Google n’éditorialise rien ; la vérité, c’est qu’il n’en a aucunement l’intention. La vérité, c’est qu’il n’a aucunement l’intention de se comporter en libraire (même avec tous les guillemets possibles placés autour du mot libraire).

Encore cette intuition, largement partagée par les éditeurs avec qui je discute, est-elle vérifiée par l’analyse des ventes de ma maison d’édition. Contrairement à l’ensemble des librairies en ligne, la courbe des résultats Google est absolument indifférente aux mécanismes promotionnels, aux campagnes marketing et communication, aux sursauts du marché induits par tous événements extérieurs… Au contraire, la seule manière de maintenir le chiffre Google semble être d’abreuver sa plate-forme de nouveautés, encore et toujours, et de casser les prix en face de la concurrence. En réalité, il s’agit de la même logique de référencement qui s’impose aux blogueurs souhaitant apparaître en pôle position sur le moteur de recherche de notre ami Google. Tiens donc, Google, encore lui ! C’est peut-être davantage qu’une intuition, en fin de compte : la plate-forme Google Play n’a pas pour vocation de devenir une plate-forme libraire, mais un simple outil permettant au géant américain de nourrir encore son moteur de recherche en y agrégeant du contenu – « en y récupérant de la propriété intellectuelle », pour citer le fondateur d’un célèbre diffuseur numérique. Règne de la nouveauté, combat à mort pour capter le lecteur… Simple manifestation paroxystique de ce que devient, de plus en plus,  le marché du livre ? En fait, tout pousse la littérature à devenir un produit comme un autre. Google l’a peut-être mieux intégré que les autres. Tout simplement.

On l’aura compris, Google semble être un acteur à part sur le marché du numérique, tout simplement parce qu’il poursuit des objectifs différents de ceux de la concurrence. Reste à savoir quelle attitude opposer à cette entreprise, en tant qu’auteur ou éditeur. Faut-il combattre Google ? Négocier un fléchissement du géant ? Jouer le jeu en tirant profit des avantages de la plate-forme ? M’est avis qu’il n’est pas inutile de voir émerger un nouvel adversaire en face des éternels Amazon et Apple, à condition bien sûr que ces acteurs s’affrontent pour le bien des producteurs et des consommateurs du livre (ne m’en veuillez pas de parler leur langue, c’est voulu). Pour autant, il me paraît indispensable de garder l’œil ouvert : je suis pour un partenariat avec tous les acteurs du livre, sans exception. Encore faut-ils qu’ils aient pour réelle ambition d’être acteurs du livre. Car elle est là, la question essentielle : Google s’intéresse-t-il au livre ?

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Quelle valeur pour l’immatériel ? Le cas du livre numérique

On est tous un peu les mêmes : l’inspiration, on la trouve en flânant à droite et à gauche, sur Twitter et ailleurs. Cette fois, c’est plus qu’une inspiration que m’a insufflé le débat dont je m’en vais vous parler, c’est quasiment un souffle divin dont je ressens encore les effets, vingt-quatre heures après le choc (j’exagère, moi ?). À l’origine de cette révélation, un billet de Jean-François Gayrard (NumérikLivres) sur le partage des biens immatériels à l’heure du numérique — partage qu’il juge indélicat. En réponse, un article de Neil Jomunsi, qui défend le droit des lecteurs à disposer des fichiers achetés comme bon leur semble, quand bien même l’envie leur prendrait de les disséminer jusqu’aux confins de la galaxie.

Le billet de J.-F. Gayrard m’a tout bonnement électrisé car il m’a fait apparaître un point sur lequel je n’avais pas réfléchi jusqu’alors : partager un bien immatériel, c’est nécessairement différent du partage d’un objet physique. Plus généralement, en posant la question de la nature de l’ebook, l’auteur pose la question de sa valeur ; sa valeur affective, bien sûr, mais aussi sa valeur marchande. En fait, J.-F. Gayrard interroge la place du livre numérique dans le marché du livre ; il interroge la manière de le vendre et de le diffuser ; il interroge les formes et les évolutions de son marché.

Comme je l’ai fait moi-même, laissez-vous, à votre tour, guider par le fil de ces interrogations : partons de cette question du partage, révéré ou condamné selon les partis, et voyons si nous pouvons réconcilier nos deux blogueurs en extrayant de leurs propos des constats communs. Faut-il le préciser, je considérerai ici l’ebook en tant qu’objet, c’est-à-dire en tant que fichier numérique, et écarterai de fait la question de la valeur du contenu, notion toute subjective et trop souvent amalgamée aux problématiques du conteneur. Ce qui change, avec le numérique, c’est la nature du support, pas celle du texte !

Réseaux et circulation

J’aimerais d’abord, si vous le voulez bien, que nous imaginions un monde sans DRM. Nous y reviendrons, je vous rassure (on y revient toujours…), mais ces protections ne sont pas intrinsèques à l’ebook et ont été imaginées a posteriori de l’aventure numérique ; laissons-les de côté pour quelques paragraphes. L’ebook, donc, est dans son fondement un fichier comme les autres, simple compilation de pages HTML. Remarquons d’emblée qu’il a été pensé et construit avec les outils du web, et ce pour une raison évidente : le livre numérique est intimement lié au réseau et au flux, puisqu’il a vocation à être dupliqué / transféré de machine en machine. Le web est l’environnement de prédilection du pure player, c’est là qu’il y communique à propos de ses publications ; c’est aussi là, accessoirement, qu’il vend sa production.

Vous conviendrez qu’il est aujourd’hui naturel pour un fichier de circuler dans les méandres du réseau. Partout où nous portons les yeux sur la toile, des millions de fichiers circulent en continu (images, textes, vidéos…). Constamment connecté, le lecteur d’un ebook libéré de toute DRM est dans la capacité technique de diffuser à son tour, et dans des proportions industrielles s’il le souhaite, le fichier qu’il a préalablement acheté. Cette liberté — certains diront ce droit — est farouchement défendue par le mouvement anti-DRM. L’argument est clair : si l’on a acheté un document, l’on est en droit d’en faire ce que l’on veut, tout comme l’on jouit pleinement de la possession d’un livre papier après l’avoir acheté.

Sur ce point, l’article de J.-F. Gayrard est lumineux en ce qu’il pointe du doigt une différence fondamentale entre le transfert d’un livre papier et celui d’un livre numérique : le transfert d’un ebook, justement, n’en est plus vraiment un. Il s’agit en réalité d’une duplication. Vous avez aimé un livre numérique et vous voulez en faire profiter votre grand-oncle ? Pas de problème, vous en réalisez une copie et la lui transmettez dans l’instant. Ce qui est nouveau, avec le numérique, c’est que l’éditeur du contenu ne maîtrise plus le flux de ses produits. Hier, lorsqu’on tirait 1500 exemplaires d’un livre, il y avait de fortes chances qu’on n’en retrouve pas 2500 sur le marché (la contrefaçon, c’est marginal et ça coûte cher). Aujourd’hui, l’ebook produit en un exemplaire unique peut être copié / transféré / échangé des millions de fois sans que l’éditeur en contrôle la production.

Il est important d’avoir cette évolution à l’esprit : là où le livre papier constituait une rareté, le numérique est synonyme d’abondance. J’hésiterai tout de même à suivre Gayrard en affirmant que le transfert d’un ebook ne constitue plus un don ; l’anthropologie a montré que l’acte de don était autant formé par le geste que par le transfert de l’objet. Avec le numérique, le geste reste : il y a toujours celui qui met le fichier à disposition d’un tiers, et le tiers qui le reçoit. Le transfert, par contre, est annihilé par l’essence même du numérique : le don asymétrique mis en lumière par Marcel Mauss (pour qui tout don est asymétrique) s’appuie sur le transfert de l’objet. Plus l’objet « abandonné » par le donateur est précieux, plus le donataire est obligé par le don ; ainsi se construisent les hiérarchies sociales depuis la nuit des temps. Dès lors que le transfert n’existe plus (la duplication permettant au donateur de conserver l’objet initial), le don asymétrique disparaît.

Voilà qui devrait réjouir les partisans les plus farouches du partage libre : en plus de favoriser la diffusion égalitaire des textes, la duplication numérique efface l’asymétrie du don primitif. Cette évolution a ses conséquences : la duplication potentiellement infinie des fichiers crée un Internet où, potentiellement, tout le monde (c’est-à-dire 7 milliards d’humains) peut posséder le même fichier. Dans les faits, cela n’arrivera évidemment pas, mais le simple potentiel de « partage maximal » rend l’ebook universel. Ce n’est pas la possibilité de posséder ou non un fichier qui discrimine les individus, mais la possibilité de posséder ou non le support (et l’électricité) de lecture (ordinateur, tablette, liseuse, smartphone). Une fois libérés des contraintes techniques, nous sommes tous égaux devant un fichier numérique sans DRM.

Ce point central n’est pas sans contrepartie. Puisqu’il est ici question de la valeur du livre dématérialisé, il convient de remarquer qu’avec un fichier potentiellement accessible à tous, les règles de l’offre et de la demande demeurent inopérantes. Si l’offre est potentiellement universelle (en somme, si tout le monde peut posséder la même chose), la valeur marchande du bien disparaît nécessairement. Je veux dire par là que le fichier numérique en lui-même n’a pas ou très peu de valeur. Le premier donateur ayant conservé l’ebook en le dupliquant, il a vidé l’objet donné de sa valeur capitalistique. La conclusion est logique : l’abondance du numérique plaide naturellement pour un faible coût des fichiers à la vente (sur ce point, Neil Jomunsi et J.-F. Gayrard seront certainement d’accord).

Mais alors, si la valeur de l’immatériel n’est pas dans le fichier, où peut-elle bien se situer ? J’y viens, pas d’impatience.

Le partage efficace : de l’homme à la plateforme

Dans un récent article, j’expliquais combien, à l’heure du numérique, les métadonnées devenaient vitales pour les auteurs et leurs éditeurs. Le texte seul, non balisé, n’a aucune valeur car il se perd inévitablement dans les méandres d’Internet. En un mot, il devient invisible. Et quoi de moins précieux que quelque chose d’invisible, par essence non palpable et surtout non quantifiable ?

Ce qui, aujourd’hui, donne au fichier ePub sa valeur, c’est l’ensemble des mécanismes lui permettant de trouver ses lecteurs. Ces mécanismes sont entièrement (ou presque) construits sur l’analyse de ses métadonnées, d’où l’intérêt de les affiner au maximum. Aujourd’hui, un ebook a de la valeur dès lors qu’il est connecté au réseau et trouvable par l’acheteur. Ce n’est donc pas l’objet en lui-même mais l’ordonnancement en catégories des millions de livres disponibles qui les rend « valeureux ». Cet ordonnancement peut-être fait selon deux méthodes ; chacune, à sa manière, sert la lecture numérique : d’une part, la curation ; de l’autre, l’exhaustivité.

La curation, c’est le tri et la diffusion du contenu jugé pertinent. Sur le marché de l’ebook, cette action est effectuée par les journalistes / blogueurs, mais aussi directement par les éditeurs. Un éditeur tel que Walrus, c’est un éditeur qui sélectionne et propose une partie de la création des auteurs francophones à ses lecteurs ; ceux-là, lorsqu’ils sont fidélisés, font confiance à Walrus et achètent ce qu’il propose avec sérénité. L’ebook a gagné en valeur puisqu’il s’inscrit dans une ligne éditoriale claire, elle-même issue d’un processus de curation (et, bien sûr, d’un travail éditorial).

L’exhaustivité, c’est la capacité à rassembler en un point l’ensemble de l’offre numérique disponible. Je pense évidemment aux plateformes de vente en ligne telles qu’Amazon, ePagine ou Immatériel, dont le projet est de vendre TOUT ce que l’édition / l’autopublication offrent, dans TOUS les domaines de la littérature. C’est là, je le crois, que se trouve l’origine du succès de ces plateformes. Dans un marché où la capacité à faire le lien entre le livre et son lecteur fonde la valeur du produit, c’est la possibilité de partager le plus efficacement possible les fichiers numériques qui crée les conditions d’un succès : logiquement, la monstrueuse machine qu’est Amazon est bien plus efficace que l’homme et fédère un nombre de lecteurs toujours croissant, assurés qu’ils sont de trouver tout ce dont ils ont besoin chez le géant américain. Plus Amazon partage les fichiers, plus le trafic est important, et on connaît la chanson : à l’heure du réseau numérique, le trafic, c’est de l’or. Dès lors, il est presque naturel de voir ces acteurs triompher, d’autant que la grande majorité de l’offre numérique y est quasiment gratuite (voir le coin autopublication pour s’en faire une idée). Encore une fois, la valeur n’est pas dans le fichier mais dans sa catégorisation.

Deux logiques ont été mises au jour : le caractère volatil de l’ebook et l’absence de valeur intrinsèque du fichier numérique. Il semble néanmoins — et sur ce point l’article de Gayrard est assez juste — qu’une large partie de la profession littéraire ait mal compris, ou tout simplement méprisé ces deux réalités. La raison, le fondateur de Numériklivres l’a pointée du doigt : on a voulu, et on continue à vouloir vendre le livre dématérialisé comme un bien matériel. Tragique écueil.

Retour aux DRM

Malgré les évolutions fondamentales induites par la révolution numérique, la chaîne du livre n’a, dans ses fondements, pas été bouleversée. C’est que l’édition dans son ensemble, et les réseaux de diffusion / distribution qui coopèrent avec elle, ne souhaitaient pas voir leurs assises centenaires remises en cause du jour au lendemain. On a préféré, au contraire, conserver le modèle de la commercialisation papier, modèle rassurant en ce qu’il a déjà fixé les revenus et les tâches de chacun. Qu’il ne corresponde plus à la réalité du marché actuel était, dans le fond, tout à fait secondaire.

Très tôt après l’apparition de l’ebook, l’aspect « ouvert » du fichier ePub a posé problème aux tenants de l’industrie littéraire. Un fichier, contrairement à un livre papier, ça s’échange sans difficultés. Là ont été décidées les premières mesures visant à empêcher le partage incontrôlé des ebooks : on a cherché, en somme, à reproduire les conditions du marché du papier ; on a cherché, en somme, à reproduire les conditions de vente d’un bien matériel. Les DRM sont une tentative de s’assurer que chaque fichier lu aura été effectivement payé ; il s’agit également d’un moyen de contrôler le flux, en limitant le nombre de copies d’un livre. En trois lettres, D R M, sont enterrés les deux principes du numérique, tels que présentés ci-dessus : abondance (synonyme de perte de valeur individuelle) et volatilité des fichiers (synonyme de partage total).

Il me semble, au regard de tout ce qui vient d’être dit, que cette entreprise des DRM est tout à fait insatisfaisante et vouée à l’échec, en ce qu’elle reproduit artificiellement le marché du papier — elle est artificielle car elle va littéralement contre la nature du numérique. En cela, encore une fois, J.-F. Gayrard et Neil Jomunsi ne peuvent qu’être d’accord ; les DRM sont une solution nécessairement éphémère au regard des évolutions informatiques. Elles sont une solution à contre-temps, dictée par l’observation / la reproduction du passé, et pas par une attention portée au futur. Or le futur, c’est le réseau, la circulation, le trafic de masse. Pas le blocage des fichiers (ainsi, par exemple, le récent engagement des gouvernements mondiaux en faveur de l’open source).

À cette tentative technique d’empêcher le partage généralisé, Gayrard répond par une solution très différente dans la forme mais assez proche dans l’intention (annihiler la diffusion gratuite) : la promotion d’un civisme littéraire. En éduquant les consommateurs aux pratiques numériques, il s’agit de leur inculquer la différence entre un bien matériel et un bien immatériel, qui lui ne se prête pas, eu égard à son aspect volatil et à son faible coût. Il s’agit, en quelque sorte, de substituer aux DRM physiques, encombrants et contre-productifs, des DRM moraux dictés par l’interdit social. Mais cette idée n’est-elle pas condamnée à se heurter, à son tour, à la nature du numérique ? Le « lecteur-citoyen » est-il une réalité ou une utopie ? J’avoue mon ignorance : je n’ai pas la réponse.

Je terminerai par quelques pistes de prospective numérique. Il semble que la course aux DRM ait encore quelques années d’espérance de vie devant elle. Si l’on pousse la logique du contrôle des fichiers jusqu’au bout, la plus efficace des solutions reste encore de ne pas confier le fichier au consommateur. En ne vendant plus le livre mais simplement « la location du contenu », l’industrie littéraire s’assure un non-partage (ou, s’il a lieu, un partage très marginal) des livres numériques. J’ai beau être profondément opposé à cette idée, j’admets qu’elle a le mérite d’être sans ambiguïtés (les intentions sont annoncées dès l’abord) et, surtout, qu’elle a un gros potentiel d’épanouissement puisqu’elle contenterait une large part des éditeurs. Preuve en est la multiplication, depuis quelque temps, des annonces concernant les offres de lecture en streaming.

Reste à savoir si le lecteur appréciera. Car en définitive, c’est lui qui fait la loi du marché. Enfin, je crois.

DRM et watermarking : un gravillon dans la mer

J’aurais aimé jeter un pavé dans la mare, écrire quelque chose d’inédit, de fort, de profond. Hélas, j’entame ce billet en sachant qu’il ne sera qu’un gravillon dans la mer, une poussière au milieu du désert où s’affrontent, inlassablement, deux armées : à droite, l’étendard de la protection des fichiers ; à gauche, le pavillon de la liberté de circulation (le placement des belligérants a été décidé au hasard).

Ce billet sera un gravillon dans la mer parce qu’aujourd’hui, il me paraît difficile d’avancer efficacement sur le terrain des DRM. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, jusqu’à présent, je ne me suis jamais exprimé sur la question : très vite (trop vite), le débat se tarit et l’on en vient à répéter les mêmes poncifs qui inondent la toile sans que rien ne bouge.

Car la question des DRM est clivante : trop clivante, en fait. Quand les uns aimeraient que chaque fichier lu ait été au préalable payé, les autres voudraient un Internet parfaitement libre, où un fichier passerait de main en main sans que les acteurs de l’échange ne tombent dans l’illégalité. De part et d’autre, les arguments sont clairs et, il faut l’admettre, compréhensibles. Les défenseurs des DRM estiment que chaque fichier partagé constitue un manque à gagner dans un marché qui, déjà compliqué, risquerait de ne pas se relever de ces échanges gratuits, surtout s’ils venaient à se multiplier. Les opposants aux DRM, eux, estiment au contraire que la libre circulation des fichiers numériques, en plus d’être naturelle, favorise le partage et donc la publicité d’un contenu : in fine, cette libre circulation devrait donc favoriser les revenus de l’éditeur / de l’auteur concernés.

Vous l’aurez compris, ce sont deux visions du numérique et de son marché qui s’affrontent, pratiquement irréconciliables. À bien y réfléchir, elles sont irréconciliables dès l’abord, pour la simple raison que les deux partis en jeu ne sont pas égaux dans la discussion. La plupart des gros éditeurs francophones et les deux plus grosses plateformes de vente de livres numériques (Apple / Amazon, qui écrasent le marché) utilisent et défendent les DRM (et les formats propriétaires pour ce qui est d’Apple et d’Amazon, mais aussi de Fnac/Kobo). Les voix dissonantes, elles, s’élèvent de la plèbe, de la masse des petits éditeurs et des lecteurs engagés dans la révolution numérique. Dès lors, le débat n’a rien d’une discussion sereine : il prend, au contraire, les allures d’une révolte ; une bête révolte de la plèbe contre les puissants.

Une révolte à écraser.

Si le débat s’envenime, c’est aussi parce que les anti-DRM ont le sentiment de ne pas être entendus, et il faut bien reconnaître que c’est le cas : leurs revendications ne portent pas, ou très peu. Toute une série d’arguments et de présupposés joue contre leur discours. J’en vois deux principaux : d’abord, et sauf le respect que j’ai pour la cause, j’admets moi-même que les arguments des antis se perdent trop souvent dans la bouillie politisée d’extrême-gauche. En clair, les antis passent pour des illuminés aux yeux des tenants de l’industrie littéraire ; ils sont des idéalistes acquis au commonisme, que l’on soupçonne toujours de défendre le numérique libre pour pouvoir consommer du livre / de la musique / du cinéma sans jamais rien payer en retour (l’image du parasite). En parlant de musique, justement, le deuxième argument jouant pour les DRM tire ses racines de l’effondrement du CD : en supprimant les protections, les gros éditeurs craignent de voir le marché du livre s’effondrer devant le téléchargement illégal, comme ce fut le cas pour l’industrie musicale (encore les raisons de cet effondrement restent-elles aujourd’hui discutées, mais pour beaucoup la chose est claire : c’est le piratage et le streaming illégal qui ont tué les disquaires).

Il est clair que pour déboucher sur du positif, ce débat manque cruellement de mesure. Et ce des deux côtés. En l’état, les arguments des uns et des autres ne font qu’exacerber les craintes et le fiel de l’opposant. Il me paraît contre-productif de chercher à tout prix à imposer une protection aussi restrictive qu’un DRM à chaque ebook produit. Il faut, au contraire, prendre en compte la réalité technologique : les DRM, en plus d’être impopulaires et très lourds d’utilisation pour le consommateur, sont inefficaces dans la mesure où ils sont crackés très facilement. L’éditeur numérique doit prendre en compte l’objet qu’il vend avant de décider de protections inefficaces. Un fabricant de briquets s’attend à ce que ses produits soient partagés, voire dérobés par une part de ses clients potentiels. L’industrie du briquet s’effondre-t-elle pour autant ? Un fabricant de fichiers numériques doit s’attendre à ce que ses ebooks soient partagés. Au moins un peu.

À l’opposé, plaider pour un numérique totalement libre est un vœu pieu. Il est légitime que les éditeurs et les libraires en ligne essaient, au maximum, de décourager l’échange illégal de grande ampleur. Crier au loup devant les DRM, je comprends. Crier au loup contre le watermarking, je comprends beaucoup moins, et cela relève pour moi d’une forme d’extrémisme (au même titre que le « tout-DRM »). Le watermarking, c’est un moyen intermédiaire et léger d’encourager le lecteur au civisme littéraire. On peut, bien sûr, discuter de la place que doit tenir le WM dans le fichier numérique : doit-il être cantonné aux pages de garde ? Doit-il être présent à chaque fin de chapitre ? À chaque fin de page ? Ces débats me semblent beaucoup plus fertiles que le bête affrontement pro / anti-DRM ; plus d’animosité, plus de craintes : juste une discussion autour des garanties pour l’éditeur et du confort pour le lecteur. Juste une discussion autour du produit livre.

Pour autant, et j’en terminerai là, il faut nous montrer réalistes dans notre combat. Le débat pour ou contre les DRM a beau agiter Internet, je doute fort que la question soit réellement posée dans les bureaux des grands éditeurs, et encore moins dans ceux des patrons d’Apple et d’Amazon. Nous avons beau militer pour un Internet / un numérique plus libres, ceux-là n’ont aucun intérêt à desserrer les chaînes de leurs produits. Pour prendre l’exemple d’Amazon, la stratégie du géant américain est en totale opposition avec l’idée d’un ebook libéré de tout contrôle. Amazon vise, au contraire, l’enfermement de sa clientèle dans les méandres de sa plateforme (DRM et format propriétaire) ; tout ce qui favorise les passerelles et la liberté de circulation contrecarre ce projet.

On peut toujours se plaindre. On peut toujours lutter. Je connais des gens qui, depuis 73, réclament la fin du capitalisme. Tant qu’ils ne changent pas les règles du marché, leurs cris se perdent dans la nuit. Si l’on ne change pas les règles du marché numérique, nous sommes condamnés au même écueil. Crier dans la nuit. Et passer pour des fous.

Doit-on louer ou vendre la lecture numérique ?

 

Vous qui vous intéressez au numérique, vous l’avez probablement remarqué : la lecture en streaming fait parler d’elle depuis quelque temps ; on en discute sur Twitter, on annonce des arrivées de grands groupes en France, Youscribe vient d’inaugurer son offre par abonnement… Qu’on se le dise : le streaming débarque au pays du fromage, et ça va faire mal ! On connaissait déjà Youboox et les réticences des métiers du livre face à ce modèle économique ; qu’en est-il de ces nouveaux acteurs et de leurs offres, toutes plus attractives les unes que les autres ?

Une chose est certaine : pour se lancer sur le marché du streaming par abonnement, Youscribe a fait les choses en grand, puisque l’annonce de son lancement a fait l’effet d’une bombe au dernier salon du livre de Paris. Toute la presse en a parlé et s’est enthousiasmée par avance de cette révolution programmée — pour un peu, on aurait cru revivre le même enthousiasme qu’avait généré Youboox, quelques années en arrière.

Le problème, avec l’enthousiasme, c’est qu’il est souvent mauvais conseiller. Du moins brouille-t-il le bon sens des utopistes, tout prêts à porter au pinacle ce qui, de près ou de loin, paraît nouveau. Parce que la nouveauté, vous comprenez, c’est toujours une bonne chose.

Sauf que je suis un peu plus mitigé que la presse. Pour moi, la lecture en streaming et par abonnement, c’est avant tout un gigantesque point d’interrogation. C’est un point d’interrogation parce que le modèle économique lui-même est incertain. On a déjà pointé du doigt la difficulté pour les éditeurs à retirer assez d’argent du streaming pour rémunérer les employés et, en bout de chaîne, les auteurs. Youboox l’a montré : le streaming, ça rapporte certes à la plateforme de lecture, mais bien trop peu aux autres acteurs du livre pour être viable, et je ne suis pas certain que l’abonnement soit suffisant pour dégager assez de bénéfices. Cet argument de bon sens est néanmoins balayé par les diffuseurs, qui redoublent d’ingéniosité pour trouver des éditeurs partenaires. À mon poste, je suis moi-même sollicité et reçois régulièrement des appels / documents louant les bienfaits du streaming. Sur ces petits dépliants, deux grandes idées sont mises en avant :

  1. Si (j’insiste sur le « si ») la plateforme compte plusieurs centaines de milliers d’abonnés, alors l’éditeur touchera « beaucoup » d’argent (mais que veut dire « beaucoup » par rapport aux bénéfices qu’engendrerait le même nombre de lectures dans le circuit classique ?) ;
  2. Le streaming a déjà explosé pour la musique, le livre suivra forcément (sur un pdf de 4 pages, DEEZER est cité en capitales et en corps 28 une bonne dizaine de fois).

Malgré cette communication active des plateformes de stream, une partie des éditeurs, dont je suis, reste méfiante, et j’aime à penser qu’une large part des lecteurs l’est également. D’abord, le parallèle avec la musique me semble malheureux, tant le streaming musical fait du mal aux créateurs, qui peinent à vivre avec les quelques cacahuètes que rapporte l’écoute de leurs titres. En bout de chaîne, il existe aussi une résistance des consommateurs, qui restent attachés à la propriété du produit (voir le tweet d’Olivier Robert, ci-dessous). Louer un livre n’est pas l’acheter, et il n’est pas certain que cette différence soit acceptée sans contestation par les lecteurs.

Il existe également, à mon sens, une forme d’antinomie entre l’activité traditionnelle de ces plateformes et les nouveaux services qu’elles souhaitent proposer aux lecteurs. Pour prendre l’exemple de Youscribe, il s’agit d’une plateforme de partage de documents (scans, pdf…) entre particuliers, documents proposés gratuitement. L’activité de lecture par abonnement, payante et réalisée en partenariat avec les éditeurs, est censée prendre place en parallèle de ces partages quotidiens et gratuits. Le hic, vous le sentez arriver : on trouve évidemment sur ces sites un certain nombre de livres piratés / BD scannées et mises à dispo du public de façon illégale. Je vois mal comment un éditeur pourrait accepter un partenariat avec un site sur lequel on trouve, juste à côté, ses propres publications piratées. C’est selon moi aussi stupide que si Youtube proposait à l’achat les vidéos d’un spectacle de Gad Elmaleh, alors que juste à côté le même spectacle serait proposé gratuitement, en cinq ou six parties, par un youtubeur lambda. Pas de quoi rassurer les éditeurs et leurs auteurs, déjà très crispés sur les questions de piratage…

On se retrouve, in fine, avec des plateformes qui ne comptent qu’une poignée d’éditeurs partenaires et qui peinent à proposer un contenu diversifié et de qualité à leurs lecteurs. De fait, elles peinent aussi à trouver leurs lecteurs ! Mais alors, me direz-vous, si personne ne veut du streaming, comment pourrait-il s’imposer ?

Il pourrait s’imposer pour la bonne et simple raison que ce que veulent les gens, l’industrie du livre s’en fout royalement ! Je dirais même que d’une façon générale, notre époque se fout des attentes du consommateur : de plus en plus, c’est l’industriel et non pas le client qui choisit la forme du produit final. Peu importe que le lecteur souhaite posséder le fichier de son ebook. Peu importe que l’auteur y perde en rémunération. Si le streaming arrange le diffuseur (l’abonnement est intéressant en ce qu’il assure au site un revenu régulier), alors le diffuseur fera tout pour l’imposer. Mêmes les éditeurs, pour qui le streaming est (selon moi et dans l’état actuel des choses) inintéressant, sont parfois aveuglés par des arguments fallacieux, comme celui de la sécurité. Car oui, le streaming est sécuritaire : si le lecteur ne possède plus le fichier du livre, comment pourrait-il encore le pirater ?

Arrêtons-nous là. Cette petite phrase, vous l’avez peut-être survolée sans y faire attention, mais elle est primordiale. Si le lecteur ne possède plus le fichier du livre, comment pourrait-il encore le pirater ? Je crois qu’on touche du doigt l’une des raisons du lobbying qu’on subit actuellement pour faire une place au streaming. Je crois que la question de la location ou de la vente des fichiers est centrale, en ce qu’elle induit la forme que l’on souhaite donner au marché du livre numérique. L’on en revient aux problèmes que je soulevais dans mon article sur le marché de l’immatériel : de plus en plus, l’industrie du livre cherche à forcer la nature du numérique pour le vendre comme un produit physique et mieux contrôler son flux. Dans cette optique, le streaming apparaît comme une sorte de DRM, limitant la diffusion du contenu.

Cette question de la vente ou de la location de la lecture, elle se posera de toute façon. Aujourd’hui, qui peut vous assurer que l’ebook que vous achetez sera lisible jusqu’à la fin de vos jours ? La durée de vie moyenne d’un fichier est de 10 ans. Dans un demi siècle, pourrez-vous demander à Immatériel ou à ePagine de vous renvoyer le fichier (mis à jour, de surcroît) acheté 50 ans plus tôt ? Gageons que bon nombre de plateformes actuelles auront disparu d’ici là. Possédons-nous vraiment les livres dématérialisés que nous croyons acheter ad vitam æternam ? Voilà l’un des problèmes, problème d’ordre patrimonial en somme, que pose le numérique. Pour autant, je ne crois pas — et, en tant qu’auteur, éditeur et lecteur, je n’espère pas — que le streaming et le refus du transfert des fichiers soit la réponse à ces questions. Car moi aussi, je veux posséder mes livres numériques. Moi aussi, j’aime me dire qu’en achetant un ebook, je le verse au patrimoine culturel et économique qu’un jour, peut-être, je transmettrai à mes enfants. Ai-je tort ? Question à débattre.

Si le streaming veut s’imposer sainement, j’entends avec les acteurs du livre (de l’auteur au lecteur) et non pas contre eux, il doit encore changer. Il doit nous prouver que le modèle est viable, et pas seulement pour la plateforme qui accumule les bénéfices au détriment des créateurs et du public. Il doit rassurer les éditeurs et non pas les braquer. Et non pas me braquer. Ça en fait, du chemin !

Le fond et la forme

La semaine dernière, je discutais de numérique (pour changer) avec un éditeur. Celui-ci, à la fois intéressé et distant face à cette épineuse question de l’immatériel, m’asséna, au détour d’un hochement de tête, une sentence pleine de sagesse et, aussi, de froide intelligence. « Vous me parlez d’epub, de xml, de css, c’est bien beau », lâcha-t-il, « mais tout ça, c’est de la forme. Il ne faudrait pas oublier que notre métier premier, c’est de produire du contenu« .

Sur le coup, je restai bouche bée.

Et puis, vaincu, j’acquiesçai timidement.

Maintenant qu’une semaine a passé, les mots de cet éditeur ont eu le temps de germer dans mon esprit. Après réflexion, je crois avoir bien fait de me taire. Je crois qu’il avait entièrement raison. Mais aussi entièrement tort.

Bien sûr, il avait raison. Nous autres, chantres du numérique, sommes si absorbés par les questions d’innovation, de format, de modèle marketing et que sais-je encore qu’il nous arrive de tout bonnement oublier l’essence-même du métier d’éditeur : le texte. Le texte et, surtout, le travail du texte. Après publication de mon dernier article (Un éditeur numérique, pour quoi faire ?), nombreux ont été les lecteurs à me reprocher d’avoir « oublié » l’aspect editing du travail d’éditeur en n’évoquant que le publishing, parent pauvre et bâtard de la fonction éditoriale.

Je me suis défendu de cet oubli : le sujet de l’article n’était pas de déterminer de manière exhaustive quel était le rôle de l’éditeur, mais les fonctions que lui seul était encore capable d’assurer à l’heure du numérique. Pour autant, mon parti pris n’était pas entièrement innocent : au fond, tout au fond de moi, j’ai commencé à intégrer l’idée qu’aujourd’hui, un éditeur ne travaille pas forcément le texte qu’il entend publier. Et ça, c’est dangereux. Vous n’y croyez pas ? C’est pourtant vrai. Malgré mon jeune âge, j’ai déjà eu l’occasion d’observer 3 ou 4 maisons d’édition de l’intérieur. Sur ces 3 ou 4 entreprises, seule une travaillait réellement le texte. C’est ça, l’édition, aujourd’hui.

Bien sûr, l’éditeur de la semaine dernière avait raison. À trop bichonner la forme, les livres sans fond ni qualité n’ont jamais été aussi nombreux. Se lancer dans l’édition sans contenu, c’est créer des coquilles vides qui n’attraperont le lecteur qu’une seule fois, sans fidéliser qui ce se soit, sans parvenir à créer l’engouement autour d’une marque éditoriale. Se lancer dans l’édition sans contenu, qui plus est au format numérique, c’est donner du grain à moudre aux adversaires de l’ebook. Franchement, on n’en a vraiment pas besoin.

Mais aussitôt je m’insurge, je fais machine arrière, je retourne ma veste : oui, oubliez tout ce que je viens de dire. L’éditeur de la semaine dernière a eu tort ! Il a eu tort car cette attitude de distanciation vis-à-vis de tout ce qui relève de l’artisanat, de la fabrication du livre dessert, à mon sens, le métier de l’éditeur. Cette distanciation n’est pas que le fait d’un mépris des acteurs du livre, elle est aussi encouragée, accélérée par la conjoncture économique : il y a des années que les éditeurs se défaussent peu à peu de leur service de PAO ; le maquettiste interne est devenu un oiseau rare. Logiquement, on observe le même phénomène du côté du numérique : dans la plupart des maisons d’édition, ce sont des opérateurs externes qui réalisent les ebooks et procèdent à l’archivage xml du fonds dématérialisé. L’artisanat est donc rejeté hors les murs de nos bonnes fabriques à livres.

Encore cette transformation progressive pourrait-elle être opérée au profit du texte : si l’éditeur passe moins de temps à fabriquer le livre, l’on pourrait croire qu’il en consacre davantage aux mots. Hélas, c’est loin d’être le cas. Le temps gagné sur la PAO, on le perd en tâches administratives, promotionnelles, commerciales… En fin de compte, c’est le fond et la forme qui sont délaissés ensemble au profit de considérations économiques, toujours plus prégnantes en période de crise.

Voilà cette tendance, inquiétante, contre laquelle je veux ici m’élever. Cela ne servira probablement à rien, mais ça fait du bien de le dire : autrefois, les maisons d’édition étaient un lieu d’échanges entre professions multiples, entre employés de tous horizons. Le maquettiste discutait avec le commercial, qui conversait lui-même avec les éditeurs, historiens, littéraires ou libraires de formation. Cette époque, je ne l’ai qu’entraperçue : comme si elle cherchait à me fuir, elle est morte au moment-même où j’arrivais dans le métier. Aujourd’hui, non seulement la mastérisation de la formation éditoriale produit des éditeurs « clonés », tous issus des mêmes cursus, mais l’externalisation de la production exclut des cercles de décision les petites mains qui rendent le livre beau. Les petites mains qui, simplement, rendent le livre lisible. De plus en plus, les maisons d’édition deviennent des coquilles vides. Tiens donc, des coquilles vides ! Tout comme les livres qu’elles produisent…

Car il est là, le danger de la distanciation à l’égard de l’artisanat du livre :  autrefois, l’éditeur savait faire un livre, de A à Z. C’est de moins en moins le cas. Avec l’avènement du numérique, le fossé entre l’élaboration du contenu et sa mise en forme se fait abyssal. C’est pourtant, selon moi, le rôle de l’éditeur que de maîtriser, dans son intégralité, la chaîne du livre. Laisser aux informaticiens (car de plus en plus de collaborateurs externes n’ont pas grand-chose à voir avec le livre) la tâche de « mise en ebook », c’est perdre la maîtrise sur un artisanat de première importance. Un artisanat en constante évolution, en constante réinvention. Laisser aux autres la tâche de l’ebook, c’est leur laisser le livre.

Et s’il ne maîtrise plus ce pour quoi il existe, à quoi sert encore l’éditeur ? Tiens, j’ai comme l’impression que je tourne en rond, avec mes articles. Ou alors, je suis simplement cohérent.

Je préfère la deuxième hypothèse.

Un éditeur numérique, pour quoi faire ?

C’est une idée répandue un peu partout dans les méandres d’Internet. Même les acteurs de l’édition pure player s’en font l’écho : avec l’avènement du numérique, les éditeurs perdraient peu à peu leur intérêt. Motivés par les succès retentissants d’auteurs tels qu’Agnès Martin-Lugand (Les gens heureux lisent et boivent du café) ou David Forrest (En série), les auteurs sont de plus en plus nombreux à simplement « sauter » la case éditeur pour autopublier directement leurs textes. Moi-même, je me suis posé la question au moment où je terminais le premier tome de ma trilogie Néagè. Et puis, comme j’avais conscience d’avoir écrit tout sauf un roman grand public (Néagè est avant tout une déclaration d’amour à l’Antiquité grecque), je ne me suis pas senti les épaules d’en assurer seul la promotion. Mais voilà que d’autres projets voient le jour ; j’écris d’autres textes, d’autres romans et, doucement, insidieusement, la question de l’autopublication revient sur la table. Cette question, je la formulerais simplement : quels sont, aujourd’hui, les services et l’intérêt qu’offrent les éditeurs numériques aux auteurs ? — sous-entendus les intérêts supplémentaires à ceux proposés par l’autopublication.

Cette question, je vais tenter d’y répondre. Autant pour vous que pour moi.

Il est un constat, d’abord, qui tombe sous le sens : avec l’avènement du numérique, toute la chaîne de publication du livre se trouve chamboulée. Dans le cas d’un livre ayant pour vocation d’être uniquement publié au format numérique, un certain nombre de services traditionnels offerts par l’édition passent à la trappe. Soyons honnêtes : le livre est un produit commercial qui, historiquement, demande un lourd investissement pour trouver son public. Aussi l’apport des éditeurs à la chaîne du livre est-il essentiellement financier : eux possèdent la trésorerie, pas l’auteur. C’est donc eux qui assument le coût de production du livre papier (de la fabrication à l’impression), ainsi que sa diffusion / distribution chez les libraires. Reconnaissons que ces investissements sont lourds et impossibles à atteindre pour la bourse d’un particulier.

Avec le numérique, tout change. Faire un ebook, pour qui est relativement dégourdi, ça ne coûte rien d’autre qu’un peu de temps. Diffuser un ebook sur toutes les librairies en ligne, ça ne coûte rien d’autre qu’un pourcentage sur les ventes ; en somme, ça ne demande aucun investissement préalable. Autopublier son roman, c’est aussi faire le choix d’une rémunération très importante pour chaque titre vendu : quand un éditeur numérique, au mieux, vous propose 20 à 30 % de droits d’auteur, le service d’auto-édition d’Amazon vous reverse 70 % ! Autopublier son roman, c’est choisir son propre rythme pour le travail du texte, pour sa parution, pour sa promotion…

La promotion, justement, est également renouvelée à l’ère du numérique. Aujourd’hui, un ebook est essentiellement vendu via Internet et les réseaux sociaux. En somme, un auteur autopublié a désormais les moyens de passer par les mêmes canaux de publicité qu’un éditeur pure player. Ne vous voilez pas la face, un éditeur numérique n’ira pas payer une publicité dans Livres Hebdo pour vendre votre ebook : il passera, comme vous, par les arcanes d’Internet (mon éditeur a fait tirer des flyers pour Néagè, c’était chic de sa part, mais je n’ai pas l’impression que ce soit la règle dans le monde du pure player). S’il est un peu dégourdi, l’auteur autopublié peut donc espérer les mêmes retombées auprès des lecteurs en faisant sa promo dans son coin (puisque sa publicité touche le même public), moyennant un peu (beaucoup) de temps consacré à l’élaboration d’une identité numérique, condition selon moi préalable à tout succès éditorial 2.0.

J’ajouterai, enfin, que si les solutions de POD (impression à la demande) s’améliorent et se diffusent largement dans les années à venir, la plupart des auteurs autopubliés pourraient accéder à ce qui constitue, selon nombre d’entre eux, le graal de l’édition : un format papier pour leur roman adoré. Voilà qu’en deux paragraphes, j’ai enterré définitivement l’éditeur numérique ! Sur le papier, il semble bien que tous les services proposés par l’édition soient aujourd’hui accessibles à l’auteur seul, qui se servira du formidable trafic sur le site Amazon pour construire son succès. Le système Amazon fonctionne comme un engrenage à succès : les ventes entraînent les ventes (classements multiples, publicités ciblées par mail faisant la promo des réussites…) et un roman autopublié, dès lors qu’il se vend bien, a autant (voire plus) de visibilité qu’un roman paru chez un grand éditeur.

Mais alors, qu’est-ce qui reste à nos pauvres éditeurs numériques ? Car il leur reste forcément quelque chose, sinon ils auraient déjà disparu : mieux, avec l’avènement de l’ebook, l’édition pure player n’aurait simplement pas vu le jour pour laisser place à un monde d’autopublication. Il y a plusieurs jours que je réfléchis à cette question. Je suis parvenu à une liste de services qui, à défaut de le faire triompher, conservent un certain intérêt au partenariat avec un éditeur numérique. Pêle-mêle, les voici :

1) Il existe, encore, un certain nombre d’auteurs totalement ignorants de la chose informatique. Pour ceux-là, même la réalisation d’un ebook, fût-elle accessible à beaucoup de particuliers, relève de la science-fiction. Puisqu’il est parfois difficile de mettre à contribution son entourage, de tels auteurs ont plus qu’intérêt, si une édition numérique les tente, à se tourner vers un professionnel. L’expertise technique de l’éditeur pure player reste donc un service (qui, néanmoins, devrait être de moins en moins recherché avec le temps – dans le cas de textes simples où il n’y a pas besoin d’aller mettre la main dans de l’ePub3, j’entends).

2) L’éditeur numérique allège l’auteur du temps considérable que demandent la production et la promotion d’un livre. Après tout, tout le monde n’est pas prêt à mettre autant d’énergie dans la vente de son texte ; ça n’est d’ailleurs pas, historiquement, le travail de l’auteur de se faire le commercial de ses oeuvres (quoi qu’avec le triomphe des réseaux sociaux, ça le devienne de plus en plus). Ce service en temps me paraît toutefois limité : en effet, les éditeurs demandent aujourd’hui à leurs auteurs de s’investir de plus en plus dans la promotion des livres. On comprend, dès lors, que certains préfèrent consacrer le même temps à une activité qui leur rapportera 70 % de DA s’ils sont autopubliés, quand l’éditeur leur reverserait au mieux 30 % pour la même énergie dépensée !

3) Certains auteurs aiment se sentir épaulés, entourés dans leur aventure éditoriale. Signer avec un éditeur, c’est s’assurer un certain suivi de la part de professionnels, qui encadreront vos actions et prendront les initiatives. Le travail d’équipe constitue un service incontestable offert par l’édition (il implique le travail éditorial sur le texte, hélas de moins en moins fréquent), à condition bien sûr de tomber sur le bon éditeur. Mais ça, cest une autre histoire…

4) La « sagesse populaire » a beau tenter de minimiser cet aspect, la légitimité offerte par l’approbation d’un éditeur est aujourd’hui encore très recherchée par les auteurs. Je dirais même aujourd’hui surtout, à l’heure où des milliers d’ebooks nouveaux sont diffusés chaque jour sur Amazon, ePagine, Immatériel et ailleurs. Dès lors, le oui d’un éditeur apparaît comme un gage de qualité dans l’océan de médiocrité qu’est censée représenter l’offre autopubliée. J’en discutais récemment sur Twitter avec Sophie Fischer, auteure à venir chez Walrus : pour moi, recevoir une réponse positive d’un éditeur est déjà un succès en soi ; si demain, Bragelonne ou Walrus acceptent un de mes textes, j’aurai le sentiment d’avoir réussi, quand bien même les ventes seraient faibles ensuite (et quand bien même elles seraient plus faibles que si je m’autopubliais ! Je sais, c’est stupide, mais c’est comme ça, je me soigne).

5) J’en viens logiquement au dernier point. Au seul point, en fait, qui me paraît décisif et qui peut faire, encore pour longtemps, le succès des éditeurs. Si je continue d’envoyer mes écrits aux éditeurs, si je continue d’espérer les réponses positives comme ce fut le cas pour Néagè, c’est qu’au-delà de la légitimité que je recherche, c’est l’envie d’être ajouté au catalogue d’un éditeur dont j’ai aimé les livres qui me meut. Il me semble que c’est la ligne éditoriale, dont l’aura fonde l’image d’une maison, qui continue de faire le succès des éditeurs. Un éditeur, c’est quelqu’un qui, à force de travail et de temps, s’est construit une identité en sélectionnant des textes de qualité qui forment un ensemble cohérent, un ensemble qui attire les lecteurs.

Pour moi, la chose est claire : j’ai beau être moi-même éditeur numérique, j’ai beau savoir faire à peu près tout ce que ferait l’équipe de Bragelonne-Snark, de la production à la promotion d’un livre, je continue de lui envoyer mes textes car c’est l’image de l’éditeur que je recherche, au-delà de son expertise. Par image, j’entends la renommée, la visibilité, la qualité supposée du contenu… Quoi de plus naturel, au fond ? Combien de jeunes auteurs de Fantasy anglo-saxonne ont rêvé d’être publiés chez l’éditeur de Tolkien ? Combien ont rêvé d’ajouter leur nom au catalogue où figurait déjà le maître du genre ?

Une image, ça fait rêver. Et puis, accessoirement, ça fait vendre.

Le lundi de Pâques, Neil Jomunsi publiait un bel article sur l’autopublication et ses perspectives. Il terminait en imaginant un jour prochain, où les gros éditeurs français proposeraient peut-être un service d’autopublication aux auteurs. Il s’agirait là d’un service gagnant-gagnant : l’éditeur aurait à portée de mains un pool d’auteurs « gratuits », au milieu duquel il piocherait ponctuellement un auteur à succès pour l’amener du côté de la lumière, avec un vrai contrat d’édition ; l’auteur, de son côté, profiterait de l’image de l’éditeur. C’est-à-dire qu’il se servirait de son aura pour vendre davantage de livres. Gageons qu’un tel système a du potentiel. L’image, plus que jamais, est un produit : le marché du numérique l’a bien compris.

Peut-on vivre de l’édition numérique ?

Peut-on, en France et en 2014, vivre pleinement de l’édition numérique ? C’est, je crois, la question que tous les acteurs de l’ebook se posent ; elle rejoint, plus largement, la question du marché du numérique, qui est loin d’être fixé et dont on observe chaque jour les transformations. Les problématiques sont nombreuses : y a-t-il / y aura-t-il un lectorat suffisant pour créer un marché autonome ? Les prix réduits des ebooks suffiront-ils à faire vivre les éditeurs ? Faudra-t-il chercher d’autres moyens que les solutions traditionnelles pour rémunérer le travail éditorial ? Comment le livre vivra-t-il dans l’écosystème d’Internet, formidable vecteur de diffusion mais aussi gigantesque machine à « noyer » les produits ?

Je ne prétends pas répondre à ces questions de façon exhaustive ; en réalité, je pense que personne ne le peut. À mon échelle, je ne peux que revenir sur mon propre parcours, en essayant d’en détacher les espoirs et les opportunités offerts par la révolution numérique. Autant le dire tout de suite : ces quelques paragraphes s’adresseront davantage aux éditeurs en herbe qu’aux auteurs. Car vous, auteurs, en avez certainement conscience : si le numérique vous a offert d’incroyables possibilités de publication, il est toujours aussi difficile / aléatoire de vivre de sa plume à l’heure de l’ebook, comme ça l’était à l’époque du tout-papier. Vous avez gagné la liberté d’expression, et en cela le numérique est mille fois louable ; pour l’alimentation du compte en banque, par contre, il est peut-être un peu tôt pour lâcher votre CDI…

Aujourd’hui, il est possible d’entrer dans l’édition « traditionnelle » par le numérique. Malgré les 4 ou 5% que pèse l’ebook sur le marché littéraire français, à peu près toutes les maisons historiques ont lancé une production numérique pour leur catalogue. Que cette production soit souvent réalisée à contre-cœur et suivant des politiques éditoriales farfelues, cela ne change pas la donne : l’activité numérique naît et s’épanouit tant bien que mal dans tous les milieux du livre. J’ai moi-même été « éditeur numérique » pour une assez grosse maison spécialisée dans les sciences humaines, dont une partie des 300 titres annuels et du fonds était transformée en ebook. Certes, les ventes numériques n’y constituaient que 1% du chiffre d’affaires total ; certes, l’ebook n’y était qu’une translation du papier vers le numérique, sans politique éditoriale claire. Pour autant, un emploi était bel et bien créé par cette production.

Encore ce cas de figure risque-t-il de se raréfier dans les secteurs où l’édition — et les éditeurs — ne s’intéressent que très vaguement à la question numérique. Comme je le déplorais dans un récent article, la tentation est grande d’externaliser l’intégralité de la production d’ebooks, en la confiant à des prestataires informatiques. Pour le coup, il faut bien admettre que la révolution numérique donne du travail aux ingénieurs des boîtes infos, qui sont appelés à la rescousse par l’éditeur débordé, dépassé par les transformations d’une époque qu’il ne comprend plus. Le problème reste que ces emplois disparus dans la nature sont autant de manques à gagner pour les métiers de l’édition. Manques à gagner qui coûtent d’ailleurs très cher, au regard des prix et des prestations proposés sur le marché. Lorsque j’étais stagiaire, je montais un ebook en une demi-journée, soit un rendement moyen de deux livres numériques par jour. La maison d’édition pour laquelle je travaillais envisage aujourd’hui de confier cette production à une entreprise informatique, qui facture à hauteur de 150 € / ebook. Un stagiaire est payé 15 € / jour, soit 7,50 € / ebook. Les chiffres se passent de commentaires (et je ne parle pas de la formation littéraire / éditoriale qu’a généralement le stagiaire en édition, et que possède fort rarement l’informaticien)…

Passer des textes en ePub toute la journée, c’est bien gentil, mais les accrocs de l’ebook aspirent souvent à des activités plus exaltantes, plus trépidantes au regard des possibilités qu’offre la révolution numérique. Aussi, comme beaucoup de jeunes actifs enthousiastes, j’ai rejoint, dans l’ombre, la communauté des éditeurs pure player. La petite édition numérique, c’est probablement le premier et le plus important bouleversement qu’a apporté l’explosion de l’ebook. À la création, le faible investissement que demandent ces structures a permis le foisonnement d’acteurs motivés et décomplexés, capables de lancer des « ovnis » sur le marché du livre, ovnis qui n’auraient eu aucune chance à l’époque du papier. Pardon de prendre une nouvelle fois l’exemple de Walrus, mais croyez-vous vraiment qu’une telle maison d’édition aurait pu voir le jour avant le milieu des années 2000 ? J’en doute fortement.

Pour une série de raisons qui font généralement sourire mes proches, il se trouve que j’ai une assez bonne connaissance du marché de la littérature érotique ; j’ai aussi d’assez bonnes connaissances tout court dans ce milieu, éditeurs et auteurs qui se sont empressés de me proposer des textes lorsque j’ai créé les éditions La Bagatelle, il y a quelques mois de cela. Concrètement, et malgré la crise cardiaque que cette activité a provoqué chez mes chers parents, mon agenda s’est soudain scindé en deux « moments » professionnels : éditeur-employé le jour, éditeur-gérant le soir (et auteur la nuit, mais c’est une autre histoire !). J’ai envisagé autant La Bagatelle comme une expérience enrichissante (j’embrassais soudain et à moi seul l’intégralité des problématiques que rencontre une maison d’édition) que comme un possible tremplin pour l’avenir. Parce qu’il faut aussi être honnête : le pure player à taille humaine, ça ne nourrit personne. La plupart des éditeurs numériques font avant tout leur métier par passion, les équipes se rassemblent autour d’intérêts communs et une large part du travail est basée sur le volontariat (relecture, correction, direction de collections parfois). Si l’on excepte le cas de NumerikLivres, qui me semble être à ce jour l’un des pure player les plus « professionnels » sur le marché francophone et qui a réussi à monter une structure viable, il est difficile de dégager assez de bénéfices pour rémunérer l’ensemble de ses collaborateurs.

La passion, c’est essentiel, mais c’est toujours plus sécurisant de pouvoir en vivre ! Je me voyais donc bien continuer cette petite vie, l’édition en sciences humaines la journée pour manger, l’érotisme la nuit pour être acteur à part entière du numérique. Ce que je n’avais pas envisagé, c’est que le « tremplin » de La Bagatelle fonctionne aussi vite : les éditions La Musardine ont récemment fait de moi leur nouvel éditeur chargé du pôle numérique (deuxième crise cardiaque de mes pauvres parents). Malgré le sursis que cela fait peser sur ma propre activité (comment être éditeur érotique le jour et concurrencer mon patron la nuit ?), il m’était impossible de refuser une telle opportunité, chez un éditeur véritablement impliqué dans le développement numérique (15% du CA sur la vente d’ebooks, en 2014 et en France, c’est vraiment beaucoup). Pour autant, l’essentiel n’est-il pas de vivre de ce que j’aime, à savoir la littérature numérique ? Cette même littérature qui, soi-disant, ne décolle pas / ne fonctionne pas / ne fait que détruire des emplois en France ?

Mon choix a été vite fait.

Pourquoi vous ai-je raconté ma courte expérience ? Simplement pour vous montrer que l’avenir — comme l’emploi — reste ouvert. Pour le moment, le numérique pose davantage de questions que de certitudes, le marché est mouvant et demande qu’on s’intéresse aux grands chantiers d’avenir : POD, offres Bundle, autopublication, rôle des plateformes de vente… Les éditeurs ont besoin de gens pour répondre à ces problématiques : c’est là, jeunes éditeurs, qu’est votre place si le numérique vous botte. Le numérique, plus que tout autre support, vous permet de vous prendre véritablement en main, de décider de l’éditeur que vous voulez être, des textes que vous voulez porter. Il vous permet de n’être plus seulement un maillon, mais un acteur plein et entier de la révolution littéraire. Il vous permet de faire vos armes et d’apprendre par vous-même. Alors lancez-vous, rejoignez la communauté des amoureux de l’ebook !

Gardons toutefois les pieds sur terre. L’éditeur d’ebooks ne passe pas ses journées à discuter prospective et formes de la littérature numérique. Mon poste implique des missions de community manager, de gestion des sites web, d’analyses commerciales… Surtout, mon poste est placé au service de l’édition papier, puisque les catalogues numériques sont des prolongements des catalogues physiques. J’ai beau considérer l’ebook comme un produit à part entière, et non comme un outil complémentaire du papier, force m’est d’admettre que les postes d’éditeur immatériel sont des postes complémentaires de la production matérielle. Ce sont aussi des postes largement rémunérés grâce aux bénéfices du papier (15% du CA en numérique, c’est loin d’être la moyenne française). En gros, c’est l’ancrage physique dans l’édition (et parfois dans la librairie) qui remplit la trésorerie des éditeurs, et pas la vente d’ebooks. En tout cas tant que nous n’aurons pas pleinement — et volontairement — basculé dans l’ère numérique.

Alors qu’est-ce qu’on attend ?