Du croquis à la couverture – Néagè 3

Le 25 février prochain paraîtra le troisième et dernier tome de Néagè, toujours chez Le peuple de Mü. Les derniers mois avant la parution d’un livre sont généralement assez chargés, entre les épreuves à corriger, le BAT à signer, les flyers / newsletters / résumés à valider (car j’ai la chance d’avoir un éditeur qui me consulte pour toutes ces petites choses)… Et puis, bien sûr, il y a la couverture. C’est probablement la chose la plus importante pour un auteur, et à raison : une belle couverture, c’est une chance de plus de plaire au lecteur (et l’on sait, à l’inverse, qu’une couverture ratée peut complètement plomber les ventes d’un titre). Aussi, comme la plupart des auteurs, placé-je une attention toute particulière au suivi des travaux d’illustration de mes textes. Du croquis à la couverture finale, je vous propose de suivre en images l’évolution du travail sur Néagè 3.

Mon éditeur a confié l’illustration de ce troisième tome à Cécile Morvan, qui travaille avec Le peuple de Mü depuis un bon bout de temps maintenant. Néagè 3 prend place une cinquantaine d’années après l’atterrissage du vaisseau-monde sur cette nouvelle planète. Peu à peu, les hommes redécouvrent des technologies oubliées. Une des grandes conquêtes évoquées dans ce volume est l’aviation, avec l’invention d’aéronefs hybrides, capables de naviguer sur les mers et de se propulser dans les airs. Je n’en dirai pas davantage, mais ces aéronefs ont une grande importance dans l’histoire, aussi avons-nous décidé, avec mon éditeur, d’illustrer la couverture avec l’un de ces vaisseaux. Un matin, en ouvrant ma boîte mail, j’ai donc découvert les premiers croquis de Cécile Morvan allant dans ce sens.

Même si on m’avait dit que c’était la couverture définitive, j’aurais été content.

Il me fallait donc choisir entre ces trois projets. J’avais une nette préférence pour les 1 et 3 (aux deux extrémités), et la troisième m’a finalement semblé trop « ronde », avec un profil qui me plaisait un peu moins. La première avait aussi l’avantage de montrer plus d’éléments de l’aéronef, notamment la cheminée et la superstructure (le vaisseau est muni d’ailes à hélices, mais elles sont cachées par les nuages tout autour). Le projet 1 a donc été validé, et est parti à l’encrage.

Néagè3

Avouez que ça en jette.

Autant dire que ça sentait très, très bon (en tout cas moi, j’adore). Devant mon enthousiasme sans limite, mon éditeur a donné son feu vert pour colorisation. Le premier projet m’est parvenu une semaine après.

COULDans l’absolu, c’était plutôt joli, mais ça ne collait pas avec l’ambiance que j’ai voulu donner à Néagè 3. C’est une période sombre que j’ai décrite, faite de guerres, de famines, de trahisons… Les héros du livre ont hélas d’autres choses à faire de leur temps que peindre joliment la coque de leurs vaisseaux. En somme, j’ai trouvé que cette illustration avait un côté « livre jeunesse » qui ne me convenait pas. Qu’à cela ne tienne, Cécile Morvan a remis son ouvrage sur le métier ! On m’a ensuite proposé deux pistes, une de nuit, une de jour :

Néagè_nuit     Néagè_jour

Dès le premier coup d’œil, j’ai su que l’illustratrice avait saisi l’idée. C’est beaucoup plus sombre, on voit davantage de bois nu, les voiles sont sales, l’or est devenu du cuivre… J’ai été assez impressionné par la capacité de Cécile Morvan à changer totalement son fusil d’épaule, car entre la première version colorisée et celles-ci, il y a un monde au niveau de l’ambiance ! J’ai opté pour la proposition « de nuit », car le travail sur les étoiles m’a beaucoup plu (et dans un Space Opera, les étoiles ont une importance toute particulière). Après mon accord est venu le temps de la « mise en page ». Coup sur coup, on est passé d’une simple disposition du titre à la version finale (accentuation des contours, atténuation des rayons de lune…) :

couv_mod.indd     Neage3_couv.indd

À gauche, la mise en page simple. À droite, la couverture finale. Je suis in fine extrêmement content du résultat, cela clôt la trilogie de fort belle manière ! Je prépare un article semblable pour la couverture papier de Time-Trotters qui elle aussi, je vous le garantis, envoie du lourd. La suite au prochain épisode, donc !

Neage3_couv.indd

Et comme j’ai toujours adoré les « couvertures complètes », avec dos et 4ème, je ne résiste pas au plaisir de vous faire partager celle de Néagè 3.

Europe 1 Social Club – Rêves de futurs (26/11/2014)

Ce mercredi 26 novembre 2014 à 20h, j’étais l’un des invités d’Europe 1 Social Club (Frédéric Taddeï) pour mon livre Rêves de futurs. L’occasion de revenir sur cette époque pas si lointaine où l’on croyait encore aux lendemains qui chantent…

À mes côtés étaient présents Patrick Besson, Annie Cohen-Solal, Bartabas et Vincent de Gaulejac.

>> Le lien vers le podcast <<

TaddeiNICO1

Google Play, un e-libraire comme les autres ?

Pour beaucoup, la lutte économique pour le contrôle du marché du livre numérique se résume à un bête affrontement entre Amazon et Apple ; à peine les éditeurs ont-ils leur mot à dire (clin de l’œil Hachette), et les autres revendeurs, eh bien les pauvres ! ils n’ont qu’à se partager les miettes, les quelques pourcents laissés par les deux géants américains. Apparemment tirée à gros traits, cette caricature a pourtant bien des points communs avec la réalité, car oui, les plates-formes libraires dominent aujourd’hui notre marché. Sauf qu’en fait de deux géants, c’est trois qu’il faut désormais compter dans la course à l’ebook. Et le troisième aussi, tiens donc ! est américain. Je veux vous parler de Google.

Google. Un petit nouveau dans la vente de livres numériques, mais sûrement pas un bleu en ce qui concerne l’environnement web. Encore que nouveau, pas tant que ça à bien y regarder : depuis l’été 2012 déjà, Google Play propose via son site Internet et son application la vente d’ebooks sur le marché français. Il faut dire que contrairement à nombre de ses concurrents (Apple mis à part), Google ne partait pas de rien au moment de lancer son offre. Véritablement incontournable pour tout utilisateur de produit / de contenu numérique, la franchise américaine a bénéficié de son renom et du vecteur Google Play, rattaché à Android et donc présent sur à peu près toutes les tablettes et tous les smartphones qui échappent encore à la Pomme (oui, il en reste. Un bon paquet même).

Malgré ce lancement en fanfare, Google a été largement sous-estimé depuis deux ans, dès qu’il s’est agi d’analyser le marché de l’ebook. La focalisation sur l’essor d’Amazon et d’Apple lui a presque permis de passer inaperçu, agent tranquille, bonhomme même, de nos lectures numériques. Pour ma part, je suis très étonné de cet « oubli », car je vois chaque jour, à l’échelle de mon entreprise, les chiffres et la dynamique dans laquelle est entraîné Google. Le moins que l’on puisse dire est que ces résultats n’ont rien de « petits ». Depuis un an et sans discontinuer, les ventes sur Google Play représentent environ 25% du chiffre d’affaires numérique de ma maison d’édition, soit davantage qu’Amazon et bien au-delà des résultats d’Apple.

Bien sûr, ceux qui me connaissent savent que ces chiffres se rapportent à la littérature érotique, marché de niche où Apple s’est volontairement placé en retrait (censure excessive et systématique sur certaines collections). On comprend dès lors que Google s’est contenté de « manger » l’espace laissé par la Pomme. Mais cet espace aurait pu, tout aussi bien, être récupéré par Amazon ! Les résultats analysés portent sur des sommes importantes et se vérifient sur la durée (NumérikLivres l’a encore confirmé récemment), il ne faut donc pas voir dans cet essor un phénomène marginal : pour moi, Google est appelé à grossir et à se maintenir au sommet du marché de l’ebook. Indéniablement, il est un acteur à prendre au sérieux.

Mais alors, c’est quoi, le modèle Google ? me demanderez-vous. La plate-forme est-elle différente de ses concurrents ? Oui ! ai-je envie de répondre à brûle-pourpoint, et pour la simple raison que j’évoquais plus haut : contrairement à Apple, Google ne censure pas les contenus jugés érotiques ou inappropriés. J’en profite pour ajouter Amazon au panier des libraires puritains : on a fait tout un flanc des couvertures retoquées par Apple, mais Amazon mène peu ou prou la même politique d’épuration de la boutique (physique et numérique) depuis fin 2013, en bridant notamment les recherches sur la boutique générale – concrètement, certains titres sont devenus introuvables, même en tapant leur nom, depuis la page d’accueil.

En apparence donc, Google se pose en acteur libertaire, là où ses compatriotes se crispent depuis quelque temps, en dépit même de leurs intérêts économiques. Je reste toutefois prudent quant à l’évolution à venir de la boutique Google Play. Il n’aura pas échappé aux spécialistes du référencement – dont je ne suis pas, mais je sais m’entourer ! – que le moteur de recherche Google a mené récemment une politique de sous-référencement des contenus érotico-pornographiques (ou jugés comme tels). On peut donc imaginer, à terme, des attitudes semblables à celles d’Amazon du côté de Google (on ouvre les vannes dans un premier temps, puis on panique et on ferme tout). Prudence, donc…

D’un point de vue contractuel, aussi, Google s’est dès l’abord fait remarquer pour ses exigences « hors normes » par rapport aux pratiques habituelles du marché. Là où Amazon se contente de 30% de remise sur les livres numériques vendus sur sa plate-forme, Google réclame entre 40 et 50%, et se montre inflexible devant les tentatives de négociation des éditeurs et distributeurs immatériels. Dans de nombreux cas, cette position a débouché sur une impasse, puisque une partie des éditeurs francophones a refusé de signer dans de telles conditions. Encore aujourd’hui, l’ensemble du catalogue diffusé et distribué par Immatériel est introuvable sur Google Play (sauf quand les éditeurs ont choisi de contracter en direct). In fine, il en résulte une offre diminuée par rapport à ce que propose la concurrence (et je ne compte pas tout le catalogue autoédité exclusivement chez Amazon). Pour autant, le cador de la recherche Internet ne semble pas vouloir évoluer : la situation est bloquée depuis plus de deux ans.

Au-delà de ces querelles de comptables, Google Play se démarque par un environnement somme toute original. Sa boutique détonne par son apparente simplicité : très épurée, elle se contente d’une mosaïque de couvertures et d’emplacements textuels minimalistes. Même les rubriques nouveautés et promotions sont réduites au strict minimum. Je saluerai toutefois l’initiative d’agglomération des avis d’internautes, récupérés depuis de nombreux sites Internet (chaque référence présente ainsi un maximum de commentaires clients). Cette épuration graphique et structurelle n’est pourtant que l’arbre qui cache la forêt Google, et sa logique diabolique d’agrégation de contenus. En effet, si la plate-forme Google Play est simpliste, c’est qu’elle n’assure pas le dixième des « animations » habituellement assumées par les librairies en ligne. Concrètement, lorsque mon entreprise lance une opération marketing en partenariat avec son diffuseur, elle est répercutée chez Amazon, La Fnac et les autres, mais jamais chez Google. De la même manière, là où Amazon tente depuis peu d’offrir une « expérience libraire » à ses internautes (notons que La Fnac, grande retardataire devant l’éternel, effectue le chemin exactement inverse…), Google n’éditorialise rien ; la vérité, c’est qu’il n’en a aucunement l’intention. La vérité, c’est qu’il n’a aucunement l’intention de se comporter en libraire (même avec tous les guillemets possibles placés autour du mot libraire).

Encore cette intuition, largement partagée par les éditeurs avec qui je discute, est-elle vérifiée par l’analyse des ventes de ma maison d’édition. Contrairement à l’ensemble des librairies en ligne, la courbe des résultats Google est absolument indifférente aux mécanismes promotionnels, aux campagnes marketing et communication, aux sursauts du marché induits par tous événements extérieurs… Au contraire, la seule manière de maintenir le chiffre Google semble être d’abreuver sa plate-forme de nouveautés, encore et toujours, et de casser les prix en face de la concurrence. En réalité, il s’agit de la même logique de référencement qui s’impose aux blogueurs souhaitant apparaître en pôle position sur le moteur de recherche de notre ami Google. Tiens donc, Google, encore lui ! C’est peut-être davantage qu’une intuition, en fin de compte : la plate-forme Google Play n’a pas pour vocation de devenir une plate-forme libraire, mais un simple outil permettant au géant américain de nourrir encore son moteur de recherche en y agrégeant du contenu – « en y récupérant de la propriété intellectuelle », pour citer le fondateur d’un célèbre diffuseur numérique. Règne de la nouveauté, combat à mort pour capter le lecteur… Simple manifestation paroxystique de ce que devient, de plus en plus,  le marché du livre ? En fait, tout pousse la littérature à devenir un produit comme un autre. Google l’a peut-être mieux intégré que les autres. Tout simplement.

On l’aura compris, Google semble être un acteur à part sur le marché du numérique, tout simplement parce qu’il poursuit des objectifs différents de ceux de la concurrence. Reste à savoir quelle attitude opposer à cette entreprise, en tant qu’auteur ou éditeur. Faut-il combattre Google ? Négocier un fléchissement du géant ? Jouer le jeu en tirant profit des avantages de la plate-forme ? M’est avis qu’il n’est pas inutile de voir émerger un nouvel adversaire en face des éternels Amazon et Apple, à condition bien sûr que ces acteurs s’affrontent pour le bien des producteurs et des consommateurs du livre (ne m’en veuillez pas de parler leur langue, c’est voulu). Pour autant, il me paraît indispensable de garder l’œil ouvert : je suis pour un partenariat avec tous les acteurs du livre, sans exception. Encore faut-ils qu’ils aient pour réelle ambition d’être acteurs du livre. Car elle est là, la question essentielle : Google s’intéresse-t-il au livre ?

Quelle valeur pour l’immatériel ? Le cas du livre numérique

On est tous un peu les mêmes : l’inspiration, on la trouve en flânant à droite et à gauche, sur Twitter et ailleurs. Cette fois, c’est plus qu’une inspiration que m’a insufflé le débat dont je m’en vais vous parler, c’est quasiment un souffle divin dont je ressens encore les effets, vingt-quatre heures après le choc (j’exagère, moi ?). À l’origine de cette révélation, un billet de Jean-François Gayrard (NumérikLivres) sur le partage des biens immatériels à l’heure du numérique — partage qu’il juge indélicat. En réponse, un article de Neil Jomunsi, qui défend le droit des lecteurs à disposer des fichiers achetés comme bon leur semble, quand bien même l’envie leur prendrait de les disséminer jusqu’aux confins de la galaxie.

Le billet de J.-F. Gayrard m’a tout bonnement électrisé car il m’a fait apparaître un point sur lequel je n’avais pas réfléchi jusqu’alors : partager un bien immatériel, c’est nécessairement différent du partage d’un objet physique. Plus généralement, en posant la question de la nature de l’ebook, l’auteur pose la question de sa valeur ; sa valeur affective, bien sûr, mais aussi sa valeur marchande. En fait, J.-F. Gayrard interroge la place du livre numérique dans le marché du livre ; il interroge la manière de le vendre et de le diffuser ; il interroge les formes et les évolutions de son marché.

Comme je l’ai fait moi-même, laissez-vous, à votre tour, guider par le fil de ces interrogations : partons de cette question du partage, révéré ou condamné selon les partis, et voyons si nous pouvons réconcilier nos deux blogueurs en extrayant de leurs propos des constats communs. Faut-il le préciser, je considérerai ici l’ebook en tant qu’objet, c’est-à-dire en tant que fichier numérique, et écarterai de fait la question de la valeur du contenu, notion toute subjective et trop souvent amalgamée aux problématiques du conteneur. Ce qui change, avec le numérique, c’est la nature du support, pas celle du texte !

Réseaux et circulation

J’aimerais d’abord, si vous le voulez bien, que nous imaginions un monde sans DRM. Nous y reviendrons, je vous rassure (on y revient toujours…), mais ces protections ne sont pas intrinsèques à l’ebook et ont été imaginées a posteriori de l’aventure numérique ; laissons-les de côté pour quelques paragraphes. L’ebook, donc, est dans son fondement un fichier comme les autres, simple compilation de pages HTML. Remarquons d’emblée qu’il a été pensé et construit avec les outils du web, et ce pour une raison évidente : le livre numérique est intimement lié au réseau et au flux, puisqu’il a vocation à être dupliqué / transféré de machine en machine. Le web est l’environnement de prédilection du pure player, c’est là qu’il y communique à propos de ses publications ; c’est aussi là, accessoirement, qu’il vend sa production.

Vous conviendrez qu’il est aujourd’hui naturel pour un fichier de circuler dans les méandres du réseau. Partout où nous portons les yeux sur la toile, des millions de fichiers circulent en continu (images, textes, vidéos…). Constamment connecté, le lecteur d’un ebook libéré de toute DRM est dans la capacité technique de diffuser à son tour, et dans des proportions industrielles s’il le souhaite, le fichier qu’il a préalablement acheté. Cette liberté — certains diront ce droit — est farouchement défendue par le mouvement anti-DRM. L’argument est clair : si l’on a acheté un document, l’on est en droit d’en faire ce que l’on veut, tout comme l’on jouit pleinement de la possession d’un livre papier après l’avoir acheté.

Sur ce point, l’article de J.-F. Gayrard est lumineux en ce qu’il pointe du doigt une différence fondamentale entre le transfert d’un livre papier et celui d’un livre numérique : le transfert d’un ebook, justement, n’en est plus vraiment un. Il s’agit en réalité d’une duplication. Vous avez aimé un livre numérique et vous voulez en faire profiter votre grand-oncle ? Pas de problème, vous en réalisez une copie et la lui transmettez dans l’instant. Ce qui est nouveau, avec le numérique, c’est que l’éditeur du contenu ne maîtrise plus le flux de ses produits. Hier, lorsqu’on tirait 1500 exemplaires d’un livre, il y avait de fortes chances qu’on n’en retrouve pas 2500 sur le marché (la contrefaçon, c’est marginal et ça coûte cher). Aujourd’hui, l’ebook produit en un exemplaire unique peut être copié / transféré / échangé des millions de fois sans que l’éditeur en contrôle la production.

Il est important d’avoir cette évolution à l’esprit : là où le livre papier constituait une rareté, le numérique est synonyme d’abondance. J’hésiterai tout de même à suivre Gayrard en affirmant que le transfert d’un ebook ne constitue plus un don ; l’anthropologie a montré que l’acte de don était autant formé par le geste que par le transfert de l’objet. Avec le numérique, le geste reste : il y a toujours celui qui met le fichier à disposition d’un tiers, et le tiers qui le reçoit. Le transfert, par contre, est annihilé par l’essence même du numérique : le don asymétrique mis en lumière par Marcel Mauss (pour qui tout don est asymétrique) s’appuie sur le transfert de l’objet. Plus l’objet « abandonné » par le donateur est précieux, plus le donataire est obligé par le don ; ainsi se construisent les hiérarchies sociales depuis la nuit des temps. Dès lors que le transfert n’existe plus (la duplication permettant au donateur de conserver l’objet initial), le don asymétrique disparaît.

Voilà qui devrait réjouir les partisans les plus farouches du partage libre : en plus de favoriser la diffusion égalitaire des textes, la duplication numérique efface l’asymétrie du don primitif. Cette évolution a ses conséquences : la duplication potentiellement infinie des fichiers crée un Internet où, potentiellement, tout le monde (c’est-à-dire 7 milliards d’humains) peut posséder le même fichier. Dans les faits, cela n’arrivera évidemment pas, mais le simple potentiel de « partage maximal » rend l’ebook universel. Ce n’est pas la possibilité de posséder ou non un fichier qui discrimine les individus, mais la possibilité de posséder ou non le support (et l’électricité) de lecture (ordinateur, tablette, liseuse, smartphone). Une fois libérés des contraintes techniques, nous sommes tous égaux devant un fichier numérique sans DRM.

Ce point central n’est pas sans contrepartie. Puisqu’il est ici question de la valeur du livre dématérialisé, il convient de remarquer qu’avec un fichier potentiellement accessible à tous, les règles de l’offre et de la demande demeurent inopérantes. Si l’offre est potentiellement universelle (en somme, si tout le monde peut posséder la même chose), la valeur marchande du bien disparaît nécessairement. Je veux dire par là que le fichier numérique en lui-même n’a pas ou très peu de valeur. Le premier donateur ayant conservé l’ebook en le dupliquant, il a vidé l’objet donné de sa valeur capitalistique. La conclusion est logique : l’abondance du numérique plaide naturellement pour un faible coût des fichiers à la vente (sur ce point, Neil Jomunsi et J.-F. Gayrard seront certainement d’accord).

Mais alors, si la valeur de l’immatériel n’est pas dans le fichier, où peut-elle bien se situer ? J’y viens, pas d’impatience.

Le partage efficace : de l’homme à la plateforme

Dans un récent article, j’expliquais combien, à l’heure du numérique, les métadonnées devenaient vitales pour les auteurs et leurs éditeurs. Le texte seul, non balisé, n’a aucune valeur car il se perd inévitablement dans les méandres d’Internet. En un mot, il devient invisible. Et quoi de moins précieux que quelque chose d’invisible, par essence non palpable et surtout non quantifiable ?

Ce qui, aujourd’hui, donne au fichier ePub sa valeur, c’est l’ensemble des mécanismes lui permettant de trouver ses lecteurs. Ces mécanismes sont entièrement (ou presque) construits sur l’analyse de ses métadonnées, d’où l’intérêt de les affiner au maximum. Aujourd’hui, un ebook a de la valeur dès lors qu’il est connecté au réseau et trouvable par l’acheteur. Ce n’est donc pas l’objet en lui-même mais l’ordonnancement en catégories des millions de livres disponibles qui les rend « valeureux ». Cet ordonnancement peut-être fait selon deux méthodes ; chacune, à sa manière, sert la lecture numérique : d’une part, la curation ; de l’autre, l’exhaustivité.

La curation, c’est le tri et la diffusion du contenu jugé pertinent. Sur le marché de l’ebook, cette action est effectuée par les journalistes / blogueurs, mais aussi directement par les éditeurs. Un éditeur tel que Walrus, c’est un éditeur qui sélectionne et propose une partie de la création des auteurs francophones à ses lecteurs ; ceux-là, lorsqu’ils sont fidélisés, font confiance à Walrus et achètent ce qu’il propose avec sérénité. L’ebook a gagné en valeur puisqu’il s’inscrit dans une ligne éditoriale claire, elle-même issue d’un processus de curation (et, bien sûr, d’un travail éditorial).

L’exhaustivité, c’est la capacité à rassembler en un point l’ensemble de l’offre numérique disponible. Je pense évidemment aux plateformes de vente en ligne telles qu’Amazon, ePagine ou Immatériel, dont le projet est de vendre TOUT ce que l’édition / l’autopublication offrent, dans TOUS les domaines de la littérature. C’est là, je le crois, que se trouve l’origine du succès de ces plateformes. Dans un marché où la capacité à faire le lien entre le livre et son lecteur fonde la valeur du produit, c’est la possibilité de partager le plus efficacement possible les fichiers numériques qui crée les conditions d’un succès : logiquement, la monstrueuse machine qu’est Amazon est bien plus efficace que l’homme et fédère un nombre de lecteurs toujours croissant, assurés qu’ils sont de trouver tout ce dont ils ont besoin chez le géant américain. Plus Amazon partage les fichiers, plus le trafic est important, et on connaît la chanson : à l’heure du réseau numérique, le trafic, c’est de l’or. Dès lors, il est presque naturel de voir ces acteurs triompher, d’autant que la grande majorité de l’offre numérique y est quasiment gratuite (voir le coin autopublication pour s’en faire une idée). Encore une fois, la valeur n’est pas dans le fichier mais dans sa catégorisation.

Deux logiques ont été mises au jour : le caractère volatil de l’ebook et l’absence de valeur intrinsèque du fichier numérique. Il semble néanmoins — et sur ce point l’article de Gayrard est assez juste — qu’une large partie de la profession littéraire ait mal compris, ou tout simplement méprisé ces deux réalités. La raison, le fondateur de Numériklivres l’a pointée du doigt : on a voulu, et on continue à vouloir vendre le livre dématérialisé comme un bien matériel. Tragique écueil.

Retour aux DRM

Malgré les évolutions fondamentales induites par la révolution numérique, la chaîne du livre n’a, dans ses fondements, pas été bouleversée. C’est que l’édition dans son ensemble, et les réseaux de diffusion / distribution qui coopèrent avec elle, ne souhaitaient pas voir leurs assises centenaires remises en cause du jour au lendemain. On a préféré, au contraire, conserver le modèle de la commercialisation papier, modèle rassurant en ce qu’il a déjà fixé les revenus et les tâches de chacun. Qu’il ne corresponde plus à la réalité du marché actuel était, dans le fond, tout à fait secondaire.

Très tôt après l’apparition de l’ebook, l’aspect « ouvert » du fichier ePub a posé problème aux tenants de l’industrie littéraire. Un fichier, contrairement à un livre papier, ça s’échange sans difficultés. Là ont été décidées les premières mesures visant à empêcher le partage incontrôlé des ebooks : on a cherché, en somme, à reproduire les conditions du marché du papier ; on a cherché, en somme, à reproduire les conditions de vente d’un bien matériel. Les DRM sont une tentative de s’assurer que chaque fichier lu aura été effectivement payé ; il s’agit également d’un moyen de contrôler le flux, en limitant le nombre de copies d’un livre. En trois lettres, D R M, sont enterrés les deux principes du numérique, tels que présentés ci-dessus : abondance (synonyme de perte de valeur individuelle) et volatilité des fichiers (synonyme de partage total).

Il me semble, au regard de tout ce qui vient d’être dit, que cette entreprise des DRM est tout à fait insatisfaisante et vouée à l’échec, en ce qu’elle reproduit artificiellement le marché du papier — elle est artificielle car elle va littéralement contre la nature du numérique. En cela, encore une fois, J.-F. Gayrard et Neil Jomunsi ne peuvent qu’être d’accord ; les DRM sont une solution nécessairement éphémère au regard des évolutions informatiques. Elles sont une solution à contre-temps, dictée par l’observation / la reproduction du passé, et pas par une attention portée au futur. Or le futur, c’est le réseau, la circulation, le trafic de masse. Pas le blocage des fichiers (ainsi, par exemple, le récent engagement des gouvernements mondiaux en faveur de l’open source).

À cette tentative technique d’empêcher le partage généralisé, Gayrard répond par une solution très différente dans la forme mais assez proche dans l’intention (annihiler la diffusion gratuite) : la promotion d’un civisme littéraire. En éduquant les consommateurs aux pratiques numériques, il s’agit de leur inculquer la différence entre un bien matériel et un bien immatériel, qui lui ne se prête pas, eu égard à son aspect volatil et à son faible coût. Il s’agit, en quelque sorte, de substituer aux DRM physiques, encombrants et contre-productifs, des DRM moraux dictés par l’interdit social. Mais cette idée n’est-elle pas condamnée à se heurter, à son tour, à la nature du numérique ? Le « lecteur-citoyen » est-il une réalité ou une utopie ? J’avoue mon ignorance : je n’ai pas la réponse.

Je terminerai par quelques pistes de prospective numérique. Il semble que la course aux DRM ait encore quelques années d’espérance de vie devant elle. Si l’on pousse la logique du contrôle des fichiers jusqu’au bout, la plus efficace des solutions reste encore de ne pas confier le fichier au consommateur. En ne vendant plus le livre mais simplement « la location du contenu », l’industrie littéraire s’assure un non-partage (ou, s’il a lieu, un partage très marginal) des livres numériques. J’ai beau être profondément opposé à cette idée, j’admets qu’elle a le mérite d’être sans ambiguïtés (les intentions sont annoncées dès l’abord) et, surtout, qu’elle a un gros potentiel d’épanouissement puisqu’elle contenterait une large part des éditeurs. Preuve en est la multiplication, depuis quelque temps, des annonces concernant les offres de lecture en streaming.

Reste à savoir si le lecteur appréciera. Car en définitive, c’est lui qui fait la loi du marché. Enfin, je crois.

DRM et watermarking : un gravillon dans la mer

J’aurais aimé jeter un pavé dans la mare, écrire quelque chose d’inédit, de fort, de profond. Hélas, j’entame ce billet en sachant qu’il ne sera qu’un gravillon dans la mer, une poussière au milieu du désert où s’affrontent, inlassablement, deux armées : à droite, l’étendard de la protection des fichiers ; à gauche, le pavillon de la liberté de circulation (le placement des belligérants a été décidé au hasard).

Ce billet sera un gravillon dans la mer parce qu’aujourd’hui, il me paraît difficile d’avancer efficacement sur le terrain des DRM. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, jusqu’à présent, je ne me suis jamais exprimé sur la question : très vite (trop vite), le débat se tarit et l’on en vient à répéter les mêmes poncifs qui inondent la toile sans que rien ne bouge.

Car la question des DRM est clivante : trop clivante, en fait. Quand les uns aimeraient que chaque fichier lu ait été au préalable payé, les autres voudraient un Internet parfaitement libre, où un fichier passerait de main en main sans que les acteurs de l’échange ne tombent dans l’illégalité. De part et d’autre, les arguments sont clairs et, il faut l’admettre, compréhensibles. Les défenseurs des DRM estiment que chaque fichier partagé constitue un manque à gagner dans un marché qui, déjà compliqué, risquerait de ne pas se relever de ces échanges gratuits, surtout s’ils venaient à se multiplier. Les opposants aux DRM, eux, estiment au contraire que la libre circulation des fichiers numériques, en plus d’être naturelle, favorise le partage et donc la publicité d’un contenu : in fine, cette libre circulation devrait donc favoriser les revenus de l’éditeur / de l’auteur concernés.

Vous l’aurez compris, ce sont deux visions du numérique et de son marché qui s’affrontent, pratiquement irréconciliables. À bien y réfléchir, elles sont irréconciliables dès l’abord, pour la simple raison que les deux partis en jeu ne sont pas égaux dans la discussion. La plupart des gros éditeurs francophones et les deux plus grosses plateformes de vente de livres numériques (Apple / Amazon, qui écrasent le marché) utilisent et défendent les DRM (et les formats propriétaires pour ce qui est d’Apple et d’Amazon, mais aussi de Fnac/Kobo). Les voix dissonantes, elles, s’élèvent de la plèbe, de la masse des petits éditeurs et des lecteurs engagés dans la révolution numérique. Dès lors, le débat n’a rien d’une discussion sereine : il prend, au contraire, les allures d’une révolte ; une bête révolte de la plèbe contre les puissants.

Une révolte à écraser.

Si le débat s’envenime, c’est aussi parce que les anti-DRM ont le sentiment de ne pas être entendus, et il faut bien reconnaître que c’est le cas : leurs revendications ne portent pas, ou très peu. Toute une série d’arguments et de présupposés joue contre leur discours. J’en vois deux principaux : d’abord, et sauf le respect que j’ai pour la cause, j’admets moi-même que les arguments des antis se perdent trop souvent dans la bouillie politisée d’extrême-gauche. En clair, les antis passent pour des illuminés aux yeux des tenants de l’industrie littéraire ; ils sont des idéalistes acquis au commonisme, que l’on soupçonne toujours de défendre le numérique libre pour pouvoir consommer du livre / de la musique / du cinéma sans jamais rien payer en retour (l’image du parasite). En parlant de musique, justement, le deuxième argument jouant pour les DRM tire ses racines de l’effondrement du CD : en supprimant les protections, les gros éditeurs craignent de voir le marché du livre s’effondrer devant le téléchargement illégal, comme ce fut le cas pour l’industrie musicale (encore les raisons de cet effondrement restent-elles aujourd’hui discutées, mais pour beaucoup la chose est claire : c’est le piratage et le streaming illégal qui ont tué les disquaires).

Il est clair que pour déboucher sur du positif, ce débat manque cruellement de mesure. Et ce des deux côtés. En l’état, les arguments des uns et des autres ne font qu’exacerber les craintes et le fiel de l’opposant. Il me paraît contre-productif de chercher à tout prix à imposer une protection aussi restrictive qu’un DRM à chaque ebook produit. Il faut, au contraire, prendre en compte la réalité technologique : les DRM, en plus d’être impopulaires et très lourds d’utilisation pour le consommateur, sont inefficaces dans la mesure où ils sont crackés très facilement. L’éditeur numérique doit prendre en compte l’objet qu’il vend avant de décider de protections inefficaces. Un fabricant de briquets s’attend à ce que ses produits soient partagés, voire dérobés par une part de ses clients potentiels. L’industrie du briquet s’effondre-t-elle pour autant ? Un fabricant de fichiers numériques doit s’attendre à ce que ses ebooks soient partagés. Au moins un peu.

À l’opposé, plaider pour un numérique totalement libre est un vœu pieu. Il est légitime que les éditeurs et les libraires en ligne essaient, au maximum, de décourager l’échange illégal de grande ampleur. Crier au loup devant les DRM, je comprends. Crier au loup contre le watermarking, je comprends beaucoup moins, et cela relève pour moi d’une forme d’extrémisme (au même titre que le « tout-DRM »). Le watermarking, c’est un moyen intermédiaire et léger d’encourager le lecteur au civisme littéraire. On peut, bien sûr, discuter de la place que doit tenir le WM dans le fichier numérique : doit-il être cantonné aux pages de garde ? Doit-il être présent à chaque fin de chapitre ? À chaque fin de page ? Ces débats me semblent beaucoup plus fertiles que le bête affrontement pro / anti-DRM ; plus d’animosité, plus de craintes : juste une discussion autour des garanties pour l’éditeur et du confort pour le lecteur. Juste une discussion autour du produit livre.

Pour autant, et j’en terminerai là, il faut nous montrer réalistes dans notre combat. Le débat pour ou contre les DRM a beau agiter Internet, je doute fort que la question soit réellement posée dans les bureaux des grands éditeurs, et encore moins dans ceux des patrons d’Apple et d’Amazon. Nous avons beau militer pour un Internet / un numérique plus libres, ceux-là n’ont aucun intérêt à desserrer les chaînes de leurs produits. Pour prendre l’exemple d’Amazon, la stratégie du géant américain est en totale opposition avec l’idée d’un ebook libéré de tout contrôle. Amazon vise, au contraire, l’enfermement de sa clientèle dans les méandres de sa plateforme (DRM et format propriétaire) ; tout ce qui favorise les passerelles et la liberté de circulation contrecarre ce projet.

On peut toujours se plaindre. On peut toujours lutter. Je connais des gens qui, depuis 73, réclament la fin du capitalisme. Tant qu’ils ne changent pas les règles du marché, leurs cris se perdent dans la nuit. Si l’on ne change pas les règles du marché numérique, nous sommes condamnés au même écueil. Crier dans la nuit. Et passer pour des fous.

L’île aux pélicans géants – troisième épisode des Time-Trotters

Titre : L’île aux pélicans géants
Série : Time-Trotters
Auteur : Nicolas Cartelet
Éditeur : Walrus
Genre : SF / Light-SF
Parution : 4 septembre 2014
Prix : 2,99 €
ISBN : 978-2-363-76247-4

Lien vers le livre

On y est ! Le troisième et dernier épisode des Time-Trotters sort ce jeudi 4 septembre ! Au programme – vous l’attendiez tous – un retour remarqué de notre chère Tarentula, toujours plus folle et énervée ! Propulsée sur une île déserte aux forts relents de Lost, la pauvre doit redoubler de violence pour se tirer du guêpier dans lequel une bande de terroristes l’a fourrée. Il s’agit, je l’ai dit, du dernier épisode de la série, mais probablement pas du dernier roman dans lequel Dorothée, Godillot et les autres apparaîtront ! Laissez-moi quelque temps de réflexion et je me remets très vite à l’ouvrage. Promis !

***

On l’avait perdue dans le temps. Elle est de retour. Fini la violence, rengainé le sabre, Tarentula est fatiguée et rentre chez elle, à son époque. La fin du voyage? Sauf si l’avion temporel dans lequel elle embarque est pris d’assaut par une bande de terroristes aussi roux que dangereux. Sauf si le vol 001 s’écrase sur une île déserte, remuée par des phénomènes aussi effrayants qu’incompréhensibles. Sauf si ses compagnons d’infortune se révèlent être de véritables bras cassés. Une fois de plus, le temps décide de n’en faire qu’à sa tête et La Tarentule en paye les frais. Fini la violence ? Rengainé, le sabre ? Pas si sûr…

Vous avez aimé la série Lost ? Vous détesterez ce que Nicolas Cartelet a osé en faire… L’île aux pélicans géants est le troisième tome de la série Time-Trotters, toujours plus loufoque et inattendue.

 

 

Tuto 02 « Au secours ! » – J’ai confié toutes mes économies à l’inspecteur Godillot, que faire ?

Cette fois, vous commencez à vous inquiéter. Dix jours que ce type étrange au chapeau, ce Godillot, vous a délesté des cinq cents billets verts que vous gardiez jusque là bien au chaud sous votre matelas. Dix jours sans nouvelles. Il vous avait pourtant promis, le Godillot, de vous ramener Grisette saine et sauve avant trois jours. Depuis, plus rien. À croire qu’il a filé à l’anglaise.

C’est là que vous venez me voir, tout penauds, tout honteux. Je vous entends d’ici. « Il m’a volé mon argent, m’sieur », que vous allez chouiner, « et même que j’ai jamais revu l’ombre de ma gerbille ! ». Pour un peu, vous ajouteriez « au voleur ! », puis toutes ces choses criardes, pénibles et, il faut bien l’admettre, parfaitement inutiles. « Comment que j’peux récupérer mon fric ? » n’oublierez-vous pas de conclure. « Comment, m’sieur Nicolas ? »

*Soupir*

Bon. D’abord, je me dois d’être honnête avec vous. C’était complètement con de débourser cinq cents billets pour une gerbille. Votre papa avait raison, le jour où vous l’avez ramenée de l’animalerie. « Et t’as payé pour ça ? » avait-il gueulé en tapant du poing sur la table. « Le chat l’aura bouffée en deux semaines, du beau gaspillage, ça oui! » Vous aviez pleuré, à l’époque. C’était pourtant vrai. Selon une étude récente commanditée par la NSA, si une gerbille vous coûte plus de cinq euros du début à la fin de son existence, c’est que l’investissement était foireux. Là, on parle de cinq cents euros. Le nombre cinq cents. D’autant que le fin mot de l’histoire, vous le connaissez : dans deux mois, vous retrouverez un petit squelette de rongeur derrière le canapé.

C’était bien le chat, en fin de compte.

Il y a autre chose que je dois vous dire, rapport à l’argent. Les honoraires de Godillot, vous ne les retrouverez jamais. Jamais. Il est déjà loin, à l’heure où vous vous lamentez sur votre sort, et quand je dis loin, je parle pas des Maldives. Je parle de longueur temporelle. 1850 ou 2250, je n’en sais rien, mais une chose est certaine, il a glissé dans la faille. Un bon conseil : faites donc le deuil de vos billets, payez-vous une petite mousse pour digérer l’injustice. Ah non, j’oubliais : vous n’avez plus d’argent. C’était d’ailleurs ça, le problème.

Pour les cinq cents euros, donc, c’est foutu. De mon côté, je ne peux que vous proposer un tuto, un gentil tuto, pour vous éviter de tomber à nouveau dans le piège. Suivant ma grande expérience de la charlatanerie (mentaliste de père en fils, eh ouais), je me propose de lister les indices qui doivent, si vous les vérifiez, vous mettre la puce à l’oreille.

Nous poserons la questions suivante : Comment reconnaître un vrai détective d’un bras cassé ?
Sujet type : Martial Godillot, inspecteur miraculé du concours de la police, détective à ses heures perdues (et il en a beaucoup depuis qu’il est perdu dans le temps), incompétent notoire.

Indice n°1 : il a la tête de l’emploi
Parce que qu’un type qui ressemble trop à un détective est trop beau pour être honnête. Le chapeau, le pardessus beige, l’air sombre… En réalité, cet attirail sert davantage à camoufler l’incompétence de son propriétaire qu’à asseoir son véritable statut. L’habit ne fait pas le moine, comme on dit. Tenez, Brice de Nice, tout le monde le prenait pour un surfer, pas vrai ? Que dalle ! Et Derrick, hein ? Vous vous en souvenez, de Derrick ? Toute la panoplie de l’inspecteur, des pieds à la tête ! Et il a fini comment, Derrick ? Déshonoré par son passé de SS ! Si c’est pas la preuve de ma démonstration, je vois pas. CQFD etc.

derrick

Indice n°2 : il tombe amoureux de vous après deux jours d’enquête
Ça non plus, ça n’est pas bon signe. Un détective qui tente de séduire ses clientes est, généralement, à éviter. Encore plus s’il tombe raide dingue de la victime et tire des plans sur la comète, à base de mariage et de ribambelle de marmots. Pensez à James Bond, le plus célèbre des agents secrets. Il sert tout ce qui bouge, 007, mais jamais il ne tombe amoureux. Godillot, c’est l’inverse : il ne conclut jamais mais, amoureux transi,  tombe raide dingue des jeunes femmes qui traversent sa vie. Un détective doit être froid, souvenez-vous-en. Froid et insensible aux charmes de la gent féminine. Masculine aussi, ça va sans dire.

Indice n°3 : Ses quinze derniers clients sont en procès contre lui
Parce que ça paraît logique, mais que ça ne l’est pas tant que ça. Il y a encore des types pour faire appel au pire plombier du monde, même quand celui-ci fait chaque semaine la Une de Sans aucun doute et que Julien Courbet le somme de rendre les 200 000 euros qu’il a extirpés à ses derniers clients. Parce qu’il y a encore des types pour aller faire une intoxication alimentaire chez l’italien du coin, alors que le restaurant a récolté une étoile de moyenne et 245 menaces de mort sur TripAdvisor. Un détective qui a déjà déçu vingt fois décevra une vingt-et-unième fois, c’est mathématique, à moins d’un miracle. Mais êtes-vous vraiment prêt à parier sur un miracle, quand on parle de Grisette ?

Indice n°4 : son CV est incompréhensible
Un stage de sauveteur de chatons égarés, un CDD de secrétaire en brigade des stups, six mois de chômage… Il est des CV qui vous paraissent plus fumeux que les autres. Celui de Godillot l’est encore plus. Pas moyen de donner un sens à son foutu parcours : est-il pompier volontaire ou membre du GIGN ? Personne ne le sait vraiment, et c’est probable que lui-même laisse planer le doute sur ses véritables activités pour passer entre les mailles du filet… À fuir absolument.

Indice n°5 : il vous promet le retour de l’être aimé
Et la fin de vos problèmes d’impuissance. N’insistez pas, vous vous êtes simplement trompé de porte.

Indice n°6 : il a lui-même souscrit à une formule « retour de l’être aimé »
Oui, Godillot est le genre de type à se faire avoir par ses collègues de l’indice n°5. Le genre à se faire vacciner contre la grippe, en somme. Trois fois. D’ailleurs, les honoraires que vous payez pour ses services sont en grande partie absorbés par ce n°5. C’est-à-dire que lui-même ne parvient pas à déceler l’arnaque, pourtant principe premier de son métier. Vous feriez confiance à un chien de chasse incapable de lever un lièvre galopant gaiement juste sous son nez ? Moi non plus.

Indice n°7 : il est instable, temporellement parlant
Parce que l’inspecteur Godillot, en plus d’être incompétent, a la fâcheuse manie de disparaître dans les méandres du temps dès que vous vous en rendez compte (de son incompétence). Et ça, c’est plutôt mauvais pour fidéliser la clientèle.

Alors à l’avenir, faites pas les cons. Surtout pour une gerbille. Et puis lisez Godillot, l’intemporel, tiens, ça mange pas de pain (mais ça paye le mien !).

inspector-gadget-gadget

 

À tous ceux qui ne savent pas bien à quoi ça ressemble, une gerbille, je vous offre ce visuel Google. Je découvre avec vous l’animal.

gerbille_1133_1La vache, c’est quand même mignon, cette saloperie. Je m’en veux un peu, du coup.