Tu crois que c’est qu’un jeu

Tu crois que c’est qu’un jeu, que c’est juste un jeu. Juste du fric ou du spectacle pour abrutir les masses, pour les tenir éloignées des vraies choses. C’est quoi les vraies choses ? Deux mille Écossais de Glasgow qui cassent leur tirelire pour voyager à l’autre bout du continent et faire plus de bruit que trente-cinq mille personnes, pour chanter jusqu’à l’épuisement, pour faire la fête tant et tant qu’on se souviendra d’eux dans dix ans. Est-ce qu’ils passent à côté des vraies choses ? Ça vaut pourtant bien ta cuite à Rock en Seine ou ton sitting au concert de U2. Et ce père de famille de la banlieue nord de Liverpool, qui vit avec un tiers de ton salaire mais prend l’abonnement annuel au stade pour toute la famille, qui fait ce boulot dont tu voudrais pas pour ton chien mais qui le fait en souriant quand l’équipe a gagné, en pleurant quand l’équipe a perdu, six jours par semaine, ce type blanc et bedonnant que t’assimiles juste à un facho parmi d’autres, mais qui vient tous les week-ends au stade hurler des chansons à la gloire de Mohammed Salah, ce type qui t’embrassera, d’où que tu viennes, si tu débarques dans son pub un soir de victoire. Est-ce qu’il passe à côté des vraies choses, lui aussi ? Tu l’embrasseras, toi, quand tu le croiseras à la terrasse de ton bar ? Tu crois que le foot c’est la violence, c’est la haine de l’autre. C’est que t’as rien compris. La violence c’est ton cynisme qui la porte, c’est le mépris que tu égrènes sur les réseaux sociaux ; mépris pour ces Sénégalais qui maraboutent le ballon du match, mépris pour ces Tunisiens qui passent du rire aux larmes en une action, mépris pour ces supporters qui font trembler Mexico. Un type qui chiale ou exulte pour son équipe est incapable de cynisme. Et lui, il a tout compris au football.

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La montre en bois

Ma montre en bois, commandée il y a six mois de ça, m’a été livrée hier après tout ce retard et cent péripéties dont je vous épargnerai ici le détail. Les petits malins croyaient sûrement que sans montre, dans l’attente de la leur, je ne verrais pas le temps passer.

Les premières notes

Par-dessus tout, j’aime les premières notes qu’échangent les musiciens de l’orchestre après qu’ils se sont installés, cet instant de flottement où s’accordent les vents et les cordes au son du la – du chaos naît l’harmonie, l’impression d’assister à l’ouverture d’une cosmogonie selon Tolkien. On entend pareille cacophonie (une foule bruyante sur fond d’instruments s’accordant) au début de l’album Sergent Pepper’s, que jouait mon père sur la chaîne hi-fi du salon lorsque j’étais petit. Je pensais alors qu’il s’agissait d’un morceau à part entière, très court et très étrange, et, fin mélomane du haut de mes 8 ans, j’avais décrété que c’était mon préféré. Vingt ans plus tard, je n’y entends toujours rien en musique, mais lorsque s’installent et s’accordent les musiciens, et tandis qu’autour les spectateurs discutent encore entre eux, moi seul tends l’oreille et me tais. « Chut ! fais-je aux malheureux qui osent m’adresser la parole. C’est le moment que je préfère. »

Le téléphone

Une jeune fille nous a couru après à travers le parc. Elle tendait mon téléphone, oublié sur un banc quelques secondes plus tôt, à bout de bras. J’étais trop surpris pour la remercier, je l’ai regardé s’éloigner avec une espèce d’euphorie muette, comme si on venait de me sauver la vie.
Prague est de ces villes dont même les habitants y mettent du leur pour vous les rendre belles.

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La grande horloge

Une pensée émue pour Ernesto, ce vieil homme originaire d’Amérique du Sud, passionné d’horlogerie depuis l’enfance. Horloger de métier, il répare les montres et les horloges des habitants de son petit village depuis cinquante-huit ans, avec le même enthousiasme qu’à ses débuts. Son savoir-faire est connu de tous, on vient parfois de l’autre bout du pays pour lui confier qui une montre, qui une horloge que l’on croyait foutue. Ernesto les ranime toutes, et cette prouesse, infime et gigantesque, répétée quotidiennement, suffit à le rendre heureux.
Heureux ou presque. Une seule chose à vrai dire manque au bonheur d’Ernesto. Depuis tout petit Ernesto rêve d’Europe, et plus précisément de Prague. Il rêve de ce long voyage au terme duquel, parvenu sur la grand-place de la vieille ville, il contemplerait longuement la grande horloge astronomique de Prague, merveille d’ingénierie qu’il a vue et revue, dont il a dévoré les moindres détails dans les magazines spécialisés qu’il fait venir d’Europe à prix d’or, depuis près de 60 ans.
Aujourd’hui, Ernesto a 78 ans. Il est fatigué, il avance courbé, une insidieuse maladie des poumons entrave sa respiration. Mais Ernesto est heureux. Au terme d’une vie d’économies, de petits riens ajoutés chaque jour au bas de laine sur la maigre paye que lui rapporte son métier (en Amérique du Sud, on est horloger par passion, pas par ambition), Ernesto a rassemblé la somme nécessaire au voyage. Il a fermé un matin, pour la première fois depuis cinquante-huit ans, sa petite boutique d’horlogerie. Il a roulé des heures dans sa camionnette cabossée pour atteindre Buenos Aires. Il a pris l’avion, là aussi pour la première fois. Il a tremblé au décollage, s’est émerveillé de surplomber les nuages, a retremblé à l’atterrissage.
Il a pris le bus, le métro, le tramway. Et ce matin de mai encore frais, il a surgi sur la grand-place de Prague, a presque couru pour tomber aux pieds de la grande horloge, les larmes aux yeux. Il y était. Toute une vie tendue vers ce moment, ce lieu, cette rencontre.
Mais la grande horloge était en travaux.

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