Google Play, un e-libraire comme les autres ?

Pour beaucoup, la lutte économique pour le contrôle du marché du livre numérique se résume à un bête affrontement entre Amazon et Apple ; à peine les éditeurs ont-ils leur mot à dire (clin de l’œil Hachette), et les autres revendeurs, eh bien les pauvres ! ils n’ont qu’à se partager les miettes, les quelques pourcents laissés par les deux géants américains. Apparemment tirée à gros traits, cette caricature a pourtant bien des points communs avec la réalité, car oui, les plates-formes libraires dominent aujourd’hui notre marché. Sauf qu’en fait de deux géants, c’est trois qu’il faut désormais compter dans la course à l’ebook. Et le troisième aussi, tiens donc ! est américain. Je veux vous parler de Google.

Google. Un petit nouveau dans la vente de livres numériques, mais sûrement pas un bleu en ce qui concerne l’environnement web. Encore que nouveau, pas tant que ça à bien y regarder : depuis l’été 2012 déjà, Google Play propose via son site Internet et son application la vente d’ebooks sur le marché français. Il faut dire que contrairement à nombre de ses concurrents (Apple mis à part), Google ne partait pas de rien au moment de lancer son offre. Véritablement incontournable pour tout utilisateur de produit / de contenu numérique, la franchise américaine a bénéficié de son renom et du vecteur Google Play, rattaché à Android et donc présent sur à peu près toutes les tablettes et tous les smartphones qui échappent encore à la Pomme (oui, il en reste. Un bon paquet même).

Malgré ce lancement en fanfare, Google a été largement sous-estimé depuis deux ans, dès qu’il s’est agi d’analyser le marché de l’ebook. La focalisation sur l’essor d’Amazon et d’Apple lui a presque permis de passer inaperçu, agent tranquille, bonhomme même, de nos lectures numériques. Pour ma part, je suis très étonné de cet « oubli », car je vois chaque jour, à l’échelle de mon entreprise, les chiffres et la dynamique dans laquelle est entraîné Google. Le moins que l’on puisse dire est que ces résultats n’ont rien de « petits ». Depuis un an et sans discontinuer, les ventes sur Google Play représentent environ 25% du chiffre d’affaires numérique de ma maison d’édition, soit davantage qu’Amazon et bien au-delà des résultats d’Apple.

Bien sûr, ceux qui me connaissent savent que ces chiffres se rapportent à la littérature érotique, marché de niche où Apple s’est volontairement placé en retrait (censure excessive et systématique sur certaines collections). On comprend dès lors que Google s’est contenté de « manger » l’espace laissé par la Pomme. Mais cet espace aurait pu, tout aussi bien, être récupéré par Amazon ! Les résultats analysés portent sur des sommes importantes et se vérifient sur la durée (NumérikLivres l’a encore confirmé récemment), il ne faut donc pas voir dans cet essor un phénomène marginal : pour moi, Google est appelé à grossir et à se maintenir au sommet du marché de l’ebook. Indéniablement, il est un acteur à prendre au sérieux.

Mais alors, c’est quoi, le modèle Google ? me demanderez-vous. La plate-forme est-elle différente de ses concurrents ? Oui ! ai-je envie de répondre à brûle-pourpoint, et pour la simple raison que j’évoquais plus haut : contrairement à Apple, Google ne censure pas les contenus jugés érotiques ou inappropriés. J’en profite pour ajouter Amazon au panier des libraires puritains : on a fait tout un flanc des couvertures retoquées par Apple, mais Amazon mène peu ou prou la même politique d’épuration de la boutique (physique et numérique) depuis fin 2013, en bridant notamment les recherches sur la boutique générale – concrètement, certains titres sont devenus introuvables, même en tapant leur nom, depuis la page d’accueil.

En apparence donc, Google se pose en acteur libertaire, là où ses compatriotes se crispent depuis quelque temps, en dépit même de leurs intérêts économiques. Je reste toutefois prudent quant à l’évolution à venir de la boutique Google Play. Il n’aura pas échappé aux spécialistes du référencement – dont je ne suis pas, mais je sais m’entourer ! – que le moteur de recherche Google a mené récemment une politique de sous-référencement des contenus érotico-pornographiques (ou jugés comme tels). On peut donc imaginer, à terme, des attitudes semblables à celles d’Amazon du côté de Google (on ouvre les vannes dans un premier temps, puis on panique et on ferme tout). Prudence, donc…

D’un point de vue contractuel, aussi, Google s’est dès l’abord fait remarquer pour ses exigences « hors normes » par rapport aux pratiques habituelles du marché. Là où Amazon se contente de 30% de remise sur les livres numériques vendus sur sa plate-forme, Google réclame entre 40 et 50%, et se montre inflexible devant les tentatives de négociation des éditeurs et distributeurs immatériels. Dans de nombreux cas, cette position a débouché sur une impasse, puisque une partie des éditeurs francophones a refusé de signer dans de telles conditions. Encore aujourd’hui, l’ensemble du catalogue diffusé et distribué par Immatériel est introuvable sur Google Play (sauf quand les éditeurs ont choisi de contracter en direct). In fine, il en résulte une offre diminuée par rapport à ce que propose la concurrence (et je ne compte pas tout le catalogue autoédité exclusivement chez Amazon). Pour autant, le cador de la recherche Internet ne semble pas vouloir évoluer : la situation est bloquée depuis plus de deux ans.

Au-delà de ces querelles de comptables, Google Play se démarque par un environnement somme toute original. Sa boutique détonne par son apparente simplicité : très épurée, elle se contente d’une mosaïque de couvertures et d’emplacements textuels minimalistes. Même les rubriques nouveautés et promotions sont réduites au strict minimum. Je saluerai toutefois l’initiative d’agglomération des avis d’internautes, récupérés depuis de nombreux sites Internet (chaque référence présente ainsi un maximum de commentaires clients). Cette épuration graphique et structurelle n’est pourtant que l’arbre qui cache la forêt Google, et sa logique diabolique d’agrégation de contenus. En effet, si la plate-forme Google Play est simpliste, c’est qu’elle n’assure pas le dixième des « animations » habituellement assumées par les librairies en ligne. Concrètement, lorsque mon entreprise lance une opération marketing en partenariat avec son diffuseur, elle est répercutée chez Amazon, La Fnac et les autres, mais jamais chez Google. De la même manière, là où Amazon tente depuis peu d’offrir une « expérience libraire » à ses internautes (notons que La Fnac, grande retardataire devant l’éternel, effectue le chemin exactement inverse…), Google n’éditorialise rien ; la vérité, c’est qu’il n’en a aucunement l’intention. La vérité, c’est qu’il n’a aucunement l’intention de se comporter en libraire (même avec tous les guillemets possibles placés autour du mot libraire).

Encore cette intuition, largement partagée par les éditeurs avec qui je discute, est-elle vérifiée par l’analyse des ventes de ma maison d’édition. Contrairement à l’ensemble des librairies en ligne, la courbe des résultats Google est absolument indifférente aux mécanismes promotionnels, aux campagnes marketing et communication, aux sursauts du marché induits par tous événements extérieurs… Au contraire, la seule manière de maintenir le chiffre Google semble être d’abreuver sa plate-forme de nouveautés, encore et toujours, et de casser les prix en face de la concurrence. En réalité, il s’agit de la même logique de référencement qui s’impose aux blogueurs souhaitant apparaître en pôle position sur le moteur de recherche de notre ami Google. Tiens donc, Google, encore lui ! C’est peut-être davantage qu’une intuition, en fin de compte : la plate-forme Google Play n’a pas pour vocation de devenir une plate-forme libraire, mais un simple outil permettant au géant américain de nourrir encore son moteur de recherche en y agrégeant du contenu – « en y récupérant de la propriété intellectuelle », pour citer le fondateur d’un célèbre diffuseur numérique. Règne de la nouveauté, combat à mort pour capter le lecteur… Simple manifestation paroxystique de ce que devient, de plus en plus,  le marché du livre ? En fait, tout pousse la littérature à devenir un produit comme un autre. Google l’a peut-être mieux intégré que les autres. Tout simplement.

On l’aura compris, Google semble être un acteur à part sur le marché du numérique, tout simplement parce qu’il poursuit des objectifs différents de ceux de la concurrence. Reste à savoir quelle attitude opposer à cette entreprise, en tant qu’auteur ou éditeur. Faut-il combattre Google ? Négocier un fléchissement du géant ? Jouer le jeu en tirant profit des avantages de la plate-forme ? M’est avis qu’il n’est pas inutile de voir émerger un nouvel adversaire en face des éternels Amazon et Apple, à condition bien sûr que ces acteurs s’affrontent pour le bien des producteurs et des consommateurs du livre (ne m’en veuillez pas de parler leur langue, c’est voulu). Pour autant, il me paraît indispensable de garder l’œil ouvert : je suis pour un partenariat avec tous les acteurs du livre, sans exception. Encore faut-ils qu’ils aient pour réelle ambition d’être acteurs du livre. Car elle est là, la question essentielle : Google s’intéresse-t-il au livre ?

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Un éditeur numérique, pour quoi faire ?

C’est une idée répandue un peu partout dans les méandres d’Internet. Même les acteurs de l’édition pure player s’en font l’écho : avec l’avènement du numérique, les éditeurs perdraient peu à peu leur intérêt. Motivés par les succès retentissants d’auteurs tels qu’Agnès Martin-Lugand (Les gens heureux lisent et boivent du café) ou David Forrest (En série), les auteurs sont de plus en plus nombreux à simplement « sauter » la case éditeur pour autopublier directement leurs textes. Moi-même, je me suis posé la question au moment où je terminais le premier tome de ma trilogie Néagè. Et puis, comme j’avais conscience d’avoir écrit tout sauf un roman grand public (Néagè est avant tout une déclaration d’amour à l’Antiquité grecque), je ne me suis pas senti les épaules d’en assurer seul la promotion. Mais voilà que d’autres projets voient le jour ; j’écris d’autres textes, d’autres romans et, doucement, insidieusement, la question de l’autopublication revient sur la table. Cette question, je la formulerais simplement : quels sont, aujourd’hui, les services et l’intérêt qu’offrent les éditeurs numériques aux auteurs ? — sous-entendus les intérêts supplémentaires à ceux proposés par l’autopublication.

Cette question, je vais tenter d’y répondre. Autant pour vous que pour moi.

Il est un constat, d’abord, qui tombe sous le sens : avec l’avènement du numérique, toute la chaîne de publication du livre se trouve chamboulée. Dans le cas d’un livre ayant pour vocation d’être uniquement publié au format numérique, un certain nombre de services traditionnels offerts par l’édition passent à la trappe. Soyons honnêtes : le livre est un produit commercial qui, historiquement, demande un lourd investissement pour trouver son public. Aussi l’apport des éditeurs à la chaîne du livre est-il essentiellement financier : eux possèdent la trésorerie, pas l’auteur. C’est donc eux qui assument le coût de production du livre papier (de la fabrication à l’impression), ainsi que sa diffusion / distribution chez les libraires. Reconnaissons que ces investissements sont lourds et impossibles à atteindre pour la bourse d’un particulier.

Avec le numérique, tout change. Faire un ebook, pour qui est relativement dégourdi, ça ne coûte rien d’autre qu’un peu de temps. Diffuser un ebook sur toutes les librairies en ligne, ça ne coûte rien d’autre qu’un pourcentage sur les ventes ; en somme, ça ne demande aucun investissement préalable. Autopublier son roman, c’est aussi faire le choix d’une rémunération très importante pour chaque titre vendu : quand un éditeur numérique, au mieux, vous propose 20 à 30 % de droits d’auteur, le service d’auto-édition d’Amazon vous reverse 70 % ! Autopublier son roman, c’est choisir son propre rythme pour le travail du texte, pour sa parution, pour sa promotion…

La promotion, justement, est également renouvelée à l’ère du numérique. Aujourd’hui, un ebook est essentiellement vendu via Internet et les réseaux sociaux. En somme, un auteur autopublié a désormais les moyens de passer par les mêmes canaux de publicité qu’un éditeur pure player. Ne vous voilez pas la face, un éditeur numérique n’ira pas payer une publicité dans Livres Hebdo pour vendre votre ebook : il passera, comme vous, par les arcanes d’Internet (mon éditeur a fait tirer des flyers pour Néagè, c’était chic de sa part, mais je n’ai pas l’impression que ce soit la règle dans le monde du pure player). S’il est un peu dégourdi, l’auteur autopublié peut donc espérer les mêmes retombées auprès des lecteurs en faisant sa promo dans son coin (puisque sa publicité touche le même public), moyennant un peu (beaucoup) de temps consacré à l’élaboration d’une identité numérique, condition selon moi préalable à tout succès éditorial 2.0.

J’ajouterai, enfin, que si les solutions de POD (impression à la demande) s’améliorent et se diffusent largement dans les années à venir, la plupart des auteurs autopubliés pourraient accéder à ce qui constitue, selon nombre d’entre eux, le graal de l’édition : un format papier pour leur roman adoré. Voilà qu’en deux paragraphes, j’ai enterré définitivement l’éditeur numérique ! Sur le papier, il semble bien que tous les services proposés par l’édition soient aujourd’hui accessibles à l’auteur seul, qui se servira du formidable trafic sur le site Amazon pour construire son succès. Le système Amazon fonctionne comme un engrenage à succès : les ventes entraînent les ventes (classements multiples, publicités ciblées par mail faisant la promo des réussites…) et un roman autopublié, dès lors qu’il se vend bien, a autant (voire plus) de visibilité qu’un roman paru chez un grand éditeur.

Mais alors, qu’est-ce qui reste à nos pauvres éditeurs numériques ? Car il leur reste forcément quelque chose, sinon ils auraient déjà disparu : mieux, avec l’avènement de l’ebook, l’édition pure player n’aurait simplement pas vu le jour pour laisser place à un monde d’autopublication. Il y a plusieurs jours que je réfléchis à cette question. Je suis parvenu à une liste de services qui, à défaut de le faire triompher, conservent un certain intérêt au partenariat avec un éditeur numérique. Pêle-mêle, les voici :

1) Il existe, encore, un certain nombre d’auteurs totalement ignorants de la chose informatique. Pour ceux-là, même la réalisation d’un ebook, fût-elle accessible à beaucoup de particuliers, relève de la science-fiction. Puisqu’il est parfois difficile de mettre à contribution son entourage, de tels auteurs ont plus qu’intérêt, si une édition numérique les tente, à se tourner vers un professionnel. L’expertise technique de l’éditeur pure player reste donc un service (qui, néanmoins, devrait être de moins en moins recherché avec le temps – dans le cas de textes simples où il n’y a pas besoin d’aller mettre la main dans de l’ePub3, j’entends).

2) L’éditeur numérique allège l’auteur du temps considérable que demandent la production et la promotion d’un livre. Après tout, tout le monde n’est pas prêt à mettre autant d’énergie dans la vente de son texte ; ça n’est d’ailleurs pas, historiquement, le travail de l’auteur de se faire le commercial de ses oeuvres (quoi qu’avec le triomphe des réseaux sociaux, ça le devienne de plus en plus). Ce service en temps me paraît toutefois limité : en effet, les éditeurs demandent aujourd’hui à leurs auteurs de s’investir de plus en plus dans la promotion des livres. On comprend, dès lors, que certains préfèrent consacrer le même temps à une activité qui leur rapportera 70 % de DA s’ils sont autopubliés, quand l’éditeur leur reverserait au mieux 30 % pour la même énergie dépensée !

3) Certains auteurs aiment se sentir épaulés, entourés dans leur aventure éditoriale. Signer avec un éditeur, c’est s’assurer un certain suivi de la part de professionnels, qui encadreront vos actions et prendront les initiatives. Le travail d’équipe constitue un service incontestable offert par l’édition (il implique le travail éditorial sur le texte, hélas de moins en moins fréquent), à condition bien sûr de tomber sur le bon éditeur. Mais ça, cest une autre histoire…

4) La « sagesse populaire » a beau tenter de minimiser cet aspect, la légitimité offerte par l’approbation d’un éditeur est aujourd’hui encore très recherchée par les auteurs. Je dirais même aujourd’hui surtout, à l’heure où des milliers d’ebooks nouveaux sont diffusés chaque jour sur Amazon, ePagine, Immatériel et ailleurs. Dès lors, le oui d’un éditeur apparaît comme un gage de qualité dans l’océan de médiocrité qu’est censée représenter l’offre autopubliée. J’en discutais récemment sur Twitter avec Sophie Fischer, auteure à venir chez Walrus : pour moi, recevoir une réponse positive d’un éditeur est déjà un succès en soi ; si demain, Bragelonne ou Walrus acceptent un de mes textes, j’aurai le sentiment d’avoir réussi, quand bien même les ventes seraient faibles ensuite (et quand bien même elles seraient plus faibles que si je m’autopubliais ! Je sais, c’est stupide, mais c’est comme ça, je me soigne).

5) J’en viens logiquement au dernier point. Au seul point, en fait, qui me paraît décisif et qui peut faire, encore pour longtemps, le succès des éditeurs. Si je continue d’envoyer mes écrits aux éditeurs, si je continue d’espérer les réponses positives comme ce fut le cas pour Néagè, c’est qu’au-delà de la légitimité que je recherche, c’est l’envie d’être ajouté au catalogue d’un éditeur dont j’ai aimé les livres qui me meut. Il me semble que c’est la ligne éditoriale, dont l’aura fonde l’image d’une maison, qui continue de faire le succès des éditeurs. Un éditeur, c’est quelqu’un qui, à force de travail et de temps, s’est construit une identité en sélectionnant des textes de qualité qui forment un ensemble cohérent, un ensemble qui attire les lecteurs.

Pour moi, la chose est claire : j’ai beau être moi-même éditeur numérique, j’ai beau savoir faire à peu près tout ce que ferait l’équipe de Bragelonne-Snark, de la production à la promotion d’un livre, je continue de lui envoyer mes textes car c’est l’image de l’éditeur que je recherche, au-delà de son expertise. Par image, j’entends la renommée, la visibilité, la qualité supposée du contenu… Quoi de plus naturel, au fond ? Combien de jeunes auteurs de Fantasy anglo-saxonne ont rêvé d’être publiés chez l’éditeur de Tolkien ? Combien ont rêvé d’ajouter leur nom au catalogue où figurait déjà le maître du genre ?

Une image, ça fait rêver. Et puis, accessoirement, ça fait vendre.

Le lundi de Pâques, Neil Jomunsi publiait un bel article sur l’autopublication et ses perspectives. Il terminait en imaginant un jour prochain, où les gros éditeurs français proposeraient peut-être un service d’autopublication aux auteurs. Il s’agirait là d’un service gagnant-gagnant : l’éditeur aurait à portée de mains un pool d’auteurs « gratuits », au milieu duquel il piocherait ponctuellement un auteur à succès pour l’amener du côté de la lumière, avec un vrai contrat d’édition ; l’auteur, de son côté, profiterait de l’image de l’éditeur. C’est-à-dire qu’il se servirait de son aura pour vendre davantage de livres. Gageons qu’un tel système a du potentiel. L’image, plus que jamais, est un produit : le marché du numérique l’a bien compris.

Le numérique est-il circonscrit à Amazon ?

Peut-être avez-vous vu ce petit reportage, diffusé cette semaine sur Arte, dont le sujet était l’auto-édition via le système Amazon. En soi, l’intention était louable : mettre la lumière sur la littérature numérique et l’un de ses pans en plein essor, j’ai nommé l’auto-édition.

Pourtant, ce reportage a fait grincer des dents. À commencer par les miennes. Il a fait grincer des dents pour deux raisons. D’abord, l’équipe d’Arte avait pris le parti de l’exemple : le petit film de 52 minutes retraçait le chemin de quatre auteurs, dont l’aventure littéraire avait commencé par Amazon. Outre le fait d’apporter du concret à l’info, ce parti pris a bien des effets pervers. En suivant la success story de quatre best-sellers, vendus à des milliers, voire à des dizaines de milliers d’exemplaires, Amazon apparaît soudain comme LA solution idéale, presque magique, pour le jeune auteur en quête de lecteurs. À ce titre, le reportage d’Arte ressemblait, par certains aspects, à une vaste campagne de promotion pour le géant américain du livre.

Deuxième grief porté par la communauté du numérique : à aucun moment, le reportage n’évoque les autres manières de diffuser un livre dématérialisé.  Autres manières que l’on peut compter par dizaines, soit dit en passant (citons, parmi d’autres, les librairies ePagine, Immatériel ; la solution de vente directe via un site Internet, développée par des éditeurs tels que Numériklivres ; l’abonnement à une série, proposé par des auteurs tels que Neil Jomunsi…). Mais c‘est bien normal, me direz-vous, le sujet du reportage était justement Amazon ! Pourquoi diable parler d’autre chose ? Je crois, au contraire, qu’il aurait été primordial de parler d’autre chose. Parce que ce reportage n’est pas innocent. Évoquer le numérique à la télévision, c’est parler à un public qui, pour sa majorité, n’y connaît rien et découvre le phénomène. Évoquer le numérique en ne parlant que d’Amazon, c’est mettre dans la tête du grand public que le numérique, c’est Amazon.

Ce n’est pas la première fois que je remarque cette tendance qu’ont les médias à circonscrire la révolution numérique à l’essor d’Amazon. Les articles du Figaro font très fréquemment cette erreur. Dernièrement, c’est le Nouvel Obs qui nous a gratifié d’un billet prophétique sur la terrible menace immatérielle. En terminant avec « le prédateur Amazon », l’article opérait un dangereux parallèle entre l’ebook et le géant américain. Car il vous faut bien comprendre que sur ce genre de sujet, le grand public avale l’information sans la relativiser. Monsieur Y, qui n’a jamais lu autrement que sur papier, n’ira pas vérifier si, effectivement, Amazon est le seul producteur / vendeur de livres numériques sur le marché. Pire, en faisant l’association numérique = Amazon, le Nouvel Obs instille dans l’esprit de Monsieur Y la peur de l’immatériel. Car Monsieur Y a un esprit logique, comme la plupart d’entre nous. Si le numérique = Amazon et que, comme l’exprime assez clairement le Nouvel Obs, Amazon = méchant, alors la conclusion est claire : numérique = méchant.

Le lobby anti-numérique vient de gagner un nouveau sympathisant.

Mais il y a bien pire que cette simple campagne de dévalorisation du numérique (qui n’en a pas besoin, d’ailleurs, pour être combattu un peu partout). En ne parlant que d’Amazon, on fait croire que tous les acteurs du numérique sont les complices / ont les mêmes méthodes qu’Amazon. C’est oublier tout l’écosystème de l’ebook, myriade de petits éditeurs et d’auteurs passionnés, rassemblés chaque jour sur la toile autour d’une préoccupation commune : la trop grande part prise par Amazon sur le marché du livre. Nous y voilà ! Loin d’être les alliés objectifs de la multinationale étasunienne, les acteurs du numérique sont très critiques à son égard. Il y a quelques années que les éditeurs ont compris l’obligation dans laquelle ils se trouvent de contenir au maximum la part de leurs ventes via Amazon : celle-ci augmentant continuellement, nous courons le risque de nous retrouver enfermés, prisonniers de la plateforme américaine et de ses exigences. La multiplication des plateformes de vente et l’essor des ventes directes, voilà la condition d’un monde éditorial libre.

Amazon, c’est aussi un système fermé, avec son propre lecteur (Kindle), son format propriétaire (MOBI) et ses DRM, empêchant la circulation des livres. Amazon, c’est aussi une plateforme qui édite les auteurs sans travailler le texte, contrairement aux petits acteurs, passionnés (je le répète), qui mettent leur savoir-faire au service de la qualité du contenu. Amazon, c’est un modèle économique. Rien d’autre. Alors bien sûr, vous trouverez de très bonnes choses sur Amazon, là n’est pas la question. Ce qui est dommage, c’est que vous trouverez aussi les pires choses. C’est quitte ou double.

Dois-je rappeler, enfin, qu’Amazon sait tout de ses lecteurs usagers du service Kindle ? Lorsque vous vous connectez à Kindle, Amazon sait quel livre vous lisez, à quel moment vous vous arrêtez, le temps que vous passez sur chaque page… Autant d’informations qui pourraient, à terme, répondre à cette éternelle question : « qu’est-ce qu’un livre qui marche ?« . Autant d’informations qui, à mon sens, ne tarderont pas à se monnayer…

Alors bien sûr, le point d’interrogation dans le titre de mon article est destiné à être levé : non, le numérique n’est pas circonscrit à Amazon. Je dirais même que les acteurs du numérique, les vrais éditeurs qui aiment leur métier, sont dans l’ensemble fondamentalement opposés à l’idéologie d’Amazon. Le travail du texte, la cohérence éditoriale, la lutte contre les DRM, la promotion du format universel ePub… Autant de combats qui nous éloignent du géant américain.

Nier l’existence de ces acteurs et ne parler que d’Amazon, c’est tuer la concurrence en enterrant ceux qui, par leur travail, sont capables de donner au numérique la qualité qu’on en attend, et qui (trop souvent) lui fait défaut, donnant ainsi du grain à moudre aux adversaires de l’ebook. Parce que vous le savez, aujourd’hui plus que jamais l’image et l’identité d’un acteur du marché fondent sa réussite. Si, dans l’esprit du public, vous n’existez pas, alors vous êtes mort. C’est encore pire avec Amazon, car son circuit fermé n’offre aucune passerelle vers les autres libraires en ligne : le client innocent peut consommer du Kindle toute sa vie sans jamais entendre parler du reste de l’offre.

Bien sûr, on peut encore relativiser. Mon article prend le contrepied d’un reportage publié sur Arte, à 23h15 et en milieu de semaine. Autant dire que l’audience de cette publicité improvisée n’a pas dû être formidable. Mais ajoutez-y les lecteurs quotidiens du Figaro et du Nouvel Obs, plus tous les spectateurs à venir de sujets qui, je n’en doute pas, véhiculeront les mêmes idées. Petit à petit, l’oiseau fait son nid.

Assimiler le numérique à Amazon, c’est comme assimiler le smartphone à l’Iphone. C’est comme assimiler le fast food à Mc Donalds. Dans ces deux derniers cas, on peut dire que l’opération est en passe de réussir. Alors prenons garde : le triomphe d’Amazon n’est pas loin.

ERRATUM : on me fait remarquer, à juste titre (Merci Neil Jomunsi), que malgré tous ses défauts, Amazon est la seule plateforme à avoir réussi, jusqu’à présent, à rendre célèbre un auteur auto-édité. Certes. Il n’en reste pas moins qu’il faut combattre les abus du système, que sont les DRM et le format propriétaire. Mais quel sera l’intérêt d’Amazon à les abandonner, surtout s’il pèse de plus en plus sur le marché ?