Quelle valeur pour l’immatériel ? Le cas du livre numérique

On est tous un peu les mêmes : l’inspiration, on la trouve en flânant à droite et à gauche, sur Twitter et ailleurs. Cette fois, c’est plus qu’une inspiration que m’a insufflé le débat dont je m’en vais vous parler, c’est quasiment un souffle divin dont je ressens encore les effets, vingt-quatre heures après le choc (j’exagère, moi ?). À l’origine de cette révélation, un billet de Jean-François Gayrard (NumérikLivres) sur le partage des biens immatériels à l’heure du numérique — partage qu’il juge indélicat. En réponse, un article de Neil Jomunsi, qui défend le droit des lecteurs à disposer des fichiers achetés comme bon leur semble, quand bien même l’envie leur prendrait de les disséminer jusqu’aux confins de la galaxie.

Le billet de J.-F. Gayrard m’a tout bonnement électrisé car il m’a fait apparaître un point sur lequel je n’avais pas réfléchi jusqu’alors : partager un bien immatériel, c’est nécessairement différent du partage d’un objet physique. Plus généralement, en posant la question de la nature de l’ebook, l’auteur pose la question de sa valeur ; sa valeur affective, bien sûr, mais aussi sa valeur marchande. En fait, J.-F. Gayrard interroge la place du livre numérique dans le marché du livre ; il interroge la manière de le vendre et de le diffuser ; il interroge les formes et les évolutions de son marché.

Comme je l’ai fait moi-même, laissez-vous, à votre tour, guider par le fil de ces interrogations : partons de cette question du partage, révéré ou condamné selon les partis, et voyons si nous pouvons réconcilier nos deux blogueurs en extrayant de leurs propos des constats communs. Faut-il le préciser, je considérerai ici l’ebook en tant qu’objet, c’est-à-dire en tant que fichier numérique, et écarterai de fait la question de la valeur du contenu, notion toute subjective et trop souvent amalgamée aux problématiques du conteneur. Ce qui change, avec le numérique, c’est la nature du support, pas celle du texte !

Réseaux et circulation

J’aimerais d’abord, si vous le voulez bien, que nous imaginions un monde sans DRM. Nous y reviendrons, je vous rassure (on y revient toujours…), mais ces protections ne sont pas intrinsèques à l’ebook et ont été imaginées a posteriori de l’aventure numérique ; laissons-les de côté pour quelques paragraphes. L’ebook, donc, est dans son fondement un fichier comme les autres, simple compilation de pages HTML. Remarquons d’emblée qu’il a été pensé et construit avec les outils du web, et ce pour une raison évidente : le livre numérique est intimement lié au réseau et au flux, puisqu’il a vocation à être dupliqué / transféré de machine en machine. Le web est l’environnement de prédilection du pure player, c’est là qu’il y communique à propos de ses publications ; c’est aussi là, accessoirement, qu’il vend sa production.

Vous conviendrez qu’il est aujourd’hui naturel pour un fichier de circuler dans les méandres du réseau. Partout où nous portons les yeux sur la toile, des millions de fichiers circulent en continu (images, textes, vidéos…). Constamment connecté, le lecteur d’un ebook libéré de toute DRM est dans la capacité technique de diffuser à son tour, et dans des proportions industrielles s’il le souhaite, le fichier qu’il a préalablement acheté. Cette liberté — certains diront ce droit — est farouchement défendue par le mouvement anti-DRM. L’argument est clair : si l’on a acheté un document, l’on est en droit d’en faire ce que l’on veut, tout comme l’on jouit pleinement de la possession d’un livre papier après l’avoir acheté.

Sur ce point, l’article de J.-F. Gayrard est lumineux en ce qu’il pointe du doigt une différence fondamentale entre le transfert d’un livre papier et celui d’un livre numérique : le transfert d’un ebook, justement, n’en est plus vraiment un. Il s’agit en réalité d’une duplication. Vous avez aimé un livre numérique et vous voulez en faire profiter votre grand-oncle ? Pas de problème, vous en réalisez une copie et la lui transmettez dans l’instant. Ce qui est nouveau, avec le numérique, c’est que l’éditeur du contenu ne maîtrise plus le flux de ses produits. Hier, lorsqu’on tirait 1500 exemplaires d’un livre, il y avait de fortes chances qu’on n’en retrouve pas 2500 sur le marché (la contrefaçon, c’est marginal et ça coûte cher). Aujourd’hui, l’ebook produit en un exemplaire unique peut être copié / transféré / échangé des millions de fois sans que l’éditeur en contrôle la production.

Il est important d’avoir cette évolution à l’esprit : là où le livre papier constituait une rareté, le numérique est synonyme d’abondance. J’hésiterai tout de même à suivre Gayrard en affirmant que le transfert d’un ebook ne constitue plus un don ; l’anthropologie a montré que l’acte de don était autant formé par le geste que par le transfert de l’objet. Avec le numérique, le geste reste : il y a toujours celui qui met le fichier à disposition d’un tiers, et le tiers qui le reçoit. Le transfert, par contre, est annihilé par l’essence même du numérique : le don asymétrique mis en lumière par Marcel Mauss (pour qui tout don est asymétrique) s’appuie sur le transfert de l’objet. Plus l’objet « abandonné » par le donateur est précieux, plus le donataire est obligé par le don ; ainsi se construisent les hiérarchies sociales depuis la nuit des temps. Dès lors que le transfert n’existe plus (la duplication permettant au donateur de conserver l’objet initial), le don asymétrique disparaît.

Voilà qui devrait réjouir les partisans les plus farouches du partage libre : en plus de favoriser la diffusion égalitaire des textes, la duplication numérique efface l’asymétrie du don primitif. Cette évolution a ses conséquences : la duplication potentiellement infinie des fichiers crée un Internet où, potentiellement, tout le monde (c’est-à-dire 7 milliards d’humains) peut posséder le même fichier. Dans les faits, cela n’arrivera évidemment pas, mais le simple potentiel de « partage maximal » rend l’ebook universel. Ce n’est pas la possibilité de posséder ou non un fichier qui discrimine les individus, mais la possibilité de posséder ou non le support (et l’électricité) de lecture (ordinateur, tablette, liseuse, smartphone). Une fois libérés des contraintes techniques, nous sommes tous égaux devant un fichier numérique sans DRM.

Ce point central n’est pas sans contrepartie. Puisqu’il est ici question de la valeur du livre dématérialisé, il convient de remarquer qu’avec un fichier potentiellement accessible à tous, les règles de l’offre et de la demande demeurent inopérantes. Si l’offre est potentiellement universelle (en somme, si tout le monde peut posséder la même chose), la valeur marchande du bien disparaît nécessairement. Je veux dire par là que le fichier numérique en lui-même n’a pas ou très peu de valeur. Le premier donateur ayant conservé l’ebook en le dupliquant, il a vidé l’objet donné de sa valeur capitalistique. La conclusion est logique : l’abondance du numérique plaide naturellement pour un faible coût des fichiers à la vente (sur ce point, Neil Jomunsi et J.-F. Gayrard seront certainement d’accord).

Mais alors, si la valeur de l’immatériel n’est pas dans le fichier, où peut-elle bien se situer ? J’y viens, pas d’impatience.

Le partage efficace : de l’homme à la plateforme

Dans un récent article, j’expliquais combien, à l’heure du numérique, les métadonnées devenaient vitales pour les auteurs et leurs éditeurs. Le texte seul, non balisé, n’a aucune valeur car il se perd inévitablement dans les méandres d’Internet. En un mot, il devient invisible. Et quoi de moins précieux que quelque chose d’invisible, par essence non palpable et surtout non quantifiable ?

Ce qui, aujourd’hui, donne au fichier ePub sa valeur, c’est l’ensemble des mécanismes lui permettant de trouver ses lecteurs. Ces mécanismes sont entièrement (ou presque) construits sur l’analyse de ses métadonnées, d’où l’intérêt de les affiner au maximum. Aujourd’hui, un ebook a de la valeur dès lors qu’il est connecté au réseau et trouvable par l’acheteur. Ce n’est donc pas l’objet en lui-même mais l’ordonnancement en catégories des millions de livres disponibles qui les rend « valeureux ». Cet ordonnancement peut-être fait selon deux méthodes ; chacune, à sa manière, sert la lecture numérique : d’une part, la curation ; de l’autre, l’exhaustivité.

La curation, c’est le tri et la diffusion du contenu jugé pertinent. Sur le marché de l’ebook, cette action est effectuée par les journalistes / blogueurs, mais aussi directement par les éditeurs. Un éditeur tel que Walrus, c’est un éditeur qui sélectionne et propose une partie de la création des auteurs francophones à ses lecteurs ; ceux-là, lorsqu’ils sont fidélisés, font confiance à Walrus et achètent ce qu’il propose avec sérénité. L’ebook a gagné en valeur puisqu’il s’inscrit dans une ligne éditoriale claire, elle-même issue d’un processus de curation (et, bien sûr, d’un travail éditorial).

L’exhaustivité, c’est la capacité à rassembler en un point l’ensemble de l’offre numérique disponible. Je pense évidemment aux plateformes de vente en ligne telles qu’Amazon, ePagine ou Immatériel, dont le projet est de vendre TOUT ce que l’édition / l’autopublication offrent, dans TOUS les domaines de la littérature. C’est là, je le crois, que se trouve l’origine du succès de ces plateformes. Dans un marché où la capacité à faire le lien entre le livre et son lecteur fonde la valeur du produit, c’est la possibilité de partager le plus efficacement possible les fichiers numériques qui crée les conditions d’un succès : logiquement, la monstrueuse machine qu’est Amazon est bien plus efficace que l’homme et fédère un nombre de lecteurs toujours croissant, assurés qu’ils sont de trouver tout ce dont ils ont besoin chez le géant américain. Plus Amazon partage les fichiers, plus le trafic est important, et on connaît la chanson : à l’heure du réseau numérique, le trafic, c’est de l’or. Dès lors, il est presque naturel de voir ces acteurs triompher, d’autant que la grande majorité de l’offre numérique y est quasiment gratuite (voir le coin autopublication pour s’en faire une idée). Encore une fois, la valeur n’est pas dans le fichier mais dans sa catégorisation.

Deux logiques ont été mises au jour : le caractère volatil de l’ebook et l’absence de valeur intrinsèque du fichier numérique. Il semble néanmoins — et sur ce point l’article de Gayrard est assez juste — qu’une large partie de la profession littéraire ait mal compris, ou tout simplement méprisé ces deux réalités. La raison, le fondateur de Numériklivres l’a pointée du doigt : on a voulu, et on continue à vouloir vendre le livre dématérialisé comme un bien matériel. Tragique écueil.

Retour aux DRM

Malgré les évolutions fondamentales induites par la révolution numérique, la chaîne du livre n’a, dans ses fondements, pas été bouleversée. C’est que l’édition dans son ensemble, et les réseaux de diffusion / distribution qui coopèrent avec elle, ne souhaitaient pas voir leurs assises centenaires remises en cause du jour au lendemain. On a préféré, au contraire, conserver le modèle de la commercialisation papier, modèle rassurant en ce qu’il a déjà fixé les revenus et les tâches de chacun. Qu’il ne corresponde plus à la réalité du marché actuel était, dans le fond, tout à fait secondaire.

Très tôt après l’apparition de l’ebook, l’aspect « ouvert » du fichier ePub a posé problème aux tenants de l’industrie littéraire. Un fichier, contrairement à un livre papier, ça s’échange sans difficultés. Là ont été décidées les premières mesures visant à empêcher le partage incontrôlé des ebooks : on a cherché, en somme, à reproduire les conditions du marché du papier ; on a cherché, en somme, à reproduire les conditions de vente d’un bien matériel. Les DRM sont une tentative de s’assurer que chaque fichier lu aura été effectivement payé ; il s’agit également d’un moyen de contrôler le flux, en limitant le nombre de copies d’un livre. En trois lettres, D R M, sont enterrés les deux principes du numérique, tels que présentés ci-dessus : abondance (synonyme de perte de valeur individuelle) et volatilité des fichiers (synonyme de partage total).

Il me semble, au regard de tout ce qui vient d’être dit, que cette entreprise des DRM est tout à fait insatisfaisante et vouée à l’échec, en ce qu’elle reproduit artificiellement le marché du papier — elle est artificielle car elle va littéralement contre la nature du numérique. En cela, encore une fois, J.-F. Gayrard et Neil Jomunsi ne peuvent qu’être d’accord ; les DRM sont une solution nécessairement éphémère au regard des évolutions informatiques. Elles sont une solution à contre-temps, dictée par l’observation / la reproduction du passé, et pas par une attention portée au futur. Or le futur, c’est le réseau, la circulation, le trafic de masse. Pas le blocage des fichiers (ainsi, par exemple, le récent engagement des gouvernements mondiaux en faveur de l’open source).

À cette tentative technique d’empêcher le partage généralisé, Gayrard répond par une solution très différente dans la forme mais assez proche dans l’intention (annihiler la diffusion gratuite) : la promotion d’un civisme littéraire. En éduquant les consommateurs aux pratiques numériques, il s’agit de leur inculquer la différence entre un bien matériel et un bien immatériel, qui lui ne se prête pas, eu égard à son aspect volatil et à son faible coût. Il s’agit, en quelque sorte, de substituer aux DRM physiques, encombrants et contre-productifs, des DRM moraux dictés par l’interdit social. Mais cette idée n’est-elle pas condamnée à se heurter, à son tour, à la nature du numérique ? Le « lecteur-citoyen » est-il une réalité ou une utopie ? J’avoue mon ignorance : je n’ai pas la réponse.

Je terminerai par quelques pistes de prospective numérique. Il semble que la course aux DRM ait encore quelques années d’espérance de vie devant elle. Si l’on pousse la logique du contrôle des fichiers jusqu’au bout, la plus efficace des solutions reste encore de ne pas confier le fichier au consommateur. En ne vendant plus le livre mais simplement « la location du contenu », l’industrie littéraire s’assure un non-partage (ou, s’il a lieu, un partage très marginal) des livres numériques. J’ai beau être profondément opposé à cette idée, j’admets qu’elle a le mérite d’être sans ambiguïtés (les intentions sont annoncées dès l’abord) et, surtout, qu’elle a un gros potentiel d’épanouissement puisqu’elle contenterait une large part des éditeurs. Preuve en est la multiplication, depuis quelque temps, des annonces concernant les offres de lecture en streaming.

Reste à savoir si le lecteur appréciera. Car en définitive, c’est lui qui fait la loi du marché. Enfin, je crois.

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DRM et watermarking : un gravillon dans la mer

J’aurais aimé jeter un pavé dans la mare, écrire quelque chose d’inédit, de fort, de profond. Hélas, j’entame ce billet en sachant qu’il ne sera qu’un gravillon dans la mer, une poussière au milieu du désert où s’affrontent, inlassablement, deux armées : à droite, l’étendard de la protection des fichiers ; à gauche, le pavillon de la liberté de circulation (le placement des belligérants a été décidé au hasard).

Ce billet sera un gravillon dans la mer parce qu’aujourd’hui, il me paraît difficile d’avancer efficacement sur le terrain des DRM. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, jusqu’à présent, je ne me suis jamais exprimé sur la question : très vite (trop vite), le débat se tarit et l’on en vient à répéter les mêmes poncifs qui inondent la toile sans que rien ne bouge.

Car la question des DRM est clivante : trop clivante, en fait. Quand les uns aimeraient que chaque fichier lu ait été au préalable payé, les autres voudraient un Internet parfaitement libre, où un fichier passerait de main en main sans que les acteurs de l’échange ne tombent dans l’illégalité. De part et d’autre, les arguments sont clairs et, il faut l’admettre, compréhensibles. Les défenseurs des DRM estiment que chaque fichier partagé constitue un manque à gagner dans un marché qui, déjà compliqué, risquerait de ne pas se relever de ces échanges gratuits, surtout s’ils venaient à se multiplier. Les opposants aux DRM, eux, estiment au contraire que la libre circulation des fichiers numériques, en plus d’être naturelle, favorise le partage et donc la publicité d’un contenu : in fine, cette libre circulation devrait donc favoriser les revenus de l’éditeur / de l’auteur concernés.

Vous l’aurez compris, ce sont deux visions du numérique et de son marché qui s’affrontent, pratiquement irréconciliables. À bien y réfléchir, elles sont irréconciliables dès l’abord, pour la simple raison que les deux partis en jeu ne sont pas égaux dans la discussion. La plupart des gros éditeurs francophones et les deux plus grosses plateformes de vente de livres numériques (Apple / Amazon, qui écrasent le marché) utilisent et défendent les DRM (et les formats propriétaires pour ce qui est d’Apple et d’Amazon, mais aussi de Fnac/Kobo). Les voix dissonantes, elles, s’élèvent de la plèbe, de la masse des petits éditeurs et des lecteurs engagés dans la révolution numérique. Dès lors, le débat n’a rien d’une discussion sereine : il prend, au contraire, les allures d’une révolte ; une bête révolte de la plèbe contre les puissants.

Une révolte à écraser.

Si le débat s’envenime, c’est aussi parce que les anti-DRM ont le sentiment de ne pas être entendus, et il faut bien reconnaître que c’est le cas : leurs revendications ne portent pas, ou très peu. Toute une série d’arguments et de présupposés joue contre leur discours. J’en vois deux principaux : d’abord, et sauf le respect que j’ai pour la cause, j’admets moi-même que les arguments des antis se perdent trop souvent dans la bouillie politisée d’extrême-gauche. En clair, les antis passent pour des illuminés aux yeux des tenants de l’industrie littéraire ; ils sont des idéalistes acquis au commonisme, que l’on soupçonne toujours de défendre le numérique libre pour pouvoir consommer du livre / de la musique / du cinéma sans jamais rien payer en retour (l’image du parasite). En parlant de musique, justement, le deuxième argument jouant pour les DRM tire ses racines de l’effondrement du CD : en supprimant les protections, les gros éditeurs craignent de voir le marché du livre s’effondrer devant le téléchargement illégal, comme ce fut le cas pour l’industrie musicale (encore les raisons de cet effondrement restent-elles aujourd’hui discutées, mais pour beaucoup la chose est claire : c’est le piratage et le streaming illégal qui ont tué les disquaires).

Il est clair que pour déboucher sur du positif, ce débat manque cruellement de mesure. Et ce des deux côtés. En l’état, les arguments des uns et des autres ne font qu’exacerber les craintes et le fiel de l’opposant. Il me paraît contre-productif de chercher à tout prix à imposer une protection aussi restrictive qu’un DRM à chaque ebook produit. Il faut, au contraire, prendre en compte la réalité technologique : les DRM, en plus d’être impopulaires et très lourds d’utilisation pour le consommateur, sont inefficaces dans la mesure où ils sont crackés très facilement. L’éditeur numérique doit prendre en compte l’objet qu’il vend avant de décider de protections inefficaces. Un fabricant de briquets s’attend à ce que ses produits soient partagés, voire dérobés par une part de ses clients potentiels. L’industrie du briquet s’effondre-t-elle pour autant ? Un fabricant de fichiers numériques doit s’attendre à ce que ses ebooks soient partagés. Au moins un peu.

À l’opposé, plaider pour un numérique totalement libre est un vœu pieu. Il est légitime que les éditeurs et les libraires en ligne essaient, au maximum, de décourager l’échange illégal de grande ampleur. Crier au loup devant les DRM, je comprends. Crier au loup contre le watermarking, je comprends beaucoup moins, et cela relève pour moi d’une forme d’extrémisme (au même titre que le « tout-DRM »). Le watermarking, c’est un moyen intermédiaire et léger d’encourager le lecteur au civisme littéraire. On peut, bien sûr, discuter de la place que doit tenir le WM dans le fichier numérique : doit-il être cantonné aux pages de garde ? Doit-il être présent à chaque fin de chapitre ? À chaque fin de page ? Ces débats me semblent beaucoup plus fertiles que le bête affrontement pro / anti-DRM ; plus d’animosité, plus de craintes : juste une discussion autour des garanties pour l’éditeur et du confort pour le lecteur. Juste une discussion autour du produit livre.

Pour autant, et j’en terminerai là, il faut nous montrer réalistes dans notre combat. Le débat pour ou contre les DRM a beau agiter Internet, je doute fort que la question soit réellement posée dans les bureaux des grands éditeurs, et encore moins dans ceux des patrons d’Apple et d’Amazon. Nous avons beau militer pour un Internet / un numérique plus libres, ceux-là n’ont aucun intérêt à desserrer les chaînes de leurs produits. Pour prendre l’exemple d’Amazon, la stratégie du géant américain est en totale opposition avec l’idée d’un ebook libéré de tout contrôle. Amazon vise, au contraire, l’enfermement de sa clientèle dans les méandres de sa plateforme (DRM et format propriétaire) ; tout ce qui favorise les passerelles et la liberté de circulation contrecarre ce projet.

On peut toujours se plaindre. On peut toujours lutter. Je connais des gens qui, depuis 73, réclament la fin du capitalisme. Tant qu’ils ne changent pas les règles du marché, leurs cris se perdent dans la nuit. Si l’on ne change pas les règles du marché numérique, nous sommes condamnés au même écueil. Crier dans la nuit. Et passer pour des fous.

Doit-on louer ou vendre la lecture numérique ?

 

Vous qui vous intéressez au numérique, vous l’avez probablement remarqué : la lecture en streaming fait parler d’elle depuis quelque temps ; on en discute sur Twitter, on annonce des arrivées de grands groupes en France, Youscribe vient d’inaugurer son offre par abonnement… Qu’on se le dise : le streaming débarque au pays du fromage, et ça va faire mal ! On connaissait déjà Youboox et les réticences des métiers du livre face à ce modèle économique ; qu’en est-il de ces nouveaux acteurs et de leurs offres, toutes plus attractives les unes que les autres ?

Une chose est certaine : pour se lancer sur le marché du streaming par abonnement, Youscribe a fait les choses en grand, puisque l’annonce de son lancement a fait l’effet d’une bombe au dernier salon du livre de Paris. Toute la presse en a parlé et s’est enthousiasmée par avance de cette révolution programmée — pour un peu, on aurait cru revivre le même enthousiasme qu’avait généré Youboox, quelques années en arrière.

Le problème, avec l’enthousiasme, c’est qu’il est souvent mauvais conseiller. Du moins brouille-t-il le bon sens des utopistes, tout prêts à porter au pinacle ce qui, de près ou de loin, paraît nouveau. Parce que la nouveauté, vous comprenez, c’est toujours une bonne chose.

Sauf que je suis un peu plus mitigé que la presse. Pour moi, la lecture en streaming et par abonnement, c’est avant tout un gigantesque point d’interrogation. C’est un point d’interrogation parce que le modèle économique lui-même est incertain. On a déjà pointé du doigt la difficulté pour les éditeurs à retirer assez d’argent du streaming pour rémunérer les employés et, en bout de chaîne, les auteurs. Youboox l’a montré : le streaming, ça rapporte certes à la plateforme de lecture, mais bien trop peu aux autres acteurs du livre pour être viable, et je ne suis pas certain que l’abonnement soit suffisant pour dégager assez de bénéfices. Cet argument de bon sens est néanmoins balayé par les diffuseurs, qui redoublent d’ingéniosité pour trouver des éditeurs partenaires. À mon poste, je suis moi-même sollicité et reçois régulièrement des appels / documents louant les bienfaits du streaming. Sur ces petits dépliants, deux grandes idées sont mises en avant :

  1. Si (j’insiste sur le « si ») la plateforme compte plusieurs centaines de milliers d’abonnés, alors l’éditeur touchera « beaucoup » d’argent (mais que veut dire « beaucoup » par rapport aux bénéfices qu’engendrerait le même nombre de lectures dans le circuit classique ?) ;
  2. Le streaming a déjà explosé pour la musique, le livre suivra forcément (sur un pdf de 4 pages, DEEZER est cité en capitales et en corps 28 une bonne dizaine de fois).

Malgré cette communication active des plateformes de stream, une partie des éditeurs, dont je suis, reste méfiante, et j’aime à penser qu’une large part des lecteurs l’est également. D’abord, le parallèle avec la musique me semble malheureux, tant le streaming musical fait du mal aux créateurs, qui peinent à vivre avec les quelques cacahuètes que rapporte l’écoute de leurs titres. En bout de chaîne, il existe aussi une résistance des consommateurs, qui restent attachés à la propriété du produit (voir le tweet d’Olivier Robert, ci-dessous). Louer un livre n’est pas l’acheter, et il n’est pas certain que cette différence soit acceptée sans contestation par les lecteurs.

Il existe également, à mon sens, une forme d’antinomie entre l’activité traditionnelle de ces plateformes et les nouveaux services qu’elles souhaitent proposer aux lecteurs. Pour prendre l’exemple de Youscribe, il s’agit d’une plateforme de partage de documents (scans, pdf…) entre particuliers, documents proposés gratuitement. L’activité de lecture par abonnement, payante et réalisée en partenariat avec les éditeurs, est censée prendre place en parallèle de ces partages quotidiens et gratuits. Le hic, vous le sentez arriver : on trouve évidemment sur ces sites un certain nombre de livres piratés / BD scannées et mises à dispo du public de façon illégale. Je vois mal comment un éditeur pourrait accepter un partenariat avec un site sur lequel on trouve, juste à côté, ses propres publications piratées. C’est selon moi aussi stupide que si Youtube proposait à l’achat les vidéos d’un spectacle de Gad Elmaleh, alors que juste à côté le même spectacle serait proposé gratuitement, en cinq ou six parties, par un youtubeur lambda. Pas de quoi rassurer les éditeurs et leurs auteurs, déjà très crispés sur les questions de piratage…

On se retrouve, in fine, avec des plateformes qui ne comptent qu’une poignée d’éditeurs partenaires et qui peinent à proposer un contenu diversifié et de qualité à leurs lecteurs. De fait, elles peinent aussi à trouver leurs lecteurs ! Mais alors, me direz-vous, si personne ne veut du streaming, comment pourrait-il s’imposer ?

Il pourrait s’imposer pour la bonne et simple raison que ce que veulent les gens, l’industrie du livre s’en fout royalement ! Je dirais même que d’une façon générale, notre époque se fout des attentes du consommateur : de plus en plus, c’est l’industriel et non pas le client qui choisit la forme du produit final. Peu importe que le lecteur souhaite posséder le fichier de son ebook. Peu importe que l’auteur y perde en rémunération. Si le streaming arrange le diffuseur (l’abonnement est intéressant en ce qu’il assure au site un revenu régulier), alors le diffuseur fera tout pour l’imposer. Mêmes les éditeurs, pour qui le streaming est (selon moi et dans l’état actuel des choses) inintéressant, sont parfois aveuglés par des arguments fallacieux, comme celui de la sécurité. Car oui, le streaming est sécuritaire : si le lecteur ne possède plus le fichier du livre, comment pourrait-il encore le pirater ?

Arrêtons-nous là. Cette petite phrase, vous l’avez peut-être survolée sans y faire attention, mais elle est primordiale. Si le lecteur ne possède plus le fichier du livre, comment pourrait-il encore le pirater ? Je crois qu’on touche du doigt l’une des raisons du lobbying qu’on subit actuellement pour faire une place au streaming. Je crois que la question de la location ou de la vente des fichiers est centrale, en ce qu’elle induit la forme que l’on souhaite donner au marché du livre numérique. L’on en revient aux problèmes que je soulevais dans mon article sur le marché de l’immatériel : de plus en plus, l’industrie du livre cherche à forcer la nature du numérique pour le vendre comme un produit physique et mieux contrôler son flux. Dans cette optique, le streaming apparaît comme une sorte de DRM, limitant la diffusion du contenu.

Cette question de la vente ou de la location de la lecture, elle se posera de toute façon. Aujourd’hui, qui peut vous assurer que l’ebook que vous achetez sera lisible jusqu’à la fin de vos jours ? La durée de vie moyenne d’un fichier est de 10 ans. Dans un demi siècle, pourrez-vous demander à Immatériel ou à ePagine de vous renvoyer le fichier (mis à jour, de surcroît) acheté 50 ans plus tôt ? Gageons que bon nombre de plateformes actuelles auront disparu d’ici là. Possédons-nous vraiment les livres dématérialisés que nous croyons acheter ad vitam æternam ? Voilà l’un des problèmes, problème d’ordre patrimonial en somme, que pose le numérique. Pour autant, je ne crois pas — et, en tant qu’auteur, éditeur et lecteur, je n’espère pas — que le streaming et le refus du transfert des fichiers soit la réponse à ces questions. Car moi aussi, je veux posséder mes livres numériques. Moi aussi, j’aime me dire qu’en achetant un ebook, je le verse au patrimoine culturel et économique qu’un jour, peut-être, je transmettrai à mes enfants. Ai-je tort ? Question à débattre.

Si le streaming veut s’imposer sainement, j’entends avec les acteurs du livre (de l’auteur au lecteur) et non pas contre eux, il doit encore changer. Il doit nous prouver que le modèle est viable, et pas seulement pour la plateforme qui accumule les bénéfices au détriment des créateurs et du public. Il doit rassurer les éditeurs et non pas les braquer. Et non pas me braquer. Ça en fait, du chemin !

Le numérique est-il circonscrit à Amazon ?

Peut-être avez-vous vu ce petit reportage, diffusé cette semaine sur Arte, dont le sujet était l’auto-édition via le système Amazon. En soi, l’intention était louable : mettre la lumière sur la littérature numérique et l’un de ses pans en plein essor, j’ai nommé l’auto-édition.

Pourtant, ce reportage a fait grincer des dents. À commencer par les miennes. Il a fait grincer des dents pour deux raisons. D’abord, l’équipe d’Arte avait pris le parti de l’exemple : le petit film de 52 minutes retraçait le chemin de quatre auteurs, dont l’aventure littéraire avait commencé par Amazon. Outre le fait d’apporter du concret à l’info, ce parti pris a bien des effets pervers. En suivant la success story de quatre best-sellers, vendus à des milliers, voire à des dizaines de milliers d’exemplaires, Amazon apparaît soudain comme LA solution idéale, presque magique, pour le jeune auteur en quête de lecteurs. À ce titre, le reportage d’Arte ressemblait, par certains aspects, à une vaste campagne de promotion pour le géant américain du livre.

Deuxième grief porté par la communauté du numérique : à aucun moment, le reportage n’évoque les autres manières de diffuser un livre dématérialisé.  Autres manières que l’on peut compter par dizaines, soit dit en passant (citons, parmi d’autres, les librairies ePagine, Immatériel ; la solution de vente directe via un site Internet, développée par des éditeurs tels que Numériklivres ; l’abonnement à une série, proposé par des auteurs tels que Neil Jomunsi…). Mais c‘est bien normal, me direz-vous, le sujet du reportage était justement Amazon ! Pourquoi diable parler d’autre chose ? Je crois, au contraire, qu’il aurait été primordial de parler d’autre chose. Parce que ce reportage n’est pas innocent. Évoquer le numérique à la télévision, c’est parler à un public qui, pour sa majorité, n’y connaît rien et découvre le phénomène. Évoquer le numérique en ne parlant que d’Amazon, c’est mettre dans la tête du grand public que le numérique, c’est Amazon.

Ce n’est pas la première fois que je remarque cette tendance qu’ont les médias à circonscrire la révolution numérique à l’essor d’Amazon. Les articles du Figaro font très fréquemment cette erreur. Dernièrement, c’est le Nouvel Obs qui nous a gratifié d’un billet prophétique sur la terrible menace immatérielle. En terminant avec « le prédateur Amazon », l’article opérait un dangereux parallèle entre l’ebook et le géant américain. Car il vous faut bien comprendre que sur ce genre de sujet, le grand public avale l’information sans la relativiser. Monsieur Y, qui n’a jamais lu autrement que sur papier, n’ira pas vérifier si, effectivement, Amazon est le seul producteur / vendeur de livres numériques sur le marché. Pire, en faisant l’association numérique = Amazon, le Nouvel Obs instille dans l’esprit de Monsieur Y la peur de l’immatériel. Car Monsieur Y a un esprit logique, comme la plupart d’entre nous. Si le numérique = Amazon et que, comme l’exprime assez clairement le Nouvel Obs, Amazon = méchant, alors la conclusion est claire : numérique = méchant.

Le lobby anti-numérique vient de gagner un nouveau sympathisant.

Mais il y a bien pire que cette simple campagne de dévalorisation du numérique (qui n’en a pas besoin, d’ailleurs, pour être combattu un peu partout). En ne parlant que d’Amazon, on fait croire que tous les acteurs du numérique sont les complices / ont les mêmes méthodes qu’Amazon. C’est oublier tout l’écosystème de l’ebook, myriade de petits éditeurs et d’auteurs passionnés, rassemblés chaque jour sur la toile autour d’une préoccupation commune : la trop grande part prise par Amazon sur le marché du livre. Nous y voilà ! Loin d’être les alliés objectifs de la multinationale étasunienne, les acteurs du numérique sont très critiques à son égard. Il y a quelques années que les éditeurs ont compris l’obligation dans laquelle ils se trouvent de contenir au maximum la part de leurs ventes via Amazon : celle-ci augmentant continuellement, nous courons le risque de nous retrouver enfermés, prisonniers de la plateforme américaine et de ses exigences. La multiplication des plateformes de vente et l’essor des ventes directes, voilà la condition d’un monde éditorial libre.

Amazon, c’est aussi un système fermé, avec son propre lecteur (Kindle), son format propriétaire (MOBI) et ses DRM, empêchant la circulation des livres. Amazon, c’est aussi une plateforme qui édite les auteurs sans travailler le texte, contrairement aux petits acteurs, passionnés (je le répète), qui mettent leur savoir-faire au service de la qualité du contenu. Amazon, c’est un modèle économique. Rien d’autre. Alors bien sûr, vous trouverez de très bonnes choses sur Amazon, là n’est pas la question. Ce qui est dommage, c’est que vous trouverez aussi les pires choses. C’est quitte ou double.

Dois-je rappeler, enfin, qu’Amazon sait tout de ses lecteurs usagers du service Kindle ? Lorsque vous vous connectez à Kindle, Amazon sait quel livre vous lisez, à quel moment vous vous arrêtez, le temps que vous passez sur chaque page… Autant d’informations qui pourraient, à terme, répondre à cette éternelle question : « qu’est-ce qu’un livre qui marche ?« . Autant d’informations qui, à mon sens, ne tarderont pas à se monnayer…

Alors bien sûr, le point d’interrogation dans le titre de mon article est destiné à être levé : non, le numérique n’est pas circonscrit à Amazon. Je dirais même que les acteurs du numérique, les vrais éditeurs qui aiment leur métier, sont dans l’ensemble fondamentalement opposés à l’idéologie d’Amazon. Le travail du texte, la cohérence éditoriale, la lutte contre les DRM, la promotion du format universel ePub… Autant de combats qui nous éloignent du géant américain.

Nier l’existence de ces acteurs et ne parler que d’Amazon, c’est tuer la concurrence en enterrant ceux qui, par leur travail, sont capables de donner au numérique la qualité qu’on en attend, et qui (trop souvent) lui fait défaut, donnant ainsi du grain à moudre aux adversaires de l’ebook. Parce que vous le savez, aujourd’hui plus que jamais l’image et l’identité d’un acteur du marché fondent sa réussite. Si, dans l’esprit du public, vous n’existez pas, alors vous êtes mort. C’est encore pire avec Amazon, car son circuit fermé n’offre aucune passerelle vers les autres libraires en ligne : le client innocent peut consommer du Kindle toute sa vie sans jamais entendre parler du reste de l’offre.

Bien sûr, on peut encore relativiser. Mon article prend le contrepied d’un reportage publié sur Arte, à 23h15 et en milieu de semaine. Autant dire que l’audience de cette publicité improvisée n’a pas dû être formidable. Mais ajoutez-y les lecteurs quotidiens du Figaro et du Nouvel Obs, plus tous les spectateurs à venir de sujets qui, je n’en doute pas, véhiculeront les mêmes idées. Petit à petit, l’oiseau fait son nid.

Assimiler le numérique à Amazon, c’est comme assimiler le smartphone à l’Iphone. C’est comme assimiler le fast food à Mc Donalds. Dans ces deux derniers cas, on peut dire que l’opération est en passe de réussir. Alors prenons garde : le triomphe d’Amazon n’est pas loin.

ERRATUM : on me fait remarquer, à juste titre (Merci Neil Jomunsi), que malgré tous ses défauts, Amazon est la seule plateforme à avoir réussi, jusqu’à présent, à rendre célèbre un auteur auto-édité. Certes. Il n’en reste pas moins qu’il faut combattre les abus du système, que sont les DRM et le format propriétaire. Mais quel sera l’intérêt d’Amazon à les abandonner, surtout s’il pèse de plus en plus sur le marché ?