Google Play, un e-libraire comme les autres ?

Pour beaucoup, la lutte économique pour le contrôle du marché du livre numérique se résume à un bête affrontement entre Amazon et Apple ; à peine les éditeurs ont-ils leur mot à dire (clin de l’œil Hachette), et les autres revendeurs, eh bien les pauvres ! ils n’ont qu’à se partager les miettes, les quelques pourcents laissés par les deux géants américains. Apparemment tirée à gros traits, cette caricature a pourtant bien des points communs avec la réalité, car oui, les plates-formes libraires dominent aujourd’hui notre marché. Sauf qu’en fait de deux géants, c’est trois qu’il faut désormais compter dans la course à l’ebook. Et le troisième aussi, tiens donc ! est américain. Je veux vous parler de Google.

Google. Un petit nouveau dans la vente de livres numériques, mais sûrement pas un bleu en ce qui concerne l’environnement web. Encore que nouveau, pas tant que ça à bien y regarder : depuis l’été 2012 déjà, Google Play propose via son site Internet et son application la vente d’ebooks sur le marché français. Il faut dire que contrairement à nombre de ses concurrents (Apple mis à part), Google ne partait pas de rien au moment de lancer son offre. Véritablement incontournable pour tout utilisateur de produit / de contenu numérique, la franchise américaine a bénéficié de son renom et du vecteur Google Play, rattaché à Android et donc présent sur à peu près toutes les tablettes et tous les smartphones qui échappent encore à la Pomme (oui, il en reste. Un bon paquet même).

Malgré ce lancement en fanfare, Google a été largement sous-estimé depuis deux ans, dès qu’il s’est agi d’analyser le marché de l’ebook. La focalisation sur l’essor d’Amazon et d’Apple lui a presque permis de passer inaperçu, agent tranquille, bonhomme même, de nos lectures numériques. Pour ma part, je suis très étonné de cet « oubli », car je vois chaque jour, à l’échelle de mon entreprise, les chiffres et la dynamique dans laquelle est entraîné Google. Le moins que l’on puisse dire est que ces résultats n’ont rien de « petits ». Depuis un an et sans discontinuer, les ventes sur Google Play représentent environ 25% du chiffre d’affaires numérique de ma maison d’édition, soit davantage qu’Amazon et bien au-delà des résultats d’Apple.

Bien sûr, ceux qui me connaissent savent que ces chiffres se rapportent à la littérature érotique, marché de niche où Apple s’est volontairement placé en retrait (censure excessive et systématique sur certaines collections). On comprend dès lors que Google s’est contenté de « manger » l’espace laissé par la Pomme. Mais cet espace aurait pu, tout aussi bien, être récupéré par Amazon ! Les résultats analysés portent sur des sommes importantes et se vérifient sur la durée (NumérikLivres l’a encore confirmé récemment), il ne faut donc pas voir dans cet essor un phénomène marginal : pour moi, Google est appelé à grossir et à se maintenir au sommet du marché de l’ebook. Indéniablement, il est un acteur à prendre au sérieux.

Mais alors, c’est quoi, le modèle Google ? me demanderez-vous. La plate-forme est-elle différente de ses concurrents ? Oui ! ai-je envie de répondre à brûle-pourpoint, et pour la simple raison que j’évoquais plus haut : contrairement à Apple, Google ne censure pas les contenus jugés érotiques ou inappropriés. J’en profite pour ajouter Amazon au panier des libraires puritains : on a fait tout un flanc des couvertures retoquées par Apple, mais Amazon mène peu ou prou la même politique d’épuration de la boutique (physique et numérique) depuis fin 2013, en bridant notamment les recherches sur la boutique générale – concrètement, certains titres sont devenus introuvables, même en tapant leur nom, depuis la page d’accueil.

En apparence donc, Google se pose en acteur libertaire, là où ses compatriotes se crispent depuis quelque temps, en dépit même de leurs intérêts économiques. Je reste toutefois prudent quant à l’évolution à venir de la boutique Google Play. Il n’aura pas échappé aux spécialistes du référencement – dont je ne suis pas, mais je sais m’entourer ! – que le moteur de recherche Google a mené récemment une politique de sous-référencement des contenus érotico-pornographiques (ou jugés comme tels). On peut donc imaginer, à terme, des attitudes semblables à celles d’Amazon du côté de Google (on ouvre les vannes dans un premier temps, puis on panique et on ferme tout). Prudence, donc…

D’un point de vue contractuel, aussi, Google s’est dès l’abord fait remarquer pour ses exigences « hors normes » par rapport aux pratiques habituelles du marché. Là où Amazon se contente de 30% de remise sur les livres numériques vendus sur sa plate-forme, Google réclame entre 40 et 50%, et se montre inflexible devant les tentatives de négociation des éditeurs et distributeurs immatériels. Dans de nombreux cas, cette position a débouché sur une impasse, puisque une partie des éditeurs francophones a refusé de signer dans de telles conditions. Encore aujourd’hui, l’ensemble du catalogue diffusé et distribué par Immatériel est introuvable sur Google Play (sauf quand les éditeurs ont choisi de contracter en direct). In fine, il en résulte une offre diminuée par rapport à ce que propose la concurrence (et je ne compte pas tout le catalogue autoédité exclusivement chez Amazon). Pour autant, le cador de la recherche Internet ne semble pas vouloir évoluer : la situation est bloquée depuis plus de deux ans.

Au-delà de ces querelles de comptables, Google Play se démarque par un environnement somme toute original. Sa boutique détonne par son apparente simplicité : très épurée, elle se contente d’une mosaïque de couvertures et d’emplacements textuels minimalistes. Même les rubriques nouveautés et promotions sont réduites au strict minimum. Je saluerai toutefois l’initiative d’agglomération des avis d’internautes, récupérés depuis de nombreux sites Internet (chaque référence présente ainsi un maximum de commentaires clients). Cette épuration graphique et structurelle n’est pourtant que l’arbre qui cache la forêt Google, et sa logique diabolique d’agrégation de contenus. En effet, si la plate-forme Google Play est simpliste, c’est qu’elle n’assure pas le dixième des « animations » habituellement assumées par les librairies en ligne. Concrètement, lorsque mon entreprise lance une opération marketing en partenariat avec son diffuseur, elle est répercutée chez Amazon, La Fnac et les autres, mais jamais chez Google. De la même manière, là où Amazon tente depuis peu d’offrir une « expérience libraire » à ses internautes (notons que La Fnac, grande retardataire devant l’éternel, effectue le chemin exactement inverse…), Google n’éditorialise rien ; la vérité, c’est qu’il n’en a aucunement l’intention. La vérité, c’est qu’il n’a aucunement l’intention de se comporter en libraire (même avec tous les guillemets possibles placés autour du mot libraire).

Encore cette intuition, largement partagée par les éditeurs avec qui je discute, est-elle vérifiée par l’analyse des ventes de ma maison d’édition. Contrairement à l’ensemble des librairies en ligne, la courbe des résultats Google est absolument indifférente aux mécanismes promotionnels, aux campagnes marketing et communication, aux sursauts du marché induits par tous événements extérieurs… Au contraire, la seule manière de maintenir le chiffre Google semble être d’abreuver sa plate-forme de nouveautés, encore et toujours, et de casser les prix en face de la concurrence. En réalité, il s’agit de la même logique de référencement qui s’impose aux blogueurs souhaitant apparaître en pôle position sur le moteur de recherche de notre ami Google. Tiens donc, Google, encore lui ! C’est peut-être davantage qu’une intuition, en fin de compte : la plate-forme Google Play n’a pas pour vocation de devenir une plate-forme libraire, mais un simple outil permettant au géant américain de nourrir encore son moteur de recherche en y agrégeant du contenu – « en y récupérant de la propriété intellectuelle », pour citer le fondateur d’un célèbre diffuseur numérique. Règne de la nouveauté, combat à mort pour capter le lecteur… Simple manifestation paroxystique de ce que devient, de plus en plus,  le marché du livre ? En fait, tout pousse la littérature à devenir un produit comme un autre. Google l’a peut-être mieux intégré que les autres. Tout simplement.

On l’aura compris, Google semble être un acteur à part sur le marché du numérique, tout simplement parce qu’il poursuit des objectifs différents de ceux de la concurrence. Reste à savoir quelle attitude opposer à cette entreprise, en tant qu’auteur ou éditeur. Faut-il combattre Google ? Négocier un fléchissement du géant ? Jouer le jeu en tirant profit des avantages de la plate-forme ? M’est avis qu’il n’est pas inutile de voir émerger un nouvel adversaire en face des éternels Amazon et Apple, à condition bien sûr que ces acteurs s’affrontent pour le bien des producteurs et des consommateurs du livre (ne m’en veuillez pas de parler leur langue, c’est voulu). Pour autant, il me paraît indispensable de garder l’œil ouvert : je suis pour un partenariat avec tous les acteurs du livre, sans exception. Encore faut-ils qu’ils aient pour réelle ambition d’être acteurs du livre. Car elle est là, la question essentielle : Google s’intéresse-t-il au livre ?

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Le numérique est-il circonscrit à Amazon ?

Peut-être avez-vous vu ce petit reportage, diffusé cette semaine sur Arte, dont le sujet était l’auto-édition via le système Amazon. En soi, l’intention était louable : mettre la lumière sur la littérature numérique et l’un de ses pans en plein essor, j’ai nommé l’auto-édition.

Pourtant, ce reportage a fait grincer des dents. À commencer par les miennes. Il a fait grincer des dents pour deux raisons. D’abord, l’équipe d’Arte avait pris le parti de l’exemple : le petit film de 52 minutes retraçait le chemin de quatre auteurs, dont l’aventure littéraire avait commencé par Amazon. Outre le fait d’apporter du concret à l’info, ce parti pris a bien des effets pervers. En suivant la success story de quatre best-sellers, vendus à des milliers, voire à des dizaines de milliers d’exemplaires, Amazon apparaît soudain comme LA solution idéale, presque magique, pour le jeune auteur en quête de lecteurs. À ce titre, le reportage d’Arte ressemblait, par certains aspects, à une vaste campagne de promotion pour le géant américain du livre.

Deuxième grief porté par la communauté du numérique : à aucun moment, le reportage n’évoque les autres manières de diffuser un livre dématérialisé.  Autres manières que l’on peut compter par dizaines, soit dit en passant (citons, parmi d’autres, les librairies ePagine, Immatériel ; la solution de vente directe via un site Internet, développée par des éditeurs tels que Numériklivres ; l’abonnement à une série, proposé par des auteurs tels que Neil Jomunsi…). Mais c‘est bien normal, me direz-vous, le sujet du reportage était justement Amazon ! Pourquoi diable parler d’autre chose ? Je crois, au contraire, qu’il aurait été primordial de parler d’autre chose. Parce que ce reportage n’est pas innocent. Évoquer le numérique à la télévision, c’est parler à un public qui, pour sa majorité, n’y connaît rien et découvre le phénomène. Évoquer le numérique en ne parlant que d’Amazon, c’est mettre dans la tête du grand public que le numérique, c’est Amazon.

Ce n’est pas la première fois que je remarque cette tendance qu’ont les médias à circonscrire la révolution numérique à l’essor d’Amazon. Les articles du Figaro font très fréquemment cette erreur. Dernièrement, c’est le Nouvel Obs qui nous a gratifié d’un billet prophétique sur la terrible menace immatérielle. En terminant avec « le prédateur Amazon », l’article opérait un dangereux parallèle entre l’ebook et le géant américain. Car il vous faut bien comprendre que sur ce genre de sujet, le grand public avale l’information sans la relativiser. Monsieur Y, qui n’a jamais lu autrement que sur papier, n’ira pas vérifier si, effectivement, Amazon est le seul producteur / vendeur de livres numériques sur le marché. Pire, en faisant l’association numérique = Amazon, le Nouvel Obs instille dans l’esprit de Monsieur Y la peur de l’immatériel. Car Monsieur Y a un esprit logique, comme la plupart d’entre nous. Si le numérique = Amazon et que, comme l’exprime assez clairement le Nouvel Obs, Amazon = méchant, alors la conclusion est claire : numérique = méchant.

Le lobby anti-numérique vient de gagner un nouveau sympathisant.

Mais il y a bien pire que cette simple campagne de dévalorisation du numérique (qui n’en a pas besoin, d’ailleurs, pour être combattu un peu partout). En ne parlant que d’Amazon, on fait croire que tous les acteurs du numérique sont les complices / ont les mêmes méthodes qu’Amazon. C’est oublier tout l’écosystème de l’ebook, myriade de petits éditeurs et d’auteurs passionnés, rassemblés chaque jour sur la toile autour d’une préoccupation commune : la trop grande part prise par Amazon sur le marché du livre. Nous y voilà ! Loin d’être les alliés objectifs de la multinationale étasunienne, les acteurs du numérique sont très critiques à son égard. Il y a quelques années que les éditeurs ont compris l’obligation dans laquelle ils se trouvent de contenir au maximum la part de leurs ventes via Amazon : celle-ci augmentant continuellement, nous courons le risque de nous retrouver enfermés, prisonniers de la plateforme américaine et de ses exigences. La multiplication des plateformes de vente et l’essor des ventes directes, voilà la condition d’un monde éditorial libre.

Amazon, c’est aussi un système fermé, avec son propre lecteur (Kindle), son format propriétaire (MOBI) et ses DRM, empêchant la circulation des livres. Amazon, c’est aussi une plateforme qui édite les auteurs sans travailler le texte, contrairement aux petits acteurs, passionnés (je le répète), qui mettent leur savoir-faire au service de la qualité du contenu. Amazon, c’est un modèle économique. Rien d’autre. Alors bien sûr, vous trouverez de très bonnes choses sur Amazon, là n’est pas la question. Ce qui est dommage, c’est que vous trouverez aussi les pires choses. C’est quitte ou double.

Dois-je rappeler, enfin, qu’Amazon sait tout de ses lecteurs usagers du service Kindle ? Lorsque vous vous connectez à Kindle, Amazon sait quel livre vous lisez, à quel moment vous vous arrêtez, le temps que vous passez sur chaque page… Autant d’informations qui pourraient, à terme, répondre à cette éternelle question : « qu’est-ce qu’un livre qui marche ?« . Autant d’informations qui, à mon sens, ne tarderont pas à se monnayer…

Alors bien sûr, le point d’interrogation dans le titre de mon article est destiné à être levé : non, le numérique n’est pas circonscrit à Amazon. Je dirais même que les acteurs du numérique, les vrais éditeurs qui aiment leur métier, sont dans l’ensemble fondamentalement opposés à l’idéologie d’Amazon. Le travail du texte, la cohérence éditoriale, la lutte contre les DRM, la promotion du format universel ePub… Autant de combats qui nous éloignent du géant américain.

Nier l’existence de ces acteurs et ne parler que d’Amazon, c’est tuer la concurrence en enterrant ceux qui, par leur travail, sont capables de donner au numérique la qualité qu’on en attend, et qui (trop souvent) lui fait défaut, donnant ainsi du grain à moudre aux adversaires de l’ebook. Parce que vous le savez, aujourd’hui plus que jamais l’image et l’identité d’un acteur du marché fondent sa réussite. Si, dans l’esprit du public, vous n’existez pas, alors vous êtes mort. C’est encore pire avec Amazon, car son circuit fermé n’offre aucune passerelle vers les autres libraires en ligne : le client innocent peut consommer du Kindle toute sa vie sans jamais entendre parler du reste de l’offre.

Bien sûr, on peut encore relativiser. Mon article prend le contrepied d’un reportage publié sur Arte, à 23h15 et en milieu de semaine. Autant dire que l’audience de cette publicité improvisée n’a pas dû être formidable. Mais ajoutez-y les lecteurs quotidiens du Figaro et du Nouvel Obs, plus tous les spectateurs à venir de sujets qui, je n’en doute pas, véhiculeront les mêmes idées. Petit à petit, l’oiseau fait son nid.

Assimiler le numérique à Amazon, c’est comme assimiler le smartphone à l’Iphone. C’est comme assimiler le fast food à Mc Donalds. Dans ces deux derniers cas, on peut dire que l’opération est en passe de réussir. Alors prenons garde : le triomphe d’Amazon n’est pas loin.

ERRATUM : on me fait remarquer, à juste titre (Merci Neil Jomunsi), que malgré tous ses défauts, Amazon est la seule plateforme à avoir réussi, jusqu’à présent, à rendre célèbre un auteur auto-édité. Certes. Il n’en reste pas moins qu’il faut combattre les abus du système, que sont les DRM et le format propriétaire. Mais quel sera l’intérêt d’Amazon à les abandonner, surtout s’il pèse de plus en plus sur le marché ?

L’auteur du XXIe siècle, un métadonneur ?

Projetons-nous dans le futur proche (si vous le voulez bien).

L’espace d’un instant, faisons l’hypothèse d’un triomphe du numérique. Si vous avez atterri sur ce blog, c’est probablement que, comme moi, vous croyez à ce triomphe ; mieux, vous n’y croyez pas, vous le sentez arriver (histoire de dire qu’on n’est pas des prosélytes du progrès numérique mais des économistes clairvoyants, c’est toujours plus valorisant). On a dit, parfois, que si le support venait à changer, l’acte de lecture resterait le même. On a également dit que l’acte d’écriture, en tant que procédé artisanal, laborieux, resterait inchangé, quel que soit l’avenir de l’ebook. Probablement un discours visant à rassurer les inquiets de tout poil.

Force m’est pourtant d’admettre que c’est en partie faux. D’abord, on le voit avec les premiers succès numériques, il existe des formes et des procédés propices au succès d’une œuvre dématérialisée. On remarque, par exemple, que les textes courts, notamment ceux publiés sous forme de feuilleton, sont appréciés des lecteurs (voir ainsi les publications de Snark-Bragelonne, du Studio Walrus, des éditions Voy’el…) ; cela implique, pour l’auteur, une manière bien spécifique d’envisager la structure de sa production. J’ai aussi entendu dire que le lecteur du XXIe siècle préférait les phrases courtes et dynamiques aux tirades-paragraphes à la Marcel Proust ; de tels pavés sont, semble-t-il, particulièrement difficiles à appréhender en lecture numérique.

Il faut toutefois relativiser : qu’elles soient réelles ou fantasmées, ces évolutions ne peuvent être attribuées au seul essor du numérique : si le lecteur moderne aime les textes courts, c’est aussi parce qu’il a de moins en moins de temps pour lire ou, tout simplement, qu’il en accorde de moins en moins à la lecture. Il s’agit donc, davantage, d’évolutions propres à l’ère numérique (à notre époque, en somme), et pas au support numérique en lui-même.

Il est, à l’inverse, une modification dans le texte destiné au numérique que nul éditeur digne de ce nom ne peut ignorer : je veux parler de l’avènement des métadonnées. Les métadonnées, pour ceux qui ne le savent pas encore, sont l’ADN du numérique ; elles sont les informations cachées au lecteur qui structurent le texte. Elles sont la clé de compréhension offerte à l’ordinateur. Elles sont, enfin, ce qui permet à un ebook de trouver sa place dans une librairie en ligne, dans un moteur de recherche, dans votre liseuse ou tablette.

Je m’explique.
Lorsqu’il construit un livre numérique, l’éditeur pense d’abord à l’ordinateur qui recevra ce livre, avant même de penser au lecteur. Un ordinateur, c’est puissant, mais ça n’est pas très malin, dans la mesure où il faut tout lui expliquer. Avec un ordinateur, les sous-entendus et les déductions induites par la culture n’ont pas leur place. Les métadonnées servent justement à décomposer chaque information pour qu’elle soit comprise par l’informatique.

Un exemple avec la couverture d’un livre assez fameux :
SDA1Lorsque vous, lecteurs, voyez cette couverture, vous en décortiquez instinctivement les informations – encore n’est-il pas très heureux de parler ici d’instinct ; en réalité, c’est votre culture qui vous conditionne et vous permet de comprendre ce que vous avez sous les yeux. C’est-à-dire qu’immédiatement après avoir vu cette image, vous allez opérer la décomposition suivante :

– Titre : Le Seigneur des anneaux ;
– Sous-titre : La communauté de l’anneau ;
– Auteur : J. R. R. Tolkien ;
– Éditeur : Pocket ;
– Genre : Fantasy ;
– Avis : Livre culte (si vous êtes un type bien).

L’ordinateur, lui, ne sait pas faire ça ! Si vous lui donnez simplement le texte visible à l’écran, il ne comprendra rien. C’est là qu’interviennent les métadonnées. En amont du fichier epub que vous lisez sur vos tablettes, l’éditeur a créé un fichier xml qui contient non seulement le texte complet du livre, mais aussi l’ensemble des métadonnées qui expliquent son contenu à l’informatique. Dans les faits, et en simplifiant un maximum, l’éditeur livre ce genre de texte à l’ordinateur :

<titre>Le Seigneur des anneaux</titre>
<sous-titre>La communauté de l’anneau</sous-titre>
<auteur>J. R. R. Tolkien</auteur>

Grâce à ce système de balisage, l’ordinateur, qui lit le fichier xml, comprend tout de suite ce que vous avez vous-même compris en un instant : il classe le titre, le sous-titre et l’auteur dans les cases appropriées. Croyez bien que ce système de classement explicatif est primordial pour l’avenir de la littérature numérique, car lui-seul permet à un livre de se retrouver à la bonne place dans les méandres d’Internet. Ne croyez pas que derrière les millions d’ebooks vendus par Amazon se cachent des libraires fort sympathiques qui « feuillettent » chaque livre avant de le ranger dans son rayon ; ce sont les métadonnées qui indiquent aux moteurs du géant américain comment présenter ses produits, comment les rassembler par auteur, par éditeur, par thème, par taille…

Et c’est bien là, dans le classement méthodique des œuvres, qu’est tout l’intérêt des métadonnées. À l’heure où l’offre mondiale en livres numérique explose littéralement (des millions de titres sur Amazon, vous disais-je, simplement en langue anglaise !), le danger est de voir le livre se perdre dans la masse. Alors qu’Internet est présenté comme un océan de savoir et d’informations, s’y noyer n’a jamais été aussi simple. Par les métadonnées, le livre se retrouve classé et ordonné en vue de l’arrivée du lecteur, ultime chaînon de l’industrie littéraire. Ce serait un comble qu’il ne parvienne plus à trouver ce qu’il était justement venu chercher !

Encore ne vous ai-je parlé, jusqu’à présent, que des métadonnées « basiques » du livre numérique, celles que tout éditeur utilise. La force des métadonnées et du numérique, c’est de pouvoir affiner l’explication du texte jusqu’à un point critique ; jusqu’à un point tel qu’il devient possible de mettre en relation les ebooks entre eux, mais aussi de créer des index et des recherches avancées en maîtrisant le flux d’informations.

Un dernier exemple au cœur du texte : celui des italiques. Lorsque vous lisez un livre, seuls le contexte et votre culture vous permettent de déterminer ce que désignent un ou plusieurs mots passés en italiques. Le petit paragraphe suivant (sorti tout droit de mon imagination fertile) devrait vous éclairer à ce sujet :

« …dans Je prends de la coke au petit déjeuner, Frédéric Beigbeider livre une histoire magistrale de la french touch, ce courant musical né dans les années 1990 et symbolisé par le succès planétaire de Daft Punk. Dernièrement, Beigbeider déclarait encore à la télévision iranienne : Ah ! Que j’aime ce groupe!… »

Pour vous, tout est clair : le premier passage en italiques désigne le nom d’un livre, le second désigne une expression anglaise, le troisième une citation. Une fois de plus, l’ordinateur ne devine pas cela tout seul. Un éditeur consciencieux devrait donc prendre la peine de baliser l’ensemble de son livre avec des informations de ce genre : <titre de livre>, <expression anglaise>, <citation>…

Dès lors, et si les acteurs du livre prennent le temps de baliser méthodiquement leurs textes, tout devient possible. Imaginez pouvoir sortir en un clic toutes les citations contenues dans un texte, mais aussi toutes les sources bibliographiques, toutes les locutions latines… En balisant les titres de livres cités, il devient même possible de faire le lien entre plusieurs œuvres numériques : imaginez-vous passer de texte en texte pour vérifier l’exactitude d’une info, les termes exacts d’une citation… Pour le coup, vous ne vous noyez plus dans l’océan du savoir : les métadonnées vous ont fourni des brassards.

Mais alors, peut-on imaginer que demain, ce ne soit plus l’éditeur mais l’auteur lui-même qui balise son texte et l’enrichisse de métadonnées ? Assurément, c’est vers ce système que l’on se dirige, car qui mieux que l’auteur sait quels sont les passages et les points à expliciter ou à mettre en avant dans son livre ? Cette évolution aurait, à mon sens, au moins deux conséquences sur l’acte d’écriture :

1. L’auteur livrera à l’éditeur un texte balisé, ce qui impliquera qu’il ait appris, au préalable, les rudiments du code xml. Mais pas de panique, amis écrivains ! Si une telle révolution a lieu, il y a fort à parier que les enfants l’apprendront dès l’école – comme ils apprennent déjà à se servir d’une tablette en maternelle. Écrire en balisant deviendra aussi naturel que déchiffrer les informations d’une couverture ;

2. L’auteur prendra probablement les habitudes des journalistes d’aujourd’hui, dont la technique d’écriture vise à « placer » un certain nombre de mots-clés qui référencent d’autant mieux leur article sur les moteurs de recherche. Ces mots-clés seront balisés et se promèneront un peu partout sur la toile. Il y a fort à parier que l’auteur, toujours en quête d’un public plus large, deviendra rapidement accro à la métadonnée, comme un drogué en désintox l’est à la méthadone (cet article a été pensé, de A à Z, dans le seul et unique but de mener à ce jeu de mots ; maintenant que c’est fait, je trouve ça un peu vain).

Aujourd’hui, le lecteur lambda regarde un fichier xml avec surprise et incompréhension. « C’est du charabia ! » s’exclame-t-il après avoir passé les yeux sur ces lignes de balises peu accueillantes, pour ne pas dire inquiétantes. Demain, je professe que nous serons tous familiers de ces balisages. Au contraire, le texte brut, sans style et sans métadonnées, sera rejeté par l’éditeur. Toujours plus en phase avec l’informatique et ses problématiques, ce dernier regardera l’auteur indélicat d’un œil méprisant. « En l’état, votre manuscrit ne me sert à rien ! », s’exclamera-t-il à son tour. « Pour mon ordinateur, c’est du charabia ».

<conclusion prophétique> Ainsi aura passé la révolution numérique. Inarrêtable. Inéluctable. </conclusion prophétique>

Avec ou sans le papier, le numérique avancera

Il se trouve qu’à côté de ma thèse, je me forme aux métiers de l’édition. Dans les faits, ça veut dire que je bosse en freelance pour quelques éditeurs et que j’enchaîne les stages. C’est sympa, les stages. Ah oui, j’oubliais : je suis en train de réfléchir au lancement d’une petite maison d’édition numérique, mais chut, ça reste confidentiel pour le moment. Pendant que je fais tout ça, je rencontre des libraires, des éditeurs, des maquettistes… Je leur parle un peu, ils me parlent beaucoup (parce que j’ai soif d’apprendre, vous comprenez). Je les écoute avec des yeux ronds.

Et j’en entends un sacré paquet, de bêtises.

Évidemment, quand une conversation entre un pro et un futur éditeur dure un certain temps, il arrive immanquablement que le numérique s’invite au centre des débats. Comme les éditeurs ignorent que je publie mes romans au format numérique et que je connais plutôt bien la question, ils me parlent comme à un novice. Moi, je pense que le numérique est une avancée formidable. Je pense que les métadonnées permettront de faire le lien entre des milliers de livres et d’univers. Je pense que le partage d’écrits commentés (notamment pour la littérature scientifique) permettra un réel dialogue entre les lecteurs et, in fine, une amélioration de l’expérience de lecture. Eux (les professionnels de l’édition) ne pensent pas ça. Et lorsqu’ils discutent avec moi, de manière plus ou moins explicite, ils essaient de m’embrigader. Mieux, ils essaient de me mettre en garde contre ce mal qui monte. Le mal du numérique.

Le numérique, c’est la victoire d’Amazon sur le monde des gentils. C’est la fin du travail éditorial. La clef sous la porte du libraire (comme si les deux phénomènes étaient liés…). Le piratage à tout va. Je ne résiste pas à l’envie de vous citer, presque mot pour mot, ce qu’un professionnel de l’édition m’a dit il y a de cela deux mois. Je vous assure qu’il était sérieux (son ton était prophétique, inquiétant même, un peu comme celui de Gandalf quand il calme la joie de Bilbo, dans son trou de Hobbitebourg) :

« Le numérique, c’est la mort de l’édition. Tous les livres seront bradés à 0,99 € et l’auteur ne pourra espérer que 4 ou 5 % de DA, sinon son éditeur coulera. En fait, ce sera aussi la mort de la création. »

Édifiant.

Mais très vite, alors qu’on vient de m’annoncer l’apocalypse, on s’empresse d’embrayer sur les mille et une raisons pour lesquelles finalement, ça ne se passera pas comme ça en France. Je sais, c’est assez paradoxal avec l’emphase que l’on vient de déployer pour me vendre le danger numérique. Mais les éditeurs ne sont pas à un paradoxe près. Il y a deux arguments principaux, qu’on me ressert inlassablement avec autorité :

1 – Les Français n’aiment pas le numérique. Point final. Le numérique représente à peine 5% du marché du livre en France, c’est le désamour, le divorce, le rejet. On aime la culture en France. La vraie.

2 – Quand bien même le numérique gagnerait en importance, il n’atteindra jamais les 20-25% du marché du livre comme aux USA. Vous comprenez, la France, c’est très différent des USA, là-bas certains doivent rouler 300 km pour trouver une librairie. Ça explique l’essor phénoménal des ebooks qu’on y a observé.

La plupart des futurs éditeurs boivent ce genre de discours comme du petit lait, parce que ça vient de professionnels, et les pros, c’est bien connu, ça ne se trompe jamais. Moi, je prétends que ce discours n’est absolument pas dicté par l’expérience et l’objectivité, mais par la peur. La peur d’être dépassé, la peur de perdre son emploi, la peur du changement en somme. La même peur qui anime  Tim Waterstone, en Grande-Bretagne, lorsqu’il prédit le déclin à venir du numérique face au papier. Ce discours procède également d’une vision biaisée de la situation : pour ces éditeurs, ces libraires, ces maquettistes, ces commerciaux, le numérique est un concurrent au papier. Je pense que c’est vrai uniquement pour les distributeurs/diffuseurs. Je vais y revenir.

Je passe sur les nombreux clichés du genre (le numérique, ça fait mal aux yeux, c’est bourré de fautes, ça ne « sent » pas le livre…) pour m’attarder sur ces deux arguments qui, à mon avis, méritent plus que les autres d’être discutés.

La France serait l’exception mondiale anti-numérique. Le modèle économique américain ne pourrait pas s’y implanter. Sérieusement, c’est une blague ? Depuis quarante ans, absolument tous les modèles économiques venus d’outre-Atlantique nous ont touché. La France n’est pas le Japon : elle mange bien sagement ce que l’Oncle Sam lui sert. Pour une fois que ça m’arrange, je peux le dire : le numérique explosera en France comme le McDo l’a fait en son temps. Certes, dans un pays 20 fois plus petit que les USA, personne ne se retrouvera à plus de 300 km de la première librairie, mais ne voit-on pas mourir les uns après les autres nos petits bouquinistes adorés ? Même les grands groupes, tels que Virgin et Chapitre, se sont effondrés. Il arrivera, je le crois, un moment où il deviendra difficile de se procurer le livre papier que l’on souhaite sans passer par Amazon ou, plus largement, Internet. À ce moment-là, le livre numérique sera également visible et accessible que le livre papier. Seuls les best-sellers seront encore achetables dans le supermarché du coin. Alors, à mon sens, les éditeurs auront massivement migré vers l’offre numérique, hybride (num/papier) ou exclusive.

(Une remarque en passant : au risque de déplaire, je crois que ce ne sera pas l’adhésion des lecteurs mais les contraintes économiques qui pousseront les acteurs du livre à se jeter pour de bon dans l’aventure numérique. Nous avons beau nous croire nombreux, les enthousiastes de l’ePub comme moi restent une minorité. Quand l’imprimerie a été inventée, ce n’est pas l’enthousiasme mais la perspective de produire davantage et moins cher qui l’a emporté.)

Quant à l’idée selon laquelle le numérique provoquerait la mort des petits éditeurs, qui faisaient pourtant l’exception culturelle française, je la trouve tout bonnement ridicule. Les petits éditeurs ne vont pas mourir, ils vont simplement devoir changer. Comme les entreprises l’ont fait avec l’avènement d’Internet. Certes, ceux qui ne voudront pas s’adapter mourront, mais les autres, ceux qui auront l’intelligence de faire évoluer leurs pratiques, auront encore de beaux jours devant eux. Or le voilà, notre problème : les éditeurs, en majorité, ne veulent pas s’adapter. Par peur, ils se persuadent – et essaient de persuader les autres – que le jour du numérique n’adviendra jamais. Le seul fait qu’ils en parlent autant – et avec agressivité, encore ! – prouve qu’ils savent qu’ils ont tort. Ils sentent le vent tourner. Et ils tremblent d’avance.

Ce que tous ces gens ne comprennent pas, c’est que c’est en refusant de voir ce qui arrive qu’ils construisent l’opposition entre numérique et papier. Il existe des modèles hybrides qui ont de l’avenir : la POD (print on demand : impression à la demande), par exemple, satisfait à la fois l’auteur et l’éditeur. Il subsiste la possibilité de sortir un livre papier et l’éditeur ne perd plus des milliers d’euros en impression et en stockage des invendus. Le seul à grincer des dents est le libraire, car il devient alors un commerçant comme les autres, responsable de son stock puisque c’est lui qui commande les impressions en fonction de ses perspectives de vente (le principe du retour disparaît mécaniquement de l’équation). Mais n’est-ce pas normal qu’aujourd’hui, au moment où les éditeurs ont de plus en plus de mal à joindre les deux bouts, ils aspirent à partager les risques avec leurs revendeurs ?

Du côté éditorial, la solution existe pour aller vers ces modèles hybrides. Il suffit que l’éditeur construise un fichier XML en amont, état premier du livre, qui sera ensuite mouliné à la fois par InDesign (pour l’impression papier) et par le générateur d’ePub (pour la version numérique). Un ami éditeur me faisait récemment remarquer à quel point cette évolution bouleverse les mentalités : le numérique ne découle plus du papier comme s’il était une sorte de sous-livre. Au contraire, numérique et papier sont mis sur le même plan, issus du « livre brut », qu’est le fichier xml. Pour apprendre les bases du xml, quelques semaines de formation suffisent. Mais croyez-le ou pas, au moment où j’écris ce billet, les équipes freinent cette évolution dans un grand nombre de maisons. Normal, ça changerait leurs habitudes.

C’est important, les habitudes. Mais est-ce vraiment plus important que l’emploi ?

Bien sûr, pendant le temps qu’elles perdent à refuser le numérique, les maisons d’édition assurent à qui veut bien l’entendre qu’elles s’y mettent, qu’elles sont modernes. Mais chaque jour à ignorer l’ebook, leurs employés creusent un peu plus la tombe de leur emploi : quand il faudra vraiment la faire, cette révolution, je serai probablement engagé à leur place. Ça ne fera jamais qu’un senior de plus sur le marché du travail…

Avec ou sans le papier, le numérique avancera. Si les maisons d’édition historiques préfèrent se voiler la face, d’autres les remplaceront. À moins qu’elles n’externalisent toute la fabrication du livre. Alors, elles perdront tout contrôle sur ce qu’elles sont censées produire. Pour le coup, le métier d’éditeur sera réellement mort. Par leur faute. Pas par celle du numérique.