Le silence de l’atelier

Rentrée littéraire 2016, 560 romans vont paraître dans le courant du mois de septembre. Parmi ces titres, vous n’en trouverez aucun à mon nom. Je n’ai fait aucune annonce au sujet d’une future parution depuis plusieurs mois – d’une manière générale, je me suis tenu au silence sur les réseaux et mon blog, au point que certains proches s’en sont inquiétés et m’ont posé la question : « continues-tu d’écrire ? » La réponse est oui, plus que jamais.

Il y a plusieurs raisons à ce silence. La première est purement pratique : je n’ai pas eu d’actualité éditoriale sous mon nom depuis la parution de Time-Trotters. Je dis « sous mon nom », car depuis 2015, j’ai signé quelques titres sous pseudonyme, titres ayant connu des fortunes diverses et dont je vous parlerai peut-être, un jour. Pour le moment, je tiens à cet anonymat.

La seconde raison est plus personnelle : j’ai « investi » Internet en tant qu’auteur à la parution de mes premiers romans, et m’y suis voué corps et âme pendant un long moment. À présent que l’adrénaline de la primoédition est retombée, je porte un regard mitigé sur ces outils numériques dont les auteurs se servent pour se faire connaître. Chronophages, addictifs, ils m’ont trop souvent coupé de l’écriture : curieuse époque qui voit l’auteur sacrifier son temps de travail au profit du temps de promotion d’une œuvre qui, nécessairement, finit par disparaître s’il n’écrit plus. J’ai donc vaincu ma peur d’être oublié pour écrire davantage, et mieux : j’espère que mes prochaines parutions vous convaincront que j’ai eu raison – et me rappelleront au souvenir des lecteurs.

Enfin, ma discrétion est imputable au temps long de l’édition, qui voit certains projets se concrétiser des mois, voire des années après leur élaboration. Car au moment de parution d’un livre préexistent deux temps : celui de l’écriture, qui varie d’un auteur et d’un projet à l’autre, et celui de l’édition, phase de retravail du texte avec l’éditeur, qui finit par fixer une date de publication parfois fort lointaine (certains plannings éditoriaux sont fixés deux ou trois années à l’avance). Ainsi ai-je écrit, courant 2015, un livre à destination du rayon Histoire – document illustré sur l’homosexualité dans l’Antiquité grecque – qui paraîtra aux éditions La Musardine le mois prochain (mi-octobre 2016), et dont je vous reparlerai prochainement. Plus patients encore devront être les lecteurs des littératures de l’imaginaire, car mon prochain roman, écrit lui aussi en 2015, devrait paraître chez Le Peuple de Mü au second semestre 2017. L’histoire d’un ouvrier parti de métropole, fin XIXe siècle, pour tenter sa chance dans une colonie tropicale. C’est un texte que je crois « charnière » dans mon parcours d’auteur, et où je tente de faire la jonction entre mes différentes influences littéraires, entre roman social et aventure, entre fiction historique et fantastique, entre rêve et réalité. Il me tarde de vous le présenter.

Quant à l’instant présent, il est occupé à l’écriture d’une grande fresque historico-fantastique entamée il y a de cela deux ans, que j’ai trop longtemps délaissée et que je reprends désormais en mains, pour de bon. On en reparle d’ici 2020, hein ?

*Disparaît dans un écran de fumée et, tel Batman, se réfugie dans l’ombre et le silence de l’atelier*

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Comme elle a une histoire, la démocratie directe a-t-elle un avenir ?

Nous vivons une époque formidable. Nous n’avons jamais été en aussi bonne santé, nous pouvons voyager sans tenir compte des frontières, Internet rend le mensonge et la corruption impossibles… Mieux, nous vivons à l’âge le plus démocratique qui soit ! Je le sais, c’est la télévision qui me l’a dit.

À moins qu’on m’ait menti…

Mais c’est quoi, au fait, la démocratie ? Alors qu’on s’enorgueillit de notre régime politique issu de la Révolution française, que l’on exporte notre modèle à grands coups d’ingérence et de révolutions, sait-on que le concept même de démocratie est bien plus ancien que Lafayette et de Gaulle ?

Le terme démocratie a été forgé dans l’Antiquité grecque, pour désigner les cités, Athènes en tête, dans lesquelles le pouvoir était détenu par l’ensemble du corps citoyen. Petite parenthèse en passant : le mot démocratie est péjoratif, car il désigne le pouvoir (kratos) du peuple (démos), mais pas n’importe quel pouvoir : kratos, c’est le pouvoir violent, irréfléchi, injuste. La notion a donc probablement été définie par des opposants à ce type de gouvernement (des oligarques selon toute vraisemblance). À l’inverse, les termes monarchie et oligarchie sont neutres, kratos y est remplacé par archè (mon-archie), le mot du commandement. Les vrais défenseurs de la démocratie devraient donc l’appeler démarchie. À bon entendeur…

Encore faut-il se garder de faire des rapprochements entre l’époque de Platon et la nôtre : la démocratie grecque n’avait à peu près rien à voir avec celle que nous connaissons. Il s’agissait en fait d’une démocratie directe. Je m’explique. À Athènes, on ignorait tout bonnement le principe de représentation : aucun parlementaire n’était élu pour défendre les intérêts des citoyens ; au contraire, le corps civique se rendait lui-même à l’Assemblée du peuple pour voter la loi. Les conseillers, chargés de préparer les textes et d’en proposer aux citoyens, étaient tirés au sort au début de chaque année.

Merveilleux, me direz-vous ? Pas tout à fait, car certaines caractéristiques de la démocratie grecque ne manqueront pas de heurter les consciences de nos contemporains. D’abord, la société athénienne reposait assez largement sur l’usage d’esclaves, qui assuraient à leurs maîtres le temps libre nécessaire à la pratique de la politique – certains citoyens devaient bloquer des journées entières pour marcher jusqu’à la Pnyx, lieu d’exercice du pouvoir, et voter parmi l’Assemblée. Ajoutons que seuls les hommes issus de parents citoyens étaient eux-mêmes citoyens ; femmes, enfants, métèques et esclaves étaient exclus. Au plus fort de sa démographie, Athènes ne comptait que 30 000 citoyens pour 400 000 habitants !

L’usage de la démocratie directe n’était pas sans difficultés. Les citoyens s’exprimant par vote à main levée sur chaque question, cela revenait à organiser un référendum vingt ou trente fois par jour. Évidemment, le peuple était sensible aux flatteries des démagogues et à l’émotion de l’instant : pratiquer une politique cohérente et courageuse, particulièrement en période de crise, était quasiment impossible. Le clientélisme, aussi, emportait l’adhésion de nombreux citoyens, entretenus par de grands aristocrates aux intérêts politiques différents de ceux de la masse ; on n’était pas si libre de son choix qu’on pourrait le croire.

Malgré ces écueils, et c’est là que je voulais en venir, serait-il possible d’imaginer un gouvernement de ce type pour nos démocraties actuelles ? Après tout, il paraît simple d’élargir la citoyenneté antique aux femmes et de se passer de l’esclavage – les machines pourront bientôt, à en croire les futuristes, remplacer la main humaine dans tous les domaines du travail. Véritables fléaux à Athènes, le clientélisme et la corruption devraient être, avec le temps, de plus en plus difficiles à cacher aux peuples. Alors qu’attendons-nous ? À une époque où, je le crains, la crise de la représentation fait peser le plus grand danger sur nos modèles politiques, se débarrasser du parlementarisme devenu inefficient pourrait mener à une progression de la démocratie.

Hélas, un élément fondamental de la démocratie athénienne est aujourd’hui impossible à retrouver dans nos sociétés modernes : je veux bien sûr parler de la taille des États et des corps civiques. Si la démocratie directe a fonctionné à Athènes, c’est que chaque citoyen, étant assez proche du centre du pouvoir, avait la possibilité (qu’il en use ou pas) de venir voter à l’Assemblée. Le corps civique, suffisamment restreint sur un territoire « à taille humaine » (l’équivalent d’une grosse ville actuelle), avait une véritable conscience de groupe. Dès lors, les intérêts de la patrie se confondaient avec les intérêts du citoyen lambda.

Comment imaginer un tel gouvernement dans des États tels que le nôtre, où bientôt 70 millions d’habitants vivent sans se connaître, sans s’apprécier, sans partager les mêmes intérêts ni une conscience de corps. La taille humaine de l’État me paraît essentielle à la réussite d’un projet de groupe, et c’est justement ce qui nous manque. Mais doit-on pour autant décentraliser totalement le pouvoir et briser le peu de cohésion qui reste encore à notre pays (historiquement très centralisé par rapport à de nombreux autres États, soit dit en passant) ? De toute façon, c’est la tendance inverse que l’on observe actuellement, avec le transfert des pouvoirs décisionnels vers l’Europe.

Il est pourtant un État, situé à la fois au cœur et en dehors de l’Europe, qui continue, 2 500 ans après Athènes, à exercer la démocratie de façon directe – au moins en partie : il s’agit de la Suisse. Dans les cantons, petits espaces où, en fin de compte, tout le monde se connaît, on retrouve cet esprit de village que l’on croit déceler dans les textes athéniens de l’Antiquité. Les citoyens se rassemblent en ville et votent sur des questions fondamentales, qui touchent directement à l’organisation du pays.

Mais voulons-nous vraiment la démocratie directe ? Quand bien même nous critiquons à l’envi nos parlementaires, souhaitons-nous réellement davantage de démocratie ? Récemment, l’Europe entière – la France en tête – s’est émue de la décision suisse de réduire l’immigration légale vers ses frontières. Certains crièrent même à la « fascisation » de la république helvétique. Qu’on soit pour ou contre cette mesure, force nous est d’admettre qu’elle est issue du processus le plus démocratique qui soit, puisqu’elle émane directement du référendum citoyen. N’est-ce pas là un vieux réflexe oligarchique des élites françaises, persuadées que le peuple « ne sait pas » voter comme il faut, qu’il a besoin « qu’on le guide » vers la lumière ? Vers les Lumières ? Si tel est le cas, alors le parlementarisme nous convient beaucoup mieux…

Je terminerai avec une question. Si l’on instaurait la démocratie directe en France et que l’on posait aux citoyens nouvellement investis du pouvoir législatif la même question qu’aux Suisses, à savoir faut-il réduire l’immigration légale en France, quelle serait la réponse du scrutin ? La vérité est loin d’être évidente, mais si l’on transformait la question en « faut-il réduire l’immigration le temps que la crise se résorbe ? », comme le sous-entend le texte suisse, je suis prêt à parier que le oui l’emporterait largement. Ceux qui, aujourd’hui, militent à grosse voix pour une constitution plus démocratique, pour une VIe République, pour une généralisation des référendums… Ceux-là ne seraient-ils pas les premiers à fustiger le peuple pour cette décision ?

Mais sont-ils vraiment démocrates, au fond ? Là est selon moi la question centrale, et c’est ce que j’appelle le syndrome du printemps arabe. Pour prendre l’exemple de l’Égypte, la révolution y fut impulsée par la jeunesse des grandes villes, instruite et occidentalisée, sensible au message de la laïcité républicaine (on comprend dès lors l’engouement que déclencha ce mouvement en Europe et aux USA). Une fois Moubarak défait et la démocratie instaurée, le peuple vota avec une assez large majorité pour les Frères musulmans, grands vainqueurs des premières législatives ; à peine proposée, la laïcité républicaine était déjà enterrée. C’est là tout le paradoxe des révolutions : lorsque c’est une minorité qui se rebelle au nom de la démocratie (et c’est souvent le cas), elle doit s’attendre à de vives désillusions une fois que la majorité populaire aura gagné le pouvoir. Ces désillusions sont d’autant plus violentes si c’est la démocratie directe qui l’emporte, car il n’existe plus de « tampon parlementaire » entre les aspirations directes du peuple et la loi.

Alors à vous, doux rêveurs, je veux donner ce conseil : enterrez la démocratie directe, prenez un dictionnaire et cherchez-y la définition du terme oligarchie. Il va falloir vous y faire, à ce terme. À moins qu’une fois de plus, l’idéal soit à rechercher du côté d’un juste milieu ; pour ça, je laisse la parole aux modérés. Je n’en suis pas un.

P.-S. : la question de l’immigration ne m’intéresse pas, ne voyez pas là quelque engagement politique de ma part. Le but de ma démonstration, avant tout rhétorique, est de pointer du doigt les difficultés de mise en place d’une démocratie réelle, car ceux-là-mêmes qui croient militer pour le peuple n’en partagent pas, ou rarement, les idées et les intérêts profonds.

Rome colisée

Vous avez dit progrès ?

Voilà que cette semaine, je discutais de la notion de progrès avec un très bon ami à moi. Au détour d’un mail, cet ami me posa une série de questions tout à fait frappantes et, surtout, symptomatiques de la pensée moderne vis-à-vis du progrès et de l’évolution des sociétés humaines. Je le cite :

Les Romains, en 1100 ans, n’ont pas découvert ne serait-ce que l’électricité, comment tu expliques ça ? Comment nous, en un siècle, avons-nous pu aller sur la lune, inventer les ordinateurs, la voiture etc, alors que certains peuples, en plusieurs milliers d’années, ne se sont même pas rapprochés de ce que nous avons fait en l’espace de 10 ans?

Intéressant, hein ? En même temps, je vous avais prévenus. Plusieurs remarques me viennent dès l’abord, et toutes pointent du doigt l’incapacité de mes contemporains (en tout cas d’une majorité d’entre eux) à regarder le passé et l’histoire autrement qu’avec leurs yeux de modernes. Je m’explique.

1) Il faut bien sûr relativiser l’affirmation première. En un millénaire, les Romains ont changé énormément de choses, et il y a fort à parier que Romulus (supposons qu’il ait existé) n’aurait rien eu en commun avec Romulus Augustule, dernier empereur romain d’Occident. En 1 000 ans, le rendement de la terre a explosé, le phénomène de la mousson a été découvert (autour de l’an 0), permettant enfin un commerce soutenu entre l’Occident et l’Asie, le ciment, le moulin à eau, les égouts ont également fait leur apparition…

2) Encore suis-je en train de tomber, moi-même, dans la vision « technologiste » du progrès que m’impose mon ami dans sa question. Car non, une société n’évolue pas qu’en inventant la machine à vapeur ou l’ordinateur ; les évolutions sont sociales, politiques, linguistiques… Ce n’est pas uniquement votre iphone qui vous différencie d’un Croisé du XIIe siècle, mais aussi la langue (vous ne le comprendriez pas), vos représentations, vos modes de pensée, votre humour, votre physique aussi. Un Grec, à l’époque d’Homère, n’a encore qu’une vision fort vague du politique, de l’État, de la frontière. Quatre siècles plus tard, Aristote connaît ces notions, qui continuent de marquer, 2 500 ans après, nos pensées occidentales. À ce titre, ces évolutions me paraissent aussi importantes que l’invention de l’électricité.

3) Mais j’en arrive à ma réponse : pourquoi avons-nous inventé l’ordinateur et pas les Romains ? Tout simplement parce que la civilisation occidentalo-contemporaine est celle de la production de richesses, du « progrès » linéaire vers l’avancée technologique. Pour la majorité de mes contemporains, il est évident que l’histoire est linéaire : on vit mieux et plus confortablement aujourd’hui qu’il y a 1000 ans. On est plus heureux en somme. C’est que la révolution industrielle est passée par là, et depuis le monde court après le progrès, la production toujours plus importante de richesses pour soutenir un mode de vie toujours plus luxueux et une démographie toujours plus galopante (à l’échelle globale de la planète). En somme, nous avons basculé vers une civilisation de l’efficacité. Produire mieux, plus vite, avec moins de bras, à moindre coût.

C’est là que nos cerveaux modernes ne parviennent plus à comprendre ceux qui nous ont précédés, en gros jusqu’au XVIIIe siècle. Pour un Romain, un Grec, un Français pendant la Guerre de cent ans, une société digne de ce nom n’est pas une société qui court après le progrès mais une société stable. Je prétends que toutes les civilisations précédentes à la nôtre étaient des civilisations de la stabilité. D’abord parce qu’on n’y croyait pas en la linéarité de l’histoire, le temps était cyclique et se répétait sans cesse. Il fallait, suivant la sagesse des ancêtres, répéter sans cesse les mêmes modèles ; peu importait que l’on produise plus vite, l’important était la sécurité du passé. Pas si stupide, selon moi, car combien d’avancées formidables du XXe siècle se sont révélées à double-tranchant, parfois dangereuses pour l’avenir même de l’humanité ?

Je gage que si l’on avait proposé l’électricité ou le nucléaire à Aristote, il aurait refusé poliment. Et c’est justement pour ça que l’on n’a pas « découvert » ces technologies plus tôt : on n’en ressentait simplement pas le besoin, pas l’envie qu’a impulsé la révolution industrielle à l’Occident, à partir du XVIIIe siècle. On ne recherchait tout simplement pas le progrès technologique, sauf dans certains domaines limités qui intéressaient directement les sociétés concernées (la guerre et l’agriculture, principalement). Cela vous semble ridicule, impensable ? Mais savez-vous que le savant grec Archimède, au IIIe siècle avant J.-C., aurait inventé un petit jouet à vapeur pour amuser les enfants de l’aristocratie ? De là, il n’avait qu’un pas à faire pour transposer son invention à de véritables véhicules. Il ne l’a pas fait, ni lui ni aucun de ses contemporains. Pourquoi ? Parce que ça ne l’intéressait pas. Et pourtant, la révolution industrielle aurait pu commencer 2 000 ans plus tôt !

C’est la pensée du « tout-technologique » et la vision linéaire de l’histoire qui nous fait croire à la supériorité écrasante de notre époque sur d’autres. Je n’y crois pas du tout. C’est simplement une autre façon de voir le monde et la vie qui sous-tend nos modes de pensée aujourd’hui. Sous Octave Auguste, un Romain ne nous aurait probablement pas enviés. Il avait tout ce qui lui fallait : sa famille auprès de lui, sa terre (posséder la terre était plus important que tout, est-on encore nombreux à pouvoir acheter 15 hectares, aujourd’hui ?), une patrie puissante et conquérante.

Ce Romain nous aurait probablement méprisés, en fait ! Alors débarrassons-nous de cette pensée polluée par l’idée de progrès technologique, social, politique (est-on vraiment plus libres aujourd’hui qu’il y a 200 ans, d’ailleurs ?), nous n’en regarderons que plus clairement le passé. Et nous gagnerons en humilité. Ça ne fait jamais de mal.