Le numérique est-il circonscrit à Amazon ?

Peut-être avez-vous vu ce petit reportage, diffusé cette semaine sur Arte, dont le sujet était l’auto-édition via le système Amazon. En soi, l’intention était louable : mettre la lumière sur la littérature numérique et l’un de ses pans en plein essor, j’ai nommé l’auto-édition.

Pourtant, ce reportage a fait grincer des dents. À commencer par les miennes. Il a fait grincer des dents pour deux raisons. D’abord, l’équipe d’Arte avait pris le parti de l’exemple : le petit film de 52 minutes retraçait le chemin de quatre auteurs, dont l’aventure littéraire avait commencé par Amazon. Outre le fait d’apporter du concret à l’info, ce parti pris a bien des effets pervers. En suivant la success story de quatre best-sellers, vendus à des milliers, voire à des dizaines de milliers d’exemplaires, Amazon apparaît soudain comme LA solution idéale, presque magique, pour le jeune auteur en quête de lecteurs. À ce titre, le reportage d’Arte ressemblait, par certains aspects, à une vaste campagne de promotion pour le géant américain du livre.

Deuxième grief porté par la communauté du numérique : à aucun moment, le reportage n’évoque les autres manières de diffuser un livre dématérialisé.  Autres manières que l’on peut compter par dizaines, soit dit en passant (citons, parmi d’autres, les librairies ePagine, Immatériel ; la solution de vente directe via un site Internet, développée par des éditeurs tels que Numériklivres ; l’abonnement à une série, proposé par des auteurs tels que Neil Jomunsi…). Mais c‘est bien normal, me direz-vous, le sujet du reportage était justement Amazon ! Pourquoi diable parler d’autre chose ? Je crois, au contraire, qu’il aurait été primordial de parler d’autre chose. Parce que ce reportage n’est pas innocent. Évoquer le numérique à la télévision, c’est parler à un public qui, pour sa majorité, n’y connaît rien et découvre le phénomène. Évoquer le numérique en ne parlant que d’Amazon, c’est mettre dans la tête du grand public que le numérique, c’est Amazon.

Ce n’est pas la première fois que je remarque cette tendance qu’ont les médias à circonscrire la révolution numérique à l’essor d’Amazon. Les articles du Figaro font très fréquemment cette erreur. Dernièrement, c’est le Nouvel Obs qui nous a gratifié d’un billet prophétique sur la terrible menace immatérielle. En terminant avec « le prédateur Amazon », l’article opérait un dangereux parallèle entre l’ebook et le géant américain. Car il vous faut bien comprendre que sur ce genre de sujet, le grand public avale l’information sans la relativiser. Monsieur Y, qui n’a jamais lu autrement que sur papier, n’ira pas vérifier si, effectivement, Amazon est le seul producteur / vendeur de livres numériques sur le marché. Pire, en faisant l’association numérique = Amazon, le Nouvel Obs instille dans l’esprit de Monsieur Y la peur de l’immatériel. Car Monsieur Y a un esprit logique, comme la plupart d’entre nous. Si le numérique = Amazon et que, comme l’exprime assez clairement le Nouvel Obs, Amazon = méchant, alors la conclusion est claire : numérique = méchant.

Le lobby anti-numérique vient de gagner un nouveau sympathisant.

Mais il y a bien pire que cette simple campagne de dévalorisation du numérique (qui n’en a pas besoin, d’ailleurs, pour être combattu un peu partout). En ne parlant que d’Amazon, on fait croire que tous les acteurs du numérique sont les complices / ont les mêmes méthodes qu’Amazon. C’est oublier tout l’écosystème de l’ebook, myriade de petits éditeurs et d’auteurs passionnés, rassemblés chaque jour sur la toile autour d’une préoccupation commune : la trop grande part prise par Amazon sur le marché du livre. Nous y voilà ! Loin d’être les alliés objectifs de la multinationale étasunienne, les acteurs du numérique sont très critiques à son égard. Il y a quelques années que les éditeurs ont compris l’obligation dans laquelle ils se trouvent de contenir au maximum la part de leurs ventes via Amazon : celle-ci augmentant continuellement, nous courons le risque de nous retrouver enfermés, prisonniers de la plateforme américaine et de ses exigences. La multiplication des plateformes de vente et l’essor des ventes directes, voilà la condition d’un monde éditorial libre.

Amazon, c’est aussi un système fermé, avec son propre lecteur (Kindle), son format propriétaire (MOBI) et ses DRM, empêchant la circulation des livres. Amazon, c’est aussi une plateforme qui édite les auteurs sans travailler le texte, contrairement aux petits acteurs, passionnés (je le répète), qui mettent leur savoir-faire au service de la qualité du contenu. Amazon, c’est un modèle économique. Rien d’autre. Alors bien sûr, vous trouverez de très bonnes choses sur Amazon, là n’est pas la question. Ce qui est dommage, c’est que vous trouverez aussi les pires choses. C’est quitte ou double.

Dois-je rappeler, enfin, qu’Amazon sait tout de ses lecteurs usagers du service Kindle ? Lorsque vous vous connectez à Kindle, Amazon sait quel livre vous lisez, à quel moment vous vous arrêtez, le temps que vous passez sur chaque page… Autant d’informations qui pourraient, à terme, répondre à cette éternelle question : « qu’est-ce qu’un livre qui marche ?« . Autant d’informations qui, à mon sens, ne tarderont pas à se monnayer…

Alors bien sûr, le point d’interrogation dans le titre de mon article est destiné à être levé : non, le numérique n’est pas circonscrit à Amazon. Je dirais même que les acteurs du numérique, les vrais éditeurs qui aiment leur métier, sont dans l’ensemble fondamentalement opposés à l’idéologie d’Amazon. Le travail du texte, la cohérence éditoriale, la lutte contre les DRM, la promotion du format universel ePub… Autant de combats qui nous éloignent du géant américain.

Nier l’existence de ces acteurs et ne parler que d’Amazon, c’est tuer la concurrence en enterrant ceux qui, par leur travail, sont capables de donner au numérique la qualité qu’on en attend, et qui (trop souvent) lui fait défaut, donnant ainsi du grain à moudre aux adversaires de l’ebook. Parce que vous le savez, aujourd’hui plus que jamais l’image et l’identité d’un acteur du marché fondent sa réussite. Si, dans l’esprit du public, vous n’existez pas, alors vous êtes mort. C’est encore pire avec Amazon, car son circuit fermé n’offre aucune passerelle vers les autres libraires en ligne : le client innocent peut consommer du Kindle toute sa vie sans jamais entendre parler du reste de l’offre.

Bien sûr, on peut encore relativiser. Mon article prend le contrepied d’un reportage publié sur Arte, à 23h15 et en milieu de semaine. Autant dire que l’audience de cette publicité improvisée n’a pas dû être formidable. Mais ajoutez-y les lecteurs quotidiens du Figaro et du Nouvel Obs, plus tous les spectateurs à venir de sujets qui, je n’en doute pas, véhiculeront les mêmes idées. Petit à petit, l’oiseau fait son nid.

Assimiler le numérique à Amazon, c’est comme assimiler le smartphone à l’Iphone. C’est comme assimiler le fast food à Mc Donalds. Dans ces deux derniers cas, on peut dire que l’opération est en passe de réussir. Alors prenons garde : le triomphe d’Amazon n’est pas loin.

ERRATUM : on me fait remarquer, à juste titre (Merci Neil Jomunsi), que malgré tous ses défauts, Amazon est la seule plateforme à avoir réussi, jusqu’à présent, à rendre célèbre un auteur auto-édité. Certes. Il n’en reste pas moins qu’il faut combattre les abus du système, que sont les DRM et le format propriétaire. Mais quel sera l’intérêt d’Amazon à les abandonner, surtout s’il pèse de plus en plus sur le marché ?