Un livre comme un au revoir

Au mois de mai de l’année 2014, en l’espace de quelques jours et par un concours de circonstances dont il serait laborieux de rapporter ici les détails, mon quotidien, et plus largement ma vie, furent tout à fait bouleversés. De doctorant en histoire ancienne à l’université de Rennes, où je devais par ailleurs assurer une charge de TD, je devins éditeur et dus m’installer à Paris. Ma thèse cependant n’était pas terminée, je n’étais alors qu’en deuxième année de doctorat, mais je mourais d’envie d’entrer dans la vie active, de rejoindre le monde de l’entreprise, et me fis donc la promesse d’achever mes recherches sur mon temps libre. Travailler le jour et étudier la nuit, tel était mon idéal lorsque j’emménageai dans la capitale, à l’été 2014.

Rien ne se passa comme je l’avais imaginé. Rapidement après mon arrivée à Paris, les études vinrent empiéter sur un autre de mes loisirs, le seul depuis longtemps à occuper mes soirs et mes week-ends : l’écriture. Je suis monomaniaque, on ne se refait pas, les études n’y survécurent pas. Peu à peu, donc, et après avoir arrêté d’enseigner, je cessai d’étudier, pour ne plus faire que travailler et écrire, le jour et la nuit. Je me désintéressai de l’histoire ancienne, ne révisai plus mon grec, les oubliai, probablement. J’abandonnai ma thèse. Longtemps, j’ai tenté de convaincre mon entourage, autant que moi-même, que je continuais d’avancer, de lire, de traduire, d’annoter, et qu’un jour ou l’autre, le lendemain, l’année suivante, j’achèverais ma thèse. C’était parfaitement faux, bien sûr, mais je trompais tout le monde. Tout le monde sauf moi.

Au mois de juin de l’année 2015, ce passé universitaire me rattrapa sans crier gare : on me proposa d’écrire un livre qui parlerait d’histoire grecque. Il s’agissait d’expliquer les réalités d’une pratique antique méconnue et pourtant fondatrice d’un mode de vie, d’une philosophie : la pédérastie grecque (car si chacun a déjà entendu l’expression « être pédé comme un Grec », qui sait vraiment ce que le terme pédérastie recouvre de pratiques et d’idées ?) Il s’agissait de raconter des histoires, de faire revivre sur le papier les idylles homosexuelles des grands noms de l’histoire et du mythe grecs – Achille, Héraclès, Alexandre le Grand… Alors, et lorsque je m’engageai dans l’écriture de ce livre (car, bien sûr, j’acceptai de l’écrire), lorsque je me remis à lire, à traduire, à annoter les auteurs qui m’avaient accompagné tout au long de mon périple universitaire, à les retrouver, en somme, et me réconcilier avec eux, je compris qu’il existait un acte par lequel tout était rendu possible, la jonction parfaite et définitive des actes d’étudierd’enseigner – au sens de partager, de transmettre – et de travailler : l’acte d’écrire. Ce que je n’étais pas parvenu à réaliser lorsque j’avais quitté Rennes pour Paris, lorsque j’avais quitté l’Université pour l’entreprise, je l’accomplissais désormais dans la construction de ce livre, point d’accord entre tout ce qui importait à mes yeux. J’étais loin d’être infaillible, j’avais abandonné l’enseignement, puis les études, et il m’arriverait sans doute d’abandonner à nouveau, d’ici à la fin de ma vie, mais il était une chose que, jamais, je ne pourrais laisser derrière moi, je m’en rendais à présent compte : l’écriture.

Un livre, donc, en forme d’au revoir à l’histoire grecque. En espérant qu’il vous intéressera, vous instruira, vous fera rire, penser, rêver, tous sentiments et états qui m’ont traversé lorsque je l’écrivais.

Aux origines de la pédérastie. Petites grandes histoires homosexuelles de l’Antiquité grecque, La Musardine, 200 pages, 20 €, 9,99 € au format numérique.

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« Ne dit-on pas que les vrais héros sont immortels ? »

À la fin du mois de février, mon éditeur Davy Athuil, directeur de la maison lepeupledemu.fr, a organisé une petite interview autour de mon premier roman, Néagè. Il y est question de science-fiction, d’histoire, de mythologie, d’écriture mais aussi de projets à venir… J’en retranscris ici l’intégralité.

L’entremü originale est disponible par ici !

Néagè est votre premier roman. Vous avez voulu nous faire vivre, dans cette trilogie futuriste et mythologique, le destin d’une famille sur plusieurs générations. Était-ce important pour vous de ne pas vous « accrocher » à un personnage sur plusieurs tomes ?
Lorsque j’ai « construit » Néagè, je l’ai imaginé comme une tragédie grecque découpée en trois actes. Bien qu’il s’agisse avant tout d’un récit d’aventures, je voulais y développer les questions de l’héritage, de la filiation, de la destinée… Élaborer l’histoire sur plusieurs générations était la solution idéale pour questionner ces sujets. Comme des héros antiques, les personnages combattent les mêmes maux à des moments différents ; entre les tomes, l’environnement et le contexte politique évoluent, ce qui permet au récit de se régénérer. En fait, chaque livre est une histoire à part entière, qui prend ensuite place dans une seule saga : Néagè !
Si je ne m’accroche pas à un seul personnage, les héros seront néanmoins présents dans les tomes suivants, car ils auront transmis leurs rêves et leur combat à leurs descendants. D’ailleurs, ne dit-on pas que les vrais héros sont immortels ?
Il y a aussi une raison beaucoup plus pragmatique à ce choix : j’avais beaucoup trop de choses à raconter pour les faire entrer dans une seule vie humaine ! Comme j’ai décidé de créer des personnages mortels, qui ne vivent pas 500 ans, la structure en trois actes s’est imposée d’elle-même…

Onze mille années d’errance spatiale, cela vous change un peuple ! C’est l’histoire d’Atrée, prologue d’une légende, construite avec ce premier maillon, que vous avez choisie de narrer. Pourquoi cet instant précis et pas les événements précédents que vous décrivez ?
Lorsque le vaisseau-monde Europa quitte la Terre, il est prévu que le grand voyage dure environ onze mille ans. Au début de l’histoire, donc, l’humanité est plus proche de la fin que du début de son périple. J’ai trouvé intéressant de projeter le lecteur à ce moment précis, très loin dans le futur ; pendant ces onze millénaires, l’on sait ce qui est arrivé « en gros » mais pas en détail. Et puis, au fil du texte, l’on découvre que certains faits historiques ont été transformés, inventés… Finalement, les hommes ont en partie oublié leur histoire !
J’ai voulu débuter mon récit aussi loin car il est probable qu’après onze mille années dans un vaisseau perdu dans l’espace, l’humanité aurait considérablement évolué. Elle ne serait pas totalement différente de nous, bien sûr, certaines histoires et pratiques auraient passé au travers des siècles, mais des évolutions se seraient inévitablement produites. C’est un jeu amusant d’essayer de deviner ces transformations. Imaginez que vous puissiez rencontrer les hommes ayant vécu onze mille années avant vous : c’est le début du Néolithique, l’humanité commence à se rassembler en villages et l’agriculture n’a pas encore été inventée. Pourtant, les mêmes croyances, les mêmes buts fondamentaux animent déjà les hommes. Maintenant, faites l’inverse et imaginez l’homme dans onze mille ans : quel fossé, mais quelle proximité aussi !
Si l’histoire générale de Néagè prend corps sur un temps aussi long, c’est parce qu’il existe, en arrière-plan du récit, un questionnement sur l’Histoire avec un grand H. Je me demande toujours ce que retiendront nos descendants de notre époque. Diront-ils que c’était un temps de décadence, un temps d’oppression passive des peuples, un temps d’explosion technologique ? Ou peut-être auront-ils tout oublié de nous, et notre millénaire deviendra un des ces « âges obscurs » dont on ne sait rien. Je me suis posé la même question en créant Néagè. Sur le vaisseau-monde, comment a été transmise l’histoire des millénaires précédents ? Les mythes et les contes que l’on s’y raconte sont-ils tirés de faits réels, enjolivés avec le temps ? Et puis, surtout, est-il possible que l’on ait transformé, voire modifié sciemment l’histoire en la transmettant ? Autant de questions que je me pose au quotidien dans mon travail !

Vous êtes doctorant en histoire ancienne, vous travaillez sur les questions relevant des jeux de pouvoir et de la domination sociale. Pouvez-vous nous dire quels ont été vos modèles et, surtout, pourquoi vous ont-ils paru ceux que l’humanité allait « choisir » pour son périple ?
On dit parfois que l’histoire est un éternel recommencement. Je remarque que c’est dans les périodes de crise et d’incertitude quant à l’avenir que les peuples se crispent et se tournent vers les modes de sociétés traditionnels. Le vaisseau-monde Europa quitte la Terre suite à une catastrophe ; ses habitants se retrouvent coincés dans un espace réduit pour une durée indéterminée – qui leur semble infinie. Ils se rassemblent par communautés d’origine et se regroupent autour du noyau familial. Dès lors, toutes les conditions d’un retour au « système du village » me paraissent remplies.
J’ai choisi de décrire une société ayant calqué son modèle sur celui de la Grèce ancienne. Ça n’est pas par hasard ! La société grecque offre toutes les structures recherchées par une humanité en crise : forte hiérarchisation économique et sociale, poids important de la famille, culte des ancêtres, patriotisme exacerbé. En somme, tout ce qui rassure et protège ceux qui doutent. Elle a, en outre, ce petit quelque chose de mystique qui galvanise les foules : la prépondérance du mythe et du fait religieux. Encore aujourd’hui, ce modèle nous fascine : on n’en finit pas de réadapter l’histoire et les mythes grecs dans les romans et au cinéma !
Atrée grandit donc dans une cité aristocratique, traditionnelle, où le patriarche a un pouvoir quasi-divin, où les mariages sont arrangés pour protéger la famille et où l’on célèbre chaque jour les ancêtres défunts. C’est le sauf-conduit qu’ont choisi les spationautes pour « oublier » leur errance galactique et l’incertitude du lendemain. C’est aussi une façon de répondre à toutes les questions que l’on se pose et auxquelles la rationalité ne parvient pas à trouver de solutions.
Si je dois citer mes modèles littéraires, je dois admettre qu’Homère et la tragédie grecque m’ont énormément inspiré. J’ai tenté, à ma modeste échelle, d’insuffler au texte le « souffle épique » que je ressens en lisant ces œuvres magistrales. Tout est dans Homère ! La passion, les dieux, la guerre, l’amour, l’honneur. Si je parviens à transmettre ne serait-ce qu’une infime partie de cet esprit antique, j’aurai tout gagné.

Au moment de créer la couverture, l’illustrateur ne vous connaissait pas et n’avait pas de photo de vous. Comment expliquer alors cette ressemblance entre Atrée et vous. Et pour aller plus loin, finalement, n’est-ce pas un peu vous que nous retrouvons sous les traits de ce personnage ?
Ce n’est pas la première fois qu’on me pose cette question ! Il y a évidemment un peu de moi chez Atrée, ne serait-ce que parce qu’il est étudiant en sciences humaines et rêve de voyages exotiques et mystérieux. Nous avons également le même âge. Je me suis senti obligé de partager des points communs avec le héros pour mon premier roman, car je souhaitais construire une personnalité crédible, cohérente, je voulais qu’Atrée se pose des questions que l’on se pose à son âge.
Mais la ressemblance s’arrête là ! Contrairement à Atrée, je ne suis pas un aristocrate et j’ai ce côté solitaire qui m’empêche d’être irréprochable envers ma famille. Je suis plutôt du genre à vivre dans ma bulle sans donner de nouvelles, si vous voyez ce que je veux dire ! Je pense aussi être moins naïf que mon héros. N’oublions pas que Néagè1 est avant tout l’histoire d’un voyage initiatique ; au fil de ses aventures, Atrée passe de l’enfance à l’âge adulte. J’espère avoir réussi ce rite de passage depuis longtemps !
Je pense que si l’illustrateur a imaginé un portrait aussi ressemblant, c’est parce qu’il a saisi l’esprit du roman et de l’épopée d’Atrée. Et s’il l’a saisi, c’est parce qu’un certain éditeur lui a très bien expliqué…

Dans son aventure, Atrée est accompagné de Lanion, Gil, Clio et Eugénie. Ulysse, Hercule, Achille étaient incroyablement seuls bien que très entourés ; et ces jeunes étudiants de premier cycle ne sont pourtant ni des faire-valoirs, ni des disciples obéissants. Dès lors, peut-on comparer Atrée à un héros grec ?
Au début du roman, Atrée n’a pas tous les attributs du héros grec. Les héros ont généralement ce côté froid et orgueilleux de ceux qui ne connaissent pas le doute (je pense à Achille, Ajax, Hercule, Diomède… Ulysse étant un peu à part). De plus, Atrée n’est pas un combattant, c’est son sang et sa droiture d’âme qui le rendent héroïque ; au regard de la société grecque, il n’est encore qu’un éphèbe, jeune homme en apprentissage de la vie adulte. Dans ce sens, il me fait plutôt penser à Néoptolème, le fils d’Achille, qui réalise ses premiers exploits en compagnie d’Ulysse – son « maître d’armes et de ruse » en quelque sorte.
Les compagnons d’Atrée sont tous des Ulysse, et tous des Néoptolème à la fois. Ils partent pour une quête dangereuse et chacun des membres grandit en même temps que les autres grâce au soutien du groupe. Atrée n’a pas d’autorité sur ses amis, la confrérie n’est pas hiérarchisée : ce sont les Argonautes sans Jason !
Pour autant, ce serait mentir que dire que je ne considère pas Atrée comme un héros. Ses choix, toujours dictés par l’honneur, font de lui un être d’exception.

Et Eugénie, ce second-premier rôle ? Comment la décririez-vous ?
Eugénie est une énigme. Au moment où elle apparaît, elle représente tout ce dont Atrée rêvait chez un compagnon : elle l’attire aussi bien pour sa beauté que pour sa profondeur d’âme. Elle n’est pas d’une lignée aussi prestigieuse qu’Atrée mais ne semble pas en prendre ombrage. C’est un personnage au fort caractère et au passé trouble. Un personnage clé dans Néagè

En septembre 2014 et janvier 2015 sortiront, si tout se passe bien, les prochains et derniers tomes de votre trilogie. Pouvez-vous déjà nous en dire un peu plus ?
Eh bien, disons que ça va déménager, et que le titre de la saga Néagè va prendre tout son sens ! Un monde nouveau va se déployer sous les yeux du lecteur, et avec lui des rêves, des découvertes, des espoirs… mais aussi des déceptions, des guerres et des intrigues politiques ! Les cartes seront en partie redistribuées : certains perdront leur pouvoir, d’autres s’élèveront tout en haut de l’échelle sociale. Et au milieu de tout ça, le descendant d’Atrée essaiera de gagner sa place, malgré une présence dérangeante, juste là… Volnis ?

Il se dit que vous avez d’autres projets d’écriture en-dehors de l’univers de Néagè. Est-ce vrai ?
Les rumeurs sont exactes (mais dans le sens où c’est moi qui les ai lancées, c’est plutôt logique). Autant que je m’en souvienne, mes premiers pas dans la littérature de l’imaginaire se sont faits simultanément avec Le seigneur des anneaux et Les annales du disque-monde. J’ai toujours aimé la littérature un peu barrée, absurde, aux limites du n’importe quoi. Je me suis récemment lancé, avec grand enthousiasme, dans l’écriture d’une série de romans que je classerais dans la catégorie « Light-SF » (science-fiction déjantée). Il y sera question de voyages dans le temps, d’inspecteurs pervers, d’anciennes actrices pornos reconverties dans le catch et d’agents secrets ténébreux. On y retrouvera de l’humour (de plus ou moins bon goût), de la violence, du sexe (dans la limite du raisonnable) et même des gros mots (au-delà du raisonnable) ! Des récits dynamiques en lesquels je crois beaucoup. Affaire à suivre, donc…

C’est votre dernier mot Nicolas… ?
Je ne pense pas. Ce premier roman m’a mis en appétit. À vrai dire, c’est loin d’être le dernier !

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Néagè – tome 1, parution le 31 janvier

Titre : Néagè 1
Auteur : Nicolas Cartelet
Éditeur : Le peuple de Mü
Genre : Science-fiction / Space Opera
Couverture : Éric Magnificat
Parution : 31 janvier 2014
Prix papier + numérique : 14 €
Prix ebook : 5,99 €
ISBN : 979-10-92961-09-6

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Depuis onze mille ans, le vaisseau-monde Europa vogue à travers l’univers en direction de Néagè, planète de substitution d’une humanité orpheline. À son bord, le jeune Atrée, fils aîné d’une haute lignée, étudie les mythologies qui ont forgé son monde dans l’unique université du vaisseau. Contre l’avis de ses proches, il décide d’entamer des recherches sur les croyances des Sans-Racines, parias chassés dans les cales du vaisseau depuis plusieurs milliers d’années.

Accompagné de Lanion, Gil, Clio et Eugénie, de jeunes étudiants de premier cycle, Atrée s’engage dans les bas-fonds du vaisseau, levant le voile sur les dangers d’un monde sans lumière et sans richesse. À chercher trop profondément, ils vont y découvrir des vérités interdites qui contredisent l’histoire officielle des citoyens de la surface.

Néagè, trilogie futuriste et mythologique, conte le destin épique d’une famille à travers plusieurs générations de héros. Nicolas Cartelet y décrit une société revenue à un cadre traditionnel, déchirée entre les promesses du progrès et la fascination des modèles antiques.

Néagè1 est le récit d’un jeune homme qui s’extrait de sa condition dans un monde socialement figé, gardant le souvenir lointain de sa vie sur Terre.

Et dans la carlingue du vaisseau, un nom plus mystérieux que les autres résonne: Volnis.