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Petit Blanc – Le port, l’alcool

C’était bientôt le soir quand je sortis sur la place de terre battue, aux pieds des bureaux administratifs. Je repartais bredouille, encore, c’est-à-dire désœuvré, surtout à cette heure où les gars terminaient le service à la mine. Il fallut donc choisir, entre : regagner ma hutte, très excentrée, presque dans la forêt, l’une des dernières construites à ce qu’on m’avait dit – et presque aussitôt libérée par le couple qui m’avait précédé, emporté par la maladie cinq jours avant mon arrivée ; regagner cette tombe de paille encore chaude, donc, ou bien descendre vers le port, à deux rues d’ici, une légère pente et puis les pontons de bois où s’alignaient les bistrots. À vrai dire ce choix-là fut vite fait. J’avais remarqué, bien que je fusse ici depuis seulement dix jours, qu’imperceptiblement, mais sûrement, ce choix-là, celui du port, était de plus en plus facile à faire. C’était presque doux, et c’était bien là la seule douceur que je ressentais encore, de me laisser porter par cette évidence : le port, bien sûr. Le port et ses bistrots. Mes jambes avaient pris le devant et m’entraînèrent dans la bonne direction avant même que j’eus formalisé mon choix dans mon esprit. Vaillant comme un soldat au son de la trompette, je battis la poussière d’un pas léger. En réalité, je traînais péniblement les pieds, incapable déjà de porter ma carcasse imbibée, épuisée – mais enfin l’enthousiasme qui m’animait à l’idée du port me fit voir les choses en rose ; pour moi c’était clair, c’était net : je gambadais comme un soldat au son de la trompette.

Le second choix à faire me demanda bien plus de concentration. Il y avait deux troquets à la hauteur de ma bourse, sur le port. Ils étaient les plus minables de tous évidemment, mais à mon niveau d’indigence ces choses-là ne comptaient plus, les autres bistrots je ne les voyais même plus, l’espace où j’étais encore capable de me projeter se limitait à ces deux enseignes, et donc à ce simple choix : L’Homme nouveau ou Le Comptoir de Djaba. Rien d’autre n’existait. J’avais une préférence pour Le Comptoir, parce qu’il était tenu par un Auvergnat, un rouquin qui suait et qui gueulait fort, mais qui m’avait à la bonne et rajoutait parfois un petit verre en fin de service, « le cadeau de la maison ». C’était un brave commerçant qui m’écoutait pleurer sur mon sort sans jamais se lasser et concluait invariablement ses conseils par l’injonction à boire : « Allons bon, Villeneuve, ne vous laissez pas abattre : un dernier pour la route ! » En somme il me vidait les poches tout à fait cordialement, ce dont j’avais précisément besoin. Seulement voilà, ma dernière percée dans son bar, deux soirs en arrière, nous avait laissés comme en froid, le rouquin et moi. Je lui avais cassé deux verres et brisé un tabouret, de colère face à l’injustice qui m’avait accablé. Le tabouret, ce gredin, ne s’était pas brisé tout seul, il avait eu la mauvaise inspiration d’emporter avec lui les côtes d’un grand gaillard, un mineur qui avait ricané au souvenir de ma fille. Moi qui avais toujours été doux, inoffensif de l’avis de tous, le deuil et l’alcool me découvraient violent ; je devenais ingérable. La bagarre ensuite avait dégénéré, on avait dû appeler les gens d’armes, on m’avait traîné au-dehors à grands cris, on m’avait raccompagné chez moi. Peut-être donc, me disais-je en gambadant, était-il plus prudent d’éviter Le Comptoir de Djaba, du moins pour quelques jours. Oui. L’Homme nouveau ferait très bien l’affaire, et puis les gars y étaient sympas, surtout les bûcherons et leurs histoires incroyables de la brousse. Le patron me parlait peu, mais je crois qu’il soupçonnait ma préférence pour le concurrent du Comptoir : peut-être, me voyant mieux disposé à boire son rhum, me ferait-il une ristourne sur la note, pour me fidéliser ? Oui, c’était tout à fait possible, l’idée me plaisait bien. Il me rincerait à l’œil, moi Albert, pour m’arracher au rouquin ! Déjà ses libéralités me donnaient des ailes, et comme je dévalais l’ultime ruelle avant le port je me vis sublime, loin des soucis : je caressais l’espoir de devenir le meilleur client de tout Fort-Djaba, celui qu’on attendrait, celui qu’on espérerait. Comment, Albert ne vient pas boire, ce soir ? Alors on ferme tout. C’en serait une sacrément bonne, de gloire, pour le petit Villeneuve !

Petit Blanc – Nicolas Cartelet
Parution le 4 septembre 2017
176 pages, 18,00 €
5,99 € au format numérique
Voir le titre sur le site de l’éditeur

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Petit Blanc – Albert Villeneuve

Vous êtes des centaines à passer tous les jours. Mon travail, c’est pas de retenir vos têtes mais de vous demander vos noms. Si vous refusez de répondre, ’n’avez qu’à sortir et laisser votre place aux autres.

J’ai soupiré.

Je… Villeneuve. Albert Villeneuve. De Paris.

J’avais cédé devant sa froideur. De là, j’ai attendu des minutes qui m’ont paru des jours. Le petit fonctionnaire a sorti un autre registre de ses tiroirs, encore plus grand que le précédent, et s’est mis à en tourner les pages avec une espèce d’hystérie routinière ; depuis ma place, je voyais les mots et le papier défiler à toute vitesse. Ou plutôt, je voyais les lettres, parce que les mots, je n’avais jamais su les comprendre, alors à l’envers, c’était encore pire.

De temps en temps, le fonctionnaire s’arrêtait en haut d’une page ; l’espace d’un instant, son œil s’allumait comme s’il avait enfin trouvé mon nom. Moi aussi, je m’agitais naturellement, parce que j’avais l’impression que cette interminable attente allait enfin se terminer. Cinq ou six fois, il m’a fait le coup, s’interrompant et repartant de plus belle, pour des dizaines et des dizaines d’autres pages.

Et puis, il a fini par trouver. Au détour du papier, son doigt a soudain surgi de ses manches pour pointer une ligne de l’ongle.

J’étais .

Villeneuve ! a-t-il triomphé. Albert Villeneuve. C’est vous !

Je me suis penché sur le bureau, le cœur gonflé d’espoir. Aussitôt, le visage du petit fonctionnaire s’est refermé. Assombri, aussi.

Rien. ’Z’êtes toujours en file d’attente. Désolé pour vous.

Petit Blanc – Nicolas Cartelet
Parution le 4 septembre 2017
176 pages, 18,00 €
5,99 € au format numérique
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