Petit Blanc – Guerre et paix

Peu après mon arrivée, au cours de l’une de ces veilles, Siwane voulut me raconter comment les Blancs s’étaient installés sur l’île. Dans le fond j’étais un peu concerné. Je l’écoutai religieusement :

— Tu sais, Albert, commença-t-il par m’expliquer, cela peut paraître étrange aujourd’hui, parce que nous n’avons connu que cette situation, mais les gens de ton peuple n’ont pas toujours vécu ici. Pendant trois cents vies d’hommes mes ancêtres étaient seuls, ils allaient librement de la brousse à la mer. Bien sûr ils se battaient déjà, il y avait des vainqueurs et puis des vaincus, des heureux et des malheureux. Mais tout ça arrivait entre eux ; entre frères et cousins. Lorsque la guerre cessait ils se réconciliaient, chacun rentrait chez soi et comptait son igname, chacun faisait la fête après la récolte. Parfois même les chefs de clans s’invitaient au festin, et alors tous les enfants de l’île échangeaient les présents, les danses et les histoires. En ce temps-là on ne détruisait rien, rien n’était jamais définitif : si un fils ou un frère venait à mourir au combat, aussitôt on sonnait la retraite, on déclamait la paix. Jamais lignée ne s’éteignait, jamais un ancêtre ne restait sans foyer pour honorer son nom. En ce temps-là tout perdurait, toujours.

Il marqua une pause. Il était clair qu’il était ému ; s’il avait pu soupirer, il l’aurait probablement fait.

— Mais alors les Blancs sont arrivés. Tout changea. C’est à bord de pirogues gigantesques qu’ils abordèrent nos côtes, des pirogues qui avaient affronté des eaux jusqu’ici inviolées. Ils venaient de très loin, tellement loin qu’il leur avait fallu trois cents vies d’hommes pour parvenir chez nous – les trois cents vies où nous avions vécu heureux, précisément. Pour avoir enduré un si long voyage sans jamais avoir fait demi-tour, il fallait qu’ils aient de terribles desseins dans la tête. L’avenir prouva que c’était malheureusement le cas. Au début, naïfs, les gens d’ici prirent les nouveaux venus pour des amis. En amis ils les invitèrent au festin, ils leur firent des présents, leur libérèrent un bout de plage, leur racontèrent nos histoires. Hélas, les Blancs tombèrent aussitôt le masque : en retour ils prirent la plage tout entière, ils ne dansèrent pas, ils ne racontèrent rien. Du jour au lendemain nous n’eûmes plus accès à la mer, on nous repoussa loin dans la brousse. Nous comprîmes enfin que le Blanc ne voulait pas la paix. Alors nous fîmes la guerre. Mais le plus terrible, c’est que le Blanc ne voulait pas non plus la guerre : tous ceux qui vinrent le combattre sur la plage, avec le bouclier d’osier et la lance de bois, il les abattit sans honneur. Une à une les lignées de guerriers furent détruites, par milliers les ancêtres se mirent à errer dans l’ombre, morts sans enfants pour les célébrer, car les enfants eux aussi étaient morts. Tout à coup nous nous découvrions faibles face à un ennemi invincible : nous étions vaincus sans même pouvoir vraiment nous battre. Il fallut nous soumettre. Alors il n’y eut plus de paix ni de guerre, plus de joie ni de haine, le Blanc nous avait imposé l’entre-deux sans fin, la tristesse éternelle. Notre peuple, moribond, ne connut plus jamais la gloire. Pour nourrir cet ennemi innombrable – car il fallut le nourrir, ce démon ! – nous dûmes récolter toujours plus d’igname. Bientôt on ne le compta plus, on ne dansa plus pour fêter la récolte. La récolte c’était tous les jours désormais. C’en était terminé du temps des sourires.

Je me faisais de plus en plus petit sur mes genoux. Dans la case, une ombre semblait avoir grandi avec les mots de Siwane ; elle avait même réussi à ternir ses ailes arc-en-ciel. Arona, lui, ne travaillait plus. Accroupi à mes côtés, il pleurait en silence.

— Longtemps après notre déroute, il y eut des gens comme moi et Arona, des Anciens, pour pleurer le temps où l’on comptait encore nos joies, roucoula Siwane dans un murmure… Les fils les écoutaient et en nourrissaient de l’orgueil ; alors ils pleuraient à leur tour. Mais au fil du temps même l’orgueil s’estompa : les fils n’écoutèrent plus les Anciens, ils finirent par leur rire au visage, ils oublièrent le sens du mot respect. Les haches de pierre de leurs ancêtres, ils les échangèrent contre les fusils des Blancs, ou pire, contre les ronds d’or et d’argent qu’ils avaient apportés avec eux. Plus encore que nos premières défaites, la trahison des fils marqua la mort de l’espoir indigène. Nous tous, nous sommes les fils de cet espoir perdu.

Petit Blanc – Nicolas Cartelet
Parution le 4 septembre 2017
176 pages, 18,00 €
5,99 € au format numérique
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Petit Blanc – Les mensonges

Car je menais désormais la grande vie sur le port, et qui dit grande vie dit grands soucis. En triplant ou quadruplant ma consommation je forçai le respect des copains, mais je creusai aussi ma bourse. Plus j’étais au bistrot, moins j’étais à la mine, et moins j’étais à la mine moindre était mon pécule. Cependant je m’habituais au rhum, il me prenait des besoins impossibles à refréner, de véritables gouffres que même un bourgeois aurait eu du mal à combler : bientôt il me fallut trouver une solution à l’équation, la pauvreté d’un côté, le goût du rhum de l’autre, sous peine de voir surgir une nouvelle angoisse, que je pressentais presque aussi grosse que toutes les autres réunies. C’est alors qu’on me proposa d’ouvrir un compte aux bars, c’est-à-dire de boire à l’œil et de laisser « l’ardoise » accumuler mes dettes, sans plus du tout avoir à m’en soucier. À ce jeu-là le rouquin du Comptoir fut bien plus convaincant que son concurrent, il m’attira pour de bon dans ses filets en me parlant de débit illimité, de facilités de paiement et de la grande famille du Comptoir. Seulement voilà, il me demanda des garanties en échange, rien du tout m’assurait-il, simplement l’assurance que j’aurais de quoi payer la note, un jour prochain, au gré d’un revirement de la chance. En quelque sorte il me poussa au mensonge avec ses caresses, et je m’y enfonçai sans réfléchir parce que j’avais compris qu’au fond était le rhum, au prix de ce saut dans le vice. Je m’inventai des garanties.

Je lui racontai, au rouquin, que le gouverneur avait une terre pour moi, une riche, bien située là-même où le café poussait le mieux, où même un crétin aurait fait fortune en deux mois. Je lui racontai que les gars de l’Administration étaient tout occupés à mesurer mes champs, à calculer déjà les millions que j’allais leur rapporter en taxes une fois installé, que forcément ça prenait un peu de temps ces choses-là, puisqu’il était question de millions et pas d’une simple ferme. Je n’allais pas être un simple fermier. J’allais devenir un seigneur du café. Tout pendant que je baratinais je souriais, je plastronnais, vraiment j’endossais le costume du nanti, et tout ça pour du rhum. En dedans au contraire j’encaissais dans l’orgueil, chaque mensonge me renvoyait à mes fautes, à mon échec, à Marthe et à Louise qui couraient dans le champ, au milieu du café. Louise gambadant ramassait une cosse, me la tendait en riant, croquait dedans pour voir. Je l’attrapais par l’épaule pour lui embrasser le front. Marthe nous rejoignait en chantonnant. J’étais bien. Mais ces visions terribles ne faisaient que renforcer mon besoin de boire, alors je rajoutais un petit mensonge, un nouvel exploit qu’on m’attribuerait bientôt dans tout le port. Je vendais des illusions pour qu’on me laisse oublier les miennes.

On m’ouvrit un compte au Comptoir de Fort-Djaba. On m’ouvrit des bouteilles neuves, du meilleur alcool, rien que pour me faire plaisir. Marthe et Louise vinrent s’asseoir à mes côtés, elles serrèrent leurs petites mains sur leurs genoux en me faisant les gros yeux, pendant que je sombrais, mais bien vite elles devinrent vaporeuses, on ne distingua plus très bien leurs regards. Ça allait déjà beaucoup mieux. Au départ donc mon rouquin fut tout à fait emballé, il se félicita même d’accueillir un futur propriétaire dans son boui-boui, lui qui était plutôt habitué aux culs terreux et aux ivrognes. Il n’était pas très perspicace, le rouquin, mais enfin sa naïveté m’arrangeait bien, et elle m’arrangea ainsi tous les jours que je pus commander sans compter. J’avais volontairement laissé du flou sur le moment où l’on devait enfin me remettre ma terre, néanmoins le rouquin revint aux nouvelles après quelques jours, par des sous-entendus, des demi-mots qui disaient son inquiétude.

— Mais qui voilà ? C’est notre bon fermier !… C’est pour bientôt, le grand départ ?

— Alors Albert, ils te font toujours des ennuis, chez le gouverneur ? Tu penses avoir tes champs avant Noël prochain ?

— Avec tout ce que tu me dois, il va falloir en récolter, du café ! Tu es sûr d’avoir les épaules pour ça ?

C’étaient des rigolades, des plaisanteries potaches bien sûr, mais avec le temps et les verres elles se firent plus appuyées, moins rieuses, plus rapprochées aussi… À ce stade je ne comptais plus les jours, chaque réveil voyait l’avènement d’un nouveau bobard, plus rocambolesque encore que les précédents, plus tranchant au cœur de mes chères petites laissées en mer avant mon arrivée ici. Je bredouillais, je me contredisais, j’inventais des pirouettes pour retomber sur mes pattes. J’étais l’équilibriste du mensonge. Le rouquin était de moins en moins naïf, il grandissait vers la vérité. Un jour que je me sentais moins inspiré que les autres je fis l’erreur d’éviter Le Comptoir – ça n’arrivait plus jamais –, de filer à L’Homme nouveau histoire d’éviter les interrogatoires, rien qu’une fois… Le rouquin et ses habitués me virent depuis leur zinc, tituber maladroitement en sens inverse de l’habitude. On fut beaucoup moins sympathique avec moi, après ça. On y était, finalement : je les sentais remonter par tous les gouffres, les angoisses.

Petit Blanc – Nicolas Cartelet
Paru le 4 septembre 2017
176 pages, 18,00 €
5,99 € au format numérique
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Petit Blanc – Au revoir la mine

Il est venu un jour qu’arrivé à la mine, on n’avait plus besoin de mes bras. « Service réduit ! qu’a expliqué l’intendant, la marée a inondé une partie des excavations. Revenez demain ! » C’était net. On était quelques-uns à se voir ainsi refuser nos efforts. Beaucoup ont gueulé, ont joué les grands nécessiteux pour tenter d’amadouer le maton. Pas moi. Moi j’étais indifférent à l’affaire, je me mis aussi sec sur le chemin du retour, sans broncher – j’étais passé à L’Homme nouveau au matin, faire le plein ; ça m’aida largement à relativiser ma réalité. Et puis, comme Fort-Djaba s’offrait à moi, toute une journée rien qu’à moi, pour la première fois sans que je l’aie décidé, il me prit soudain une sorte de furieux optimisme. Peut-être bien que c’était un signe, ce jour chômé ! Symboliquement je quittais la mine, pas le choix, je m’ouvrais à quelque chose de nouveau ; ce vide laissé par le refus de l’intendant allait nécessairement se remplir, c’était physiquement indiscutable. Il allait se remplir par quelque chose de nouveau. Une ferme ? Un champ par-delà la brousse ? Des rangs de caféiers, des caféiers par milliers ? Ça me semblait tout à fait certain, oui. Les espoirs fumaient par mes oreilles. Je retournerais à l’Administration, ce midi-là, et cette fois tout aurait changé : on me tendrait les bras, on me chanterait la Marseillaise, on m’attribuerait la plus riche des terres de toute Sainte-Madeleine. En six mois je produirais bien davantage que tous les autres seigneurs réunis : le seigneur des temps modernes ce serait moi. Je retournerais à l’Administration, oui, à midi ou bien dans l’après-midi, peut-être. Tout se passerait comme j’avais dit, exactement. Mon bonheur, c’était pour maintenant ou pour jamais, alors je pris le chemin de la ville, le pas certes titubant mais tout à fait décidé, dans l’intention.

Je filai sur cinq ou six cents mètres avant de revoir mes plans. Comme il était tôt encore je bifurquai tout de même vers les docks, je me baladai un peu du côté des comptoirs, juste pour voir. Je fis des détours pas tellement explicables, ensuite.

Je passai ma journée sur le port.

Petit Blanc – Nicolas Cartelet
Parution le 4 septembre 2017
176 pages, 18,00 €
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Petit Blanc – Fort-Djaba

S’il n’y avait pas eu tout le reste, j’aurais probablement aimé Fort-Djaba. On y était plutôt bien, dans le fond. Le vent ramenait sans cesse les embruns et la fraîcheur du large dans la petite baie où était construite la ville, étalée jusqu’aux limites de ce qu’avait été, autrefois, la plage. Au-delà commençaient les collines, avec elles la forêt, avec elles la fournaise. Notez, je n’y étais jamais allé, au-delà, c’étaient les autres, ceux de L’Homme nouveau, qui racontaient parfois comme c’était infernal de s’enfoncer dans la brousse, où la chaleur et les bêtes attendaient. Ce qui leur faisait dire – et à moi aussi – qu’on y était plutôt bien, à Fort-Djaba, dans le fond. Mon expérience personnelle ne m’avait offert jusqu’ici qu’un seul élément de comparaison, fort peu valable pensais-je : la mine, qui creusait la falaise à l’est, en milliers de petites cavités suintantes de sel, de tristesse et, un peu, de nickel. La mine à côté de quoi n’importe quel bordel aurait semblé le paradis. Pour trouver les plaines et les champs, où étaient le café et les grains, il fallait suivre longtemps les sentiers de la brousse, ou bien probablement creuser encore, continuer la mine pour ressortir de l’autre côté des arbres. Mon salut, ma richesse se trouvaient là-bas. Mais pour l’instant, tout le reste me retenait prisonnier de la baie.

Petit Blanc – Nicolas Cartelet
Parution le 4 septembre 2017
176 pages, 18,00 €
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Petit Blanc – Le port, l’alcool

C’était bientôt le soir quand je sortis sur la place de terre battue, aux pieds des bureaux administratifs. Je repartais bredouille, encore, c’est-à-dire désœuvré, surtout à cette heure où les gars terminaient le service à la mine. Il fallut donc choisir, entre : regagner ma hutte, très excentrée, presque dans la forêt, l’une des dernières construites à ce qu’on m’avait dit – et presque aussitôt libérée par le couple qui m’avait précédé, emporté par la maladie cinq jours avant mon arrivée ; regagner cette tombe de paille encore chaude, donc, ou bien descendre vers le port, à deux rues d’ici, une légère pente et puis les pontons de bois où s’alignaient les bistrots. À vrai dire ce choix-là fut vite fait. J’avais remarqué, bien que je fusse ici depuis seulement dix jours, qu’imperceptiblement, mais sûrement, ce choix-là, celui du port, était de plus en plus facile à faire. C’était presque doux, et c’était bien là la seule douceur que je ressentais encore, de me laisser porter par cette évidence : le port, bien sûr. Le port et ses bistrots. Mes jambes avaient pris le devant et m’entraînèrent dans la bonne direction avant même que j’eus formalisé mon choix dans mon esprit. Vaillant comme un soldat au son de la trompette, je battis la poussière d’un pas léger. En réalité, je traînais péniblement les pieds, incapable déjà de porter ma carcasse imbibée, épuisée – mais enfin l’enthousiasme qui m’animait à l’idée du port me fit voir les choses en rose ; pour moi c’était clair, c’était net : je gambadais comme un soldat au son de la trompette.

Le second choix à faire me demanda bien plus de concentration. Il y avait deux troquets à la hauteur de ma bourse, sur le port. Ils étaient les plus minables de tous évidemment, mais à mon niveau d’indigence ces choses-là ne comptaient plus, les autres bistrots je ne les voyais même plus, l’espace où j’étais encore capable de me projeter se limitait à ces deux enseignes, et donc à ce simple choix : L’Homme nouveau ou Le Comptoir de Djaba. Rien d’autre n’existait. J’avais une préférence pour Le Comptoir, parce qu’il était tenu par un Auvergnat, un rouquin qui suait et qui gueulait fort, mais qui m’avait à la bonne et rajoutait parfois un petit verre en fin de service, « le cadeau de la maison ». C’était un brave commerçant qui m’écoutait pleurer sur mon sort sans jamais se lasser et concluait invariablement ses conseils par l’injonction à boire : « Allons bon, Villeneuve, ne vous laissez pas abattre : un dernier pour la route ! » En somme il me vidait les poches tout à fait cordialement, ce dont j’avais précisément besoin. Seulement voilà, ma dernière percée dans son bar, deux soirs en arrière, nous avait laissés comme en froid, le rouquin et moi. Je lui avais cassé deux verres et brisé un tabouret, de colère face à l’injustice qui m’avait accablé. Le tabouret, ce gredin, ne s’était pas brisé tout seul, il avait eu la mauvaise inspiration d’emporter avec lui les côtes d’un grand gaillard, un mineur qui avait ricané au souvenir de ma fille. Moi qui avais toujours été doux, inoffensif de l’avis de tous, le deuil et l’alcool me découvraient violent ; je devenais ingérable. La bagarre ensuite avait dégénéré, on avait dû appeler les gens d’armes, on m’avait traîné au-dehors à grands cris, on m’avait raccompagné chez moi. Peut-être donc, me disais-je en gambadant, était-il plus prudent d’éviter Le Comptoir de Djaba, du moins pour quelques jours. Oui. L’Homme nouveau ferait très bien l’affaire, et puis les gars y étaient sympas, surtout les bûcherons et leurs histoires incroyables de la brousse. Le patron me parlait peu, mais je crois qu’il soupçonnait ma préférence pour le concurrent du Comptoir : peut-être, me voyant mieux disposé à boire son rhum, me ferait-il une ristourne sur la note, pour me fidéliser ? Oui, c’était tout à fait possible, l’idée me plaisait bien. Il me rincerait à l’œil, moi Albert, pour m’arracher au rouquin ! Déjà ses libéralités me donnaient des ailes, et comme je dévalais l’ultime ruelle avant le port je me vis sublime, loin des soucis : je caressais l’espoir de devenir le meilleur client de tout Fort-Djaba, celui qu’on attendrait, celui qu’on espérerait. Comment, Albert ne vient pas boire, ce soir ? Alors on ferme tout. C’en serait une sacrément bonne, de gloire, pour le petit Villeneuve !

Petit Blanc – Nicolas Cartelet
Parution le 4 septembre 2017
176 pages, 18,00 €
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Petit Blanc – Albert Villeneuve

Vous êtes des centaines à passer tous les jours. Mon travail, c’est pas de retenir vos têtes mais de vous demander vos noms. Si vous refusez de répondre, ’n’avez qu’à sortir et laisser votre place aux autres.

J’ai soupiré.

Je… Villeneuve. Albert Villeneuve. De Paris.

J’avais cédé devant sa froideur. De là, j’ai attendu des minutes qui m’ont paru des jours. Le petit fonctionnaire a sorti un autre registre de ses tiroirs, encore plus grand que le précédent, et s’est mis à en tourner les pages avec une espèce d’hystérie routinière ; depuis ma place, je voyais les mots et le papier défiler à toute vitesse. Ou plutôt, je voyais les lettres, parce que les mots, je n’avais jamais su les comprendre, alors à l’envers, c’était encore pire.

De temps en temps, le fonctionnaire s’arrêtait en haut d’une page ; l’espace d’un instant, son œil s’allumait comme s’il avait enfin trouvé mon nom. Moi aussi, je m’agitais naturellement, parce que j’avais l’impression que cette interminable attente allait enfin se terminer. Cinq ou six fois, il m’a fait le coup, s’interrompant et repartant de plus belle, pour des dizaines et des dizaines d’autres pages.

Et puis, il a fini par trouver. Au détour du papier, son doigt a soudain surgi de ses manches pour pointer une ligne de l’ongle.

J’étais .

Villeneuve ! a-t-il triomphé. Albert Villeneuve. C’est vous !

Je me suis penché sur le bureau, le cœur gonflé d’espoir. Aussitôt, le visage du petit fonctionnaire s’est refermé. Assombri, aussi.

Rien. ’Z’êtes toujours en file d’attente. Désolé pour vous.

Petit Blanc – Nicolas Cartelet
Parution le 4 septembre 2017
176 pages, 18,00 €
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